Le semeur généreux

Le semeur généreux

Le semeur est sorti …

« Voici que le semeur sortit pour semer. (4,3b)

La parabole est un genre particulier. Il s’agit d’une histoire de type allégorique puisant dans le domaine du quotidien pour éclairer une réalité spirituelle, le plus souvent théologale. Elle comporte généralement un ou plusieurs éléments non conformes avec la réalité, voire même extravagants, pour mieux faire réagir l’auditoire et l’obliger à certains déplacements. La parabole appelle ainsi à une conversion de regard sur Dieu, son Messie, sa volonté…

L’image du semeur ou des semailles n’est pas inconnue.  Nous l’avons déjà évoquée à travers l’appel à la conversion du prophète Jérémie : …Défrichez votre champ, ne semez pas parmi les ronces ! … (Jr 4,3-4). Ben Sirach le sage utilise la même image à propos de ceux qui veulent vivre de la sagesse de Dieu : Comme le laboureur et le semeur, approche-toi d’elle et attends ses fruits excellents. Car, à la cultiver, tu peineras quelque peu, mais tu mangeras bientôt de ses produits. (Si 6,19).

Le semeur peut donc renvoyer à deux réalités. Ou bien à Jésus lui-même comme le suggère le cadre narratif du bord de mer, ou bien à la figure du croyant comme l’évoquent Jérémie et Ben Sirach. Marc – à cet instant – laisse l’ambiguïté demeurer. Et peut-être faut-il garder les deux interprétations.

Semeur malhabile

Et comme il semait, une partie en tomba au bord du chemin. Les oiseaux vinrent et la mangèrent. Une autre partie tomba sur un sol pierreux où elle n’avait pas beaucoup de terre. Elle leva aussitôt parce que la terre était peu profonde. Mais quand le soleil se leva, elle fût brûlée et faute de racine, elle sécha. Une autre partie tomba parmi les épines ; et les épines montèrent et l’étouffèrent, et elle ne donna pas de fruit. Enfin, une autre partie tomba dans une bonne terre, et elle donna du fruit en montant et en  croissant. Elle rapporta trente pour un, soixante pour un,  cent pour un. (4,4-8)

Dans cette parabole nous sommes surpris par l’incompétence de notre semeur. L’histoire ne dit rien sur le pourcentage de perte, mais insiste sur ce gaspillage en évoquant quatre gestes et quatre parts comme si elles étaient équitables. Sur l’ensemble, une seule est semée en bonne terre : un véritable gâchis (1 réussite pour 3 échecs). Si le semeur est la figure du croyant, la parabole évoque ces bévues qui ponctuent sa vie. Tel ce semeur incompétent qui finirait par mourir de faim, le croyant ne pourrait compter sur sa seule ‘compétence’ s’il n’y avait la grâce féconde de Dieu.

Mais notre semeur peut être aussi généreux. Et sa maladresse devient alors un don. Il sème à tous vents comme Jésus n’économisant point ses forces (3,20). Peu importe qui vient l’écouter et ni pour quelles raisons, sa parole et ses guérisons sont un don généreux sans contrepartie. Combien sont venus ici, au bord de cette mer de Galilée et combien le suivront jusqu’au bout ? Toutes ses guérisons, toutes ses paroles ne produiront pas autant de disciples que d’oreilles présentes ou de blessures soignées. Peu importe, généreusement, Jésus donne, Jésus se donne, malgré tout.

Autre sujet d’étonnement : le rendement impressionnant des grains semés en bonne terre. C’est du jamais vu, voire impossible à une époque où l’agriculture transgénique n’existait pas. Voilà une chose qui devient bien rassurante pour le croyant. Car malgré ses maladresses de mauvais semeur, ce qui est tombé sur la bonne terre suffit à donner du fruit au-delà de toute espérance (jusqu’à 100 pour 1). De même, le généreux semeur qu’est Jésus, sait que ce qui tombe dans la bonne terre – et non dans l’oreille d’un sourd – produit encore plus de générosité. Que ce semeur soit la figure du croyant ou celle de Jésus, c’est la grâce de Dieu qui opère en abondance dans le cœur du disciple qui sait l’accueillir.

Soulignons ici, que la terre féconde, paradoxalement, vient en dernière position. Logiquement, elle aurait du être citée en premier lieu, au plus proche du semeur. Effet de style pour la mettre en valeur ? Peut-être. Mais le récit pourrait suggérer que cette bonne terre est plus loin qu’elle n’y paraît ! C’est en semant au plus loin que la terre deviendrait féconde. À méditer.

En aparté, une autre parabole

Lorsqu’il fut à l’écart, ceux qui l’entouraient, avec les Douze, l’interrogèrent sur la parabole. Il leur disait : « À vous il a été donné le mystère du royaume de Dieu ; mais pour ceux qui sont dehors, tout advient en paraboles, – afin qu’en regardant, ils ne voient pas, qu’en écoutant ils ne comprennent pas : de peur qu’ils ne se convertissent et ne soient pardonnés.-  » (4,10-12)

D’un coup d’un seul, nous quittons la mer pour aller à l’écart. Le groupe se réduit aux Douze et à d’autres que l’on peut identifier à ces disciples appelés sur la montagne. Ils entourent Jésus, telle sa ‘nouvelle’ famille précédemment assise en cercle autour de lui (3,34). Leur interrogation pourrait être la nôtre : qui est ce semeur ? Car de cela dépend l’interprétation du discours. Mais ils sont, avant tout, ceux que sa parole a réussi à déplacer et à questionner.  Or, la réponse de Jésus n’est pas plus claire que sa parabole.

En premier lieu, il renvoie ce groupe au mystère du Royaume qu’ils auraient déjà reçu. Mais quand ? Et en quoi consisterait-il ? Premièrement, comme vu ci-dessus, Marc nous renvoie au récit de leur appel, sur la montagne. Ce don du mystère du Royaume consisterait dès lors à être « près de lui » (3,13) en répondant à son appel. Et secondement, de manière plus immédiate, ce  mystère du Royaume correspond aussi au don de cette parabole qui les a interpellés. À la lumière de ces deux  éléments, Marc  définit les disciples de Jésus comme ceux qui se laissent bousculer par la parole du Christ et qui, se rassemblant avec les Douze, se tiennent près de lui. Le mystère du Royaume c’est déjà Jésus lui-même et sa capacité à interpeller et à rassembler.

Mais il y a un autre groupe, ceux du dehors qui ne doivent pas être confondus avec la foule du bord de mer. Ce sont ceux qui, à l’inverse du groupe précédent, n’ont pu, n’ont su, n’ont voulu être questionnés par la parabole de Jésus. Ceux qui ne voient, ni n’entendent en Jésus ce mystère du Royaume qui s’annonce. Ceux qui veulent bien d’un royaume, d’une victoire de Dieu, mais « à leur manière » refusant et Jésus et toute conversion de leur part. Ceux qui ne veulent entendre Jésus parler de pardon. Ceux qui savent déjà tout… finalement bien des opposants à l’Évangile, déjà rencontrés.  Tout est-il fini pour eux comme sembleraient le suggérer ces paroles : afin qu’ils ne voient pas,… n’entendent pas…  ?

Cette évocation d’Is 6,8-9 renvoie à la vocation du prophète appelé par Dieu. Isaïe soulignait la dureté de son ministère au milieu d’un peuple aveugle et sourd à la Parole de Dieu, et même rétif. Sa mission divine relevait de l’impossible à ses yeux. Mais, grâce à Dieu, la mission d’Isaïe portera ses fruits. Comme pour Isaïe, Jésus n’affirme pas l’existence d’une condamnation définitive. Car le don demeure : « pour eux, tout  advient en parabole. »  Jésus souligne justement que ses paraboles viennent révéler ces manques, ces surdités et ces aveuglements (et les nôtres)… comme autant d’appels répétés à la conversion. Certes, son Évangile sera confronté à bien des oppositions, cependant au sein même de ces difficultés, il en évoque cette permanence de l’appel au pardon et à la conversion.

Marc évoque, ici de manière voilée, la croix du Christ,  fin ultime de l’opposition à Jésus mais aussi lieu de révélation de ce mystère du Royaume. La passion sera pour beaucoup de disciples un « cap difficile ». On évoquera plus tard à cette occasion, la trahison de Judas, l’abandon des disciples, et le reniement de Pierre. Chutes, arrachement, choix épineux… et relèvement de beaucoup d’entre eux qui, apôtres, porteront des fruits en abondance. Mais n’anticipons pas.

L’allégorie de l’espérance

Et il leur dit : « Vous ne comprenez pas cette parabole ?  Comment connaîtrez-vous alors les autres paraboles ? » Le semeur sème la parole. Mais ceux qui sont au bord du chemin, où la parole est semée, quand ils  l’ont écouté, aussitôt, Satan vient et enlève la parole semée en eux. Pareillement, ceux qui sont semés sur un sol pierreux, quand qu’ils entendent la parole, ils la reçoivent avec joie ; mais ils n’ont pas de racines en eux ; ils sont des gens du moment. Alors quand vient la tribulation ou la persécution à cause de la parole, ils chutent aussitôt. D’autres sont ceux qui sont semés dans les épines. Ce sont ceux qui écoutent la parole ;  mais les soucis du monde, et la séduction de la richesse, et le reste des convoitises les pénètrent, étouffent la parole qui ne porte pas de fruit. Enfin ceux qui ont été semés en bonne terre, sont ceux qui entendent la parole, la reçoivent, et produisent du fruit, trente, soixante, et cent pour un.  » (4,13-20)

Les paraboles révélant nos ignorances sur Dieu comme nos failles, sont aussi l’occasion de mises en garde. La richesse, les mondanités, l’inconstance, mais aussi les difficultés et les persécutions, peuvent faire chuter tout disciple. Ce dernier trouvera son vrai bonheur dans cette écoute de la parole et dans sa fidélité au Christ, ce semeur généreux qui donne et se donnera jusqu’à la croix.

Mais il ne faudrait pas en rester à une interprétation individuelle. Lorsque Marc écrit son évangile, il sait que sa communauté a vécu des abandons, des persécutions, des contradictions… Face à une communauté qui pourrait désespérer de son amoindrissement, Marc rappelle que l’Évangile peut produire plus encore qu’il n’a été perdu. Il donne ici un formidable message d’espérance à sa petite communauté mais aussi, aujourd’hui, à nos églises appelées à semer une parole aux quatre vents et y laisser croître la grâce de Dieu. Jésus, semeur généreux, nous appelle pour des semailles missionnaires en prenant soin d’ouvrir nos oreilles à sa parole.

à suivre


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Marc 4,3b-20


En semant des paraboles

En semant des paraboles

La parabole de la mer

De nouveau Jésus se mit  à enseigner au bord de la mer et se rassemble auprès de lui une foule si nombreuse qu’il monta s’asseoir dans une barque, en mer. Toute la foule était à terre près de la mer. Et il leur enseignait beaucoup de choses en paraboles, et il leur disait dans son enseignement : « Écoutez ! … (4,1-3a)

Au bord de la mer, en mer, près de la mer.  En quoi cette mer est-elle si importante ? Ce genre de répétition n’est jamais anodin chez Marc. S’il insiste sur ce terme, c’est bien qu’il veut souligner ce cadre. Jésus, à la vue de la foule, doit se déplacer en mer et laisser son auditoire sur le bord, à terre. Or dans la parabole qui suit, il sera justement question de terre et de bord du chemin. Jésus depuis sa barque « jette » sa parole à cette foule innombrable. La mer jouera également un rôle important et éclairant à la fin de ce chapitre avec le récit de la tempête apaisée (4,35-40). En ce Ier siècle, ces eaux, par leurs abysses et leurs soudaines tempêtes, évoquent le danger et la mort, la fragilité de la vie des hommes. En plaçant Jésus sur la mer face à la foule du rivage, Marc esquisse déjà la figure du Ressuscité de Pâques, victorieux de la mort, et semeur de Vie.

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Le fou de la maison contre la maison du fort

Le fou de la maison contre la maison du fort

L’épisode précédent de l’institution des Douze soulignait la prétention de Jésus à la restauration du royaume d’Israël.  Maintenant, le récit de Marc nous amène à voir et entendre la réaction de son entourage. Cette mention de la famille, qui intervient deux fois (3,20-21; 3,31-35), encadre la réaction des scribes (3,22-30). Le passage doit donc être regardé dans son unité.

Le fou de la famille

Jésus vient à la maison et, à nouveau, s’y rassemble la foule  de sorte qu’ils ne pouvaient pas même manger de pain. L’ayant appris, les siens sortirent pour s’emparer de lui, car ils disaient : « Il est hors de sens. » (3,20-21)

Nous quittons la montagne pour revenir à la maison de Capharnaüm,  lieu de rassemblement qui maintenant déborde et ne laisse aucun répit à Jésus et ses disciples. La foule, chez Marc, a toujours ce côté oppressant qui vient souligner l’attirance suscitée par Jésus. Est-ce pour ses paroles, ses guérisons ou son désir de « reconquête » comme le laissait entendre le récit précédent ? Sans doute un peu de tout cela. La faim de sa parole, de son salut, les empêche paradoxalement de manger le pain. Comme s’il y avait une faim, un manque à rassasier que, bientôt, le récit de Marc comblera.

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Et les Douze ‘nominés’ sont …

Et les Douze ‘nominés’ sont …

Un troisième appel

Dès le premier pas de Jésus au bord de la mer de Galilée, quatre disciples avaient répondu à son appel. Après son enseignement sur les rives du lac à Capharnaüm, il avait aussi appelé Lévi à le suivre. Le même scénario se répète maintenant : sitôt le rassemblement de la foule au bord du lac, Jésus réitère ses appels parmi ceux-ci et cette fois de manière plus large et publique. Ce troisième appel ne se limite pas en effet à quelques uns,  de manière privative. La disposition tripartite de cet épisode le montre bien :

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Multitude au bord de mer

Multitude au bord de mer

Retour au bord de mer

Jésus, avec ses disciples, se retira vers la mer. Une grande multitude de la Galilée le suivit. Et de la Judée, de Jérusalem, de l’Idumée, d’au delà du Jourdain, des environs de Tyr et de Sidon, une grande multitude ayant entendu tout ce qu’il faisait, vint à lui. (3,7-8)

Des quatre évangiles celui de Marc est certainement le plus maritime1. Car ce n’est pas la première fois que nous nous trouvons au bord de ce lac que Marc aime appeler « mer » de Galilée. Souvenez-vous. Ce fut d’abord le  moment où il appela ses tous premiers disciples (1,39), puis un peu plus tard,  lors d’un enseignement qui précédait l’appel de Lévi et le repas chez les publicains (2,13).

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2 0 1 8 – Et prendre ce temps

2 0 1 8 – Et prendre ce temps

L’exercice est conventionnel, l’intention louable et  l’art dupliqué d’année en année. Il est aisé de souhaiter, surtout à cette distance anonyme, une année tout aussi bonne et heureuse que la santé, le travail, la vie familiale ou la vie spirituelle… Ne soyons pas naïfs, vous et moi, nous savons le peu d’emprise que nous possédons sur les évènements à venir et que notre bonheur ne dépend pas d’un cumul de ces vœux annuels et encore moins de nos résolutions récurrentes. Pourtant tout serait si « joyeux », « doux », « bon »… à l’image de ce vocabulaire infantile et de ces rêves adolescents « carte-postalisés » que nous savons promouvoir en ce début d’année.

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Grand Dieu, Il s’est fait petit d’homme !

Grand Dieu, Il s’est fait petit d’homme !

Grande nuit, grande joie, grandes voix dans le ciel pour la naissance d’un si petit être, dans un lieu pourtant si pitoyable. La promesse de l’avènement d’un Sauveur, du Prince de la Paix, s’accomplit dans un décor inattendu. Et pourtant, tout le mystère est là ! Et là est notre vraie joie.

Une histoire de mangeoire

Dans nos crèches, nous contemplons ce petit personnage installé sur la paille, sans faire attention à l’incongruité d’une telle mise en scène. Nos oreilles nostalgiques, nos croyances infantiles, nos yeux éblouis de guirlandes… nous auraient-ils rendus sourds et aveugles face à l’aberration d’une telle situation : l’enfant-né, divin Sauveur, couché dans une mangeoire. Et par trois fois, pour bien insister, Luc nous le répète :

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