Les ponts de l’Ascension (1)

Si je vous parle du « jeudi de l’Ascension », il est fort probable que vous pensiez « jour férié » et peut-être « pont de l’Ascension ». Cette dernière expression est d’ailleurs bien étrange :  bâtir un pont pour une ascension, une montée, est-ce une bonne idée ?

Écouter l’ensemble des épisodes de cette série :
Les ponts de l’Ascension et la Pentecôte
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Ascension, alpinisme

Ascension, n.f.

Ascension sociale ou professionnelle, ascension de l’Annapurna ou du Mont Blanc. Ascension due à ses compétences ou à son ambition, à la force de ses mains ou encore ascension en montgolfière. Le mot ascension recouvre, dans notre vocabulaire, plusieurs réalités mais qui concernent toutes la notion de montée, d’élévation physique ou métaphorique. Dans le calendrier, ce mot évoque la fête célébrant la montée de Jésus dans les cieux, quarante jours depuis sa résurrection fêtée au dimanche de Pâques. Mais peut-être que toutes ces réalités sont liées comme le suggère Victor Hugo :

La création est une ascension perpétuelle,
de la brute vers l’homme, de l’homme vers Dieu.

Victor HUGO, Post-scriptum de ma vie, œuvre posthume 1901.
Ascension

Les représentations

C’est de cet étrange événement de Jésus s’élevant vers le cieux que nous allons parler durant 11 épisodes. Jésus montant au ciel : dans l’imaginaire des enfants (ou même des adultes ), on se représente Jésus s’élevant telle une fusée jusqu’au-dessus des nuages. De nombreux peintres ont représenté l’Ascension de cette manière.

Cette représentation est due au récit de l’Ascension dans l’évangile selon saint Luc Or, comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel (Lc 24,51). Je cite ici l’évangile de Luc mais j’aurais également pu lire le récit des Actes des Apôtres (Ac 1,9) ou le verset de la finale de l’évangile selon saint Marc (Mc 16,19), ou d’autres passages. Car les récits sont multiples et donc divers voire différents. Nous verrons ce que chacun apporte à la compréhension de cet événement.

Giovanni Battista Cima, Dieu le père, XVI

Les cieux et le divin

Forcément, avec notre pensée moderne axée sur la technologie, la question du comment cela peut-il se faire ? se pose obligatoirement, surtout depuis la conquête des airs et de l’espace. Cependant, dans la pensée des rédacteurs et lecteurs du premier siècle, qu’ils soient d’origine païenne ou juive, cela était différent. S’élever vers les cieux ne signifiait pas seulement ou uniquement une élévation spatiale mais une montée vers le monde du divin. Encore aujourd’hui on aime à se représenter Dieu, au ciel, au -dessus des nuages.

Effectivement depuis des millénaires, les cieux sont le domaine du divin. Depuis les cieux viennent les bienfaits ou les malheurs, pluies ou tempêtes. Plus encore, le ciel est l’espace inaccessible à l’homme. Le mythe d’Icare, qui se fit des ailes pour rejoindre les cieux avant sa chute, rappelle, à l’humanité, cet inaccessible. La Bible elle-même, à travers des psaumes, place le Seigneur, le Très-Haut, au-dessus de la voûte céleste : le Créateur étant distinct de la Création.

C’est ce que nous entendons dans le psaume 102 (103) : le Seigneur a établi son trône dans les cieux, et sa royauté domine tout. Ou encore : Le ciel est mon trône et la terre l’escabeau de mes pieds dit le Seigneur dans le livre du prophète Isaïe ? (Is 66,1). Les exemples sont nombreux. Il y a donc deux espaces : celui du divin, céleste, inaccessible aux habitants du monde terrestre. Inaccessible ne signifie pas pour autant qu’il ne peut y avoir de rencontre entre Dieu et les hommes, comme le pensait l’infortuné Job, corrigé à ce propos par son ami Elifaz qui lui dit : Dieu n’est-il pas en haut des cieux ? Vois la voûte étoilée, comme elle est haute. Tu en as conclu: « Que peut savoir Dieu ? Peut-il juger à travers la nuée sombre ? Les nuages lui sont un voile et il n’y voit pas, il ne parcourt que le pourtour des cieux. » (Jb 22,12-14)

Sébastien Bourdon, Le buisson ardent, 17°s.

Descendre et monter

Effectivement, Dieu descend parfois sur la terre comme dans le jardin d’Éden lorsque le Seigneur se promenait dans le jardin à la brise du jour. (Gn 3,8), ou alors par l’envoi d’un messager ou d’un ange comme auprès du patriarche Jacob (Gn 32) ou de Moïse au buisson ardent (Ex 3,2). De même, la montagne, telle celle du Sinaï pour ce même Moïse ou le prophète Élie (1R 19), sera un lieu privilégié pour la rencontre, au sommet, entre Dieu et les hommes. La naissance et la venue de Jésus, le Fils de Dieu, sont également perçues comme une descente divine parmi son peuple notamment dans l’évangile de Jean : Le Verbe (de Dieu) s’est fait chair et il a habité parmi nous (Jn 1,14) et plus loin Jésus déclare : Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé (Jn 6,38).

Si la descente de Dieu ou de son messager parmi les hommes nous est contée de manière récurrente dans la Bible, la montée du croyant vers Dieu, vers les cieux, est plutôt rare. En dehors de Jésus, le Fils de Dieu, seuls deux hommes ont bénéficié d’un tel privilège : le patriarche Hénoch (Gn 5,24) et le prophète Élie (2R 2,11).

Elie et le char de feu, Giuseppe Angeli, 1750

D’autres ascensions

Nous reviendrons sur ces ascensions d’Hénoch et d’Élie mais aussi sur ces autres élévations célestes décrites dans la littérature juive du premier siècle. Ils constituent un cadre de référence pour le rédacteur et le lecteur. Effectivement, lorsque les premiers chrétiens évoquent l’Ascension de Jésus après sa Résurrection, ils ne peuvent ignorer ces récits anciens. Nous commencerons donc par ces écrits qui précèdent l’événement de l’Ascension du Christ avant de nous intéresser au témoignage de saint Paul, puis de chaque évangéliste en tenant compte leur manière de raconter l’Ascension, ou justement de n’en rien dire.

Bien évidemment nous gardons en tête la vraie question : pourquoi monter au ciel ? que signifie aujourd’hui encore l’Ascension vers Dieu et le ciel ? Pour cela nous aurons besoin de chars, de nuées, ou d’anges, ou d’échelles mais bien plus encore nous devrons construire des ponts entre ces récits : les véritables ponts de l’Ascension.

Références et citations

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).