Apprends-nous à prier (Lc 11,1-13)

Parallèle : Mt 6,9-15

17ème dim. ord. (C)

Nous avons quitté Marthe et Marie. Si l’évangile selon Luc nous place toujours sur ce long chemin qui mène Jésus depuis la Galilée jusqu’à Jérusalem, l’endroit où l’évangéliste situe notre passage est précisément flou : un certain lieu. Ainsi la demande du disciple peut rejoindre celle du lecteur où qu’il soit.

Un certain lieu (11,1)

11, 1 Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière. Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : « Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. »

Un disciple lui demanda

La question du disciple peut nous surprendre car nous sommes à près de la moitié de l’évangile. Ils ont pourtant suivi Jésus, ont été envoyés en mission et, peu avant, étaient assis à ses pieds pour écouter ses paroles. Et ils ne sauraient toujours pas prier ? Pas exactement. La demande du disciple est d’apprendre à prier comme son maître, d’avoir une prière, ou une manière de prier, propre au clan Jésus à l’instar du groupe des baptistes dont nous ignorons le contenu.

Mais la prière de Jésus, dans l’évangile de Luc, n’a rien d’une prière clanique permettant d’identifier un groupe. La prière ne comporte aucune référence explicite au Fils, au Messie ou même à l’Esprit, seulement quelques allusions aux Écritures et à la tradition juive. La prière est donnée pour être dite en n’importe quel endroit et par tous.

Mosaïque, Jésus en prière

Le Notre Père version Luc

11, 2 Il leur répondit : « Quand vous priez, dites : Père, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne. 3 Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour. 4 Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous. Et ne nous laisse pas entrer en tentation. »

Luc et Matthieu

Il faut nous rappeler l’existence de trois versions du Notre Père. La formule liturgique est celle qui est récitée par les chrétiens de toutes confessions. Cette dernière est une formulation composée à partir des deux prières se trouvant dans les évangiles de Matthieu (Mt 6,9-13) et de Luc, la plus brève. Effectivement, la version de Luc connaît plusieurs omissions dont l’absence de l’adjectif possessif notre pour père. La version lucanienne ne fait pas référence à la volonté divine, ni à la délivrance du Mal. Nous n’allons pas entrer dans les questions, plus complexes, des sources et des adaptations lucaniennes, mais simplement nous intéresser à cette version apparemment allégée.

Luc associe la désignation de Dieu à la sanctification du Nom, c’est-à-dire la reconnaissance de Dieu dans la foi, et à l’avènement du règne qu’est sa justice envers son peuple et son jugement sur le monde. Je résume, car ces concepts sont beaucoup plus complexes. Ici Luc, affirme que l’avènement du règne et la sanctification de Dieu, sont liés à la révélation d’un Dieu-Père.

Multiplication des pains, Saint Apollinaire, Ravenne, VI°s.

Du Père au Fils

Jusque-là, dans l’évangile de Luc, le mot père désignant Dieu, était associé étroitement à son Fils et, particulièrement, à son abaissement : le Père est ainsi invoqué à propos de l’amour des ennemis (6,37), de la révélation aux tout-petits (10,21-22) et au fait de ne pas rougir de la passion et des paroles du Fils (9,26). L’invocation d’un Dieu-Père nous invite ainsi à regarder l’action du Fils.

La demande de pain peut faire référence à ce verset sapientiel du livre des Proverbes : Pr 30,8 Éloigne de moi mensonge et fausseté, ne me donne ni pauvreté ni richesse, accorde-moi seulement ma part de pain. Cependant, n’évoque-t-il pas aussi, pour le lecteur, l’un des épisodes précédents que fut la multiplication des pains (9,10-17). Le pardon, dont la prière fait mention, rappelle celui donné au paralytique (5,20) et à la pécheresse chez Simon le Pharisien (7,47). À travers cette prière, c’est la figure du Christ qui transparaît et invite également le disciple à marcher à sa suite.

Comme lors de la multiplication des pains Jésus déclarait : donnez-leur vous-mêmes à manger, ici encore la prière rappelle l’action bienfaisante du croyant : car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous. La phrase à l’indicatif présent rend compte du lien entre prière et conduite, entre parole et mise en œuvre. De la même manière que les croyants reçoivent le pain, de même ils donnent le bien du pardon aux offenseurs. Don de Dieu et pardon des offenses sont intimement liés. La tentation serait justement de les distinguer.

Ce mot tentation évoqué dans la prière renvoie le lecteur aux tentations du désert où, parfois, des fils d’Israël appelaient Moïse et Dieu à satisfaire leurs propres désirs ; quitte à façonner d’autres dieux quand Il ne semble pas répondre. Mais Dieu est Père et non idole. C’est cette relation filiale et amicale que veut mettre en exergue la suite de l’évangile.

L’ami importun (11,5-10)

11 5 Jésus leur dit encore : « Imaginez que l’un de vous ait un ami et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander : “Mon ami, prête-moi trois pains, 6 car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, et je n’ai rien à lui offrir.” 7 Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond : “Ne viens pas m’importuner ! La porte est déjà fermée ; mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose.” 8 Eh bien ! je vous le dis : même s’il ne se lève pas pour donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut. 9 Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. 10 En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira.

Demandez

Demandez on, vous donnera. Cela peut paraître illusoire à propos de la prière. Rappelons que, dans cette parabole, la figure de Dieu est celle d’un ami. Or à un ami, on ne lui demande pas n’importe quoi pour n’importe quelle raison. Ainsi la prière n’est pas un instrument pour obtenir de Dieu, mais la porte d’un ami qui semble parfois endormi, mais se réveillera. De même, la demande de l’ami importun ne concerne pas son propre bien, mais est destiné à l’hospitalité.

Guido Reni, Saint Joseph avec le Chrsit enfant dans ses bras , 1620

Du Fils à l’Esprit (11,11-13)

11, 11 Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? 12 ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? 13 Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! »

Combien plus ? Là encore la parabole souligne le lien qui unit Dieu à l’orant, tel un bon père envers l’un de ses fils. Malgré ses failles, ses imperfections, ses péchés, celui-ci sera toujours écouté et exaucé au-delà de ses attentes. La prière inscrit ainsi le croyant dans une attitude filiale. Le don de l’Esprit Saint ne vient pas ici comme un bonus destiné aux seuls méritants. Il manifeste la présence de Dieu qui se donne en son Fils, par amour. Le croyant ou la communauté peut désirer plus, ou plus concret, mais ils n’auront jamais mieux que le témoignage vivant de sa miséricorde.

Jésus n’apprend pas à prier à la manière d’un maître pour ses disciples, mais à la manière d’un Fils pour des amis et des frères.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio