Notre Père (Mt 6,9-15)

Parallèle : Lc 11,2-4

La prière du Notre Père tient la place centrale du discours sur la montagne (Mt 5-8) introduit par les béatitudes. Ce qui précède (6,1-6) et ce qui suit (6,16-18) est commenté dans l’article précédent. Le statut que représente cette prière du Notre Père méritait que ces versets soient commentés à part.

Mosaïque, Jésus en prière

Matthieu, Luc et la tradition juive

Il existe plusieurs versions de la prière du Notre Père. Deux évangiles en font mentions : Matthieu (6,9-13) et Luc (11,2-4), et l’attribuant à Jésus, mais dans des contextes, et, parfois, des expressions différentes. La version liturgique, récitée par les assemblées chrétiennes, s’inspire de ces deux versions. Celle de Luc est plus sobre : il omet le pronom notre précédent Père, ne mentionne pas sa présence aux cieux, ni la soumission à sa volonté, ni la demande d’être délivré du Mal. Cependant, c’est dans la version de Luc que l’on trouve, explicitement, la référence à la remise des péchés, là où Matthieu préfèrera le langage imagé de la dette pour exprimer la même idée de pardon.

De même, le contexte narratif de la prière de Jésus est différent. Chez Matthieu, la prière est intégrée au discours sur la montagne et en est le cœur (cf. supra). Chez Luc, elle fait suite à la demande des disciples : apprends-nous à prier.

Ces différences peuvent s’expliquer d’abord par les destinataires. Luc s’adresse à un public majoritairement pagano-chrétien, tandis que les auditeurs de l’évangile de Matthieu appartiennent à la sphère judéo-chrétienne. Et de fait, la prière du Notre Père chez Matthieu, reprend certaines expressions tirées des prières juives comme celles du Qaddish et de la Amida du shabbat, dont semble s’inspirer la prière de Jésus (cf. infra). Cependant, nombre de commentateurs expliquent que la version brève de Luc serait plus proche de la version primitive.

Qaddish (extraits – source wikipédia)
Magnifié et sanctifié soit le Grand Nom dans le monde qu’il a créé selon sa volonté et puisse-t-il établir son royaume, puisse sa salvation fleurir et qu’il rapproche son oint de votre vivant et de vos jours et des jours de toute la Maison d’Israël, promptement et dans un temps proche ; et dites Amen.

Amida du Shabbat (extraits – source wikipedia)
Notre Dieu et Dieu de nos pères, Aie en faveur notre repos ; sanctifie nous par Tes prescriptions et donne nous notre part dans la Torah, rassasie nous de Tes bontés et réjouis-nous par Ta salvation, et purifie nos cœurs afin de Te servir véritablement. Et fais-nous hériter, Seigneur notre Dieu, dans l’amour et la faveur, de Ton saint Shabbat, et qu’Israël qui sanctifient Ton Nom s’y reposent Béni es-Tu, Seigneur, Qui sanctifies le Shabbat. »

Cette prière chez Matthieu, comme le montre le contexte, correspond à une prière juive que Jésus semble opposer à celle de certains païens (6,7), mais aussi à l’attitude d’autres juifs de la synagogue (6,5)

Le contexte (6,5-8)

6,5 Et quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites : ils aiment à se tenir debout dans les synagogues et aux carrefours pour bien se montrer aux hommes quand ils prient. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont reçu leur récompense. 6 Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra.
7
Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. 8 Ne les imitez donc pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant même que vous l’ayez demandé.

Ni hypocrisie, ni rabâchage

Le Notre Père s’insère, chez Matthieu, dans le discours sur la montagne (Mt 5-8), dans la section consacrée aux attitudes filiales du croyant : l’aumône (6,1-4), le jeûne (6,16-18), et, disposée de manière centrale : la prière (6,5-15).

Comme je l’ai écrit pour la section précédente (6,1…18), ce discours critique deux attitudes qui s’opposent à toute vraie prière. La première concerne, le croyant de la synagogue (mais le disciple de Jésus est aussi concerné) qui souhaite montrer sa piété, réelle ou mensongère, par des démonstrations publiques, souvent sonores et gestuelles. Cela, afin de recevoir les félicitations et le respect de ses coreligionnaires. L’autre attitude regarde la relation à Dieu : ne rabâchez pas comme les païens. Ces versets dénoncent la croyance superstitieuse (y compris dans les milieux chrétiens) selon laquelle la récitation répétée d’une même prière parvient à favoriser son vœu auprès de la divinité, ou de Dieu. Dans ce cas, la prière n’est plus perçue comme un lieu de dialogue et d’écoute mais comme un moyen de commercer avec un dieu : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. Or, ce que vient souligner ce discours sur la montagne, c’est combien Dieu est proche et bienveillant comme le sont les parents envers leurs enfants.

Le contexte permet à Matthieu de montrer que la prière de Jésus n’a pas à devenir démonstration publique de force et de piété, ni instrument oratoire au service d’un désir superstitieux.

Fritz von Uhde, Le sermon sur la montagne, 1877

Notre Père (6,9-13)

6, 9 Vous donc, priez ainsi : Notre Père, qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, 10 que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. 11 Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. 12 Remets-nous nos dettes, comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs. 13 Et ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du Mal.

Organisation

La prière du Notre Père, dans cette version de Matthieu, peut s’organiser selon les relations entre la communauté orante et le Père. Dans une première partie (vv. 9-10), la prière s’adresse au Père à propos de son nom, de son règne et de sa volonté. Cette partie, constituée de ces trois éléments, est encadrée par les termes cieux/ciel. La deuxième partie exprime trois demandes au Père : le pain, la remise des dettes et le refus d’entrer en tentation.

  • 9-10 Pour le Père (que ton) : sanctification de ton nom, ton règne et ta volonté
  • 11-13 Pour l’orant (notre/nos) : don du pain, remise des dettes, tentation/Mal

Notre Père

Sur ce dernier point, nous avions souligné comment l’usage de la première personne du pluriel : notre, nos, nous, offrait au lecteur une dimension communautaire, sociale et ecclésiale qu’ouvre cette présence intime du Père (6,5-6). Mais plus encore. La prière chrétienne du Notre Père ne fait nullement mention du Fils, ni même des fils d’Israël ou des fils de Dieu. Si elle ne se veut pas rabâchage, elle n’est pas non plus un lieu de division ou de discrimination. Dans ce discours sur la montagne, Jésus offre une prière qui n’exprime nullement la prédominance d’une communauté sujette à une préférence divine avec le même risque d’orgueil dénoncé dans l’attitude de certains croyants de la synagogue. De même, l’invocation de Dieu par le mot Père implique une relation filiale, interdisant tout rabâchage.

Tout croyant qui reconnaît un Dieu Père peut donc se l’approprier. Dans le contexte de Matthieu, l’invocation de Dieu en tant que Père qui es aux cieux est présent, quoiqu’assez rarement, dans les prières juives. L’évangile de Matthieu insiste cette dénomination Père, qu’il utilisera 42 fois dans son évangile (dont 16 au sein de ce discours sur la montagne). Par comparaison, Luc désigne ainsi Dieu Père 17 fois. La prière de Jésus s’adresse ainsi à ce Père céleste, parfait (5,48) dans l’humilité, le secret d’une pièce (6,1.4.6.8) .

Le Notre Père insiste davantage, par les éléments qui la composent, sur la révélation d’un Père que sur les demandes de l’orant.

Nom, règne et volonté

Que ton nom soit sanctifié. Le Nom désigne Dieu-lui-même dans sa renommée. La sanctification du nom n’est pas le fait des croyants mais de Dieu lui-même qui seul sanctifie ; de même que la venue du règne et sa volonté lui appartiennent. Le prophète Ézéchiel exprimait la même idée, à sa manière, lorsque Dieu dit  : Ez 36,24 Je sanctifierai mon grand nom, profané parmi les nations, mon nom que vous avez profané au milieu d’elles. La sanctification du Nom désigne ainsi l’action même de Dieu révélant sa sainteté, son identité divine et son pouvoir sur la terre comme au ciel. Ce nom, ici révélé dans la sanctification, est associé au mot Père, saint nom révélant son identité.

Cette révélation de Dieu Père passe aussi par son agir et notamment par la venue espérée de son règne : que ton règne vienne. Ce règne du Père advient, dans la pensée juive et biblique, pour la restauration de toute justice en Israël et pour un jugement en faveur des méprisés et contre les impies, sur la terre comme au ciel. L’évangéliste Matthieu en a, déjà, donné aussi les contours avec les béatitudes précédentes : 5,3 Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux.[…]  10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. Ce règne du Père s’exprime, non en fonction des représentations et des attentes humaines, mais en raison de sa propre volonté.

La prière du Notre père, par l’expression que ta volonté soit faite, inscrit les croyants dans l’inattendu de Dieu. Ce nom saint révélé par l’avènement de ce règne oblige à mettre sa foi et sa confiance en Dieu jusque dans son dessein les plus improbables sur la terre comme au ciel. La Passion du Fils sera un des points d’orgue de l’agir inouï de Dieu. À Gethsémani, Jésus priera ainsi le Père : 26,39 Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux.

À cette révélation d’un Dieu Père, proclamée dans ces premiers versets, répond les demandes des croyants dans les versets suivants, demandes qui expriment aussi la nécessité de conversion conforme à ce Père et à son dessein.

La récolte de la manne, 1470, à la Chartreuse de Douai

Donner, remettre, délivrer

La seconde partie (11-13) consiste en trois demandes faites au Père lesquelles expriment l’attente des croyants, et cela de manière collective, via les verbes à l’impératif : donne-nous, remets-nous, délivre-nous. La dernière demande étant, d’une certaine manière, constituée de deux éléments (ne nous laisse pasmais…) permet de porter, au total, à sept les intentions de l’ensemble de la prière.

Notre pain de ce jour

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. La demande de pain peut s’entendre de différentes manières qui ne s’opposent pas. La première interprétation voit en cette demande la confiance filiale des orants en ce Père qui leur permet de vivre chaque jour, dans l’aujourd’hui de leur vie, sans s’inquiéter du lendemain, comme Matthieu l’exprimera plus loin (6,31-34). Ce pain ressemble ainsi à la manne du désert offerte aux fils d’Israël  : Ex 16,4 Le Seigneur dit à Moïse : « Voici que, du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous. Le peuple sortira pour recueillir chaque jour sa ration quotidienne.

Dans une autre approche, le don d’un pain quotidien, assurant la subsistance, exprime aussi l’humilité des croyants dans la possession de biens. Dieu ne leur offre ni trop, ni trop peu, comme l’exprime le livre des proverbes :

Pr 30, 8 Éloigne de moi mensonge et fausseté, ne me donne ni pauvreté ni richesse, accorde-moi seulement ma part de pain. 9 Car, dans l’abondance, je pourrais te renier en disant : « Le Seigneur, qui est-ce ? » Ou alors, la misère ferait de moi un voleur, et je profanerais le nom de mon Dieu !

Mais bien évidemment le pain désigné ici peut aussi revêtir un caractère plus théologal. Dans la tradition juive, le pain de la manne était également associé à la parole même de Dieu.

Dt 8, 3 Il t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, et il t’a donné à manger la manne –cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue – pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur.

D’une manière ou d’une autre, cette première demande décrit l’humilité même de la prière qui n’exige rien sinon qu’un peu de pain quotidien. Face au Père, la communauté croyante est invitée à cette attitude filiale.

Comme nous remettons à nos débiteurs

La seconde demande concerne davantage le pardon, comparé à une dette envers Dieu, un déficit en amour. Remets-nous nos dettes, comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs. Comme le créancier peut seul remettre la dette, ainsi Dieu Père, seul peut pardonner et rétablir l’équilibre des relations. Ce pardon du Père est aussitôt associé à la charité et au pardon fraternel. La demande est avant tout une affirmation : la vie croyante se conforme à l’image de Dieu. Tel Dieu Père, tels croyants fils, pourrait-on dire.

Le langage de la dette permet d’introduire l’idée d’une délivrance qui est importante pour comprendre ce verset. La dette du péché, remise par Dieu, est une libération qui introduit aussi une relation plus pacifiée entre le Seigneur-Père et les croyants-fils débarrassés d’une dette pesante. Dès lors, ces derniers sont invités à ce même mouvement de remise envers ceux qui sont leurs débiteurs et qui ont manqué d’amour à leur égard. Le comme associe ainsi l’agir du Père et l’agir des fils.

Philippe Auguste Immenraet, la tentation du Christ, 1663

Tentations et Mal

Dans la troisième et dernière demande, la prière de Jésus en appelle au Père pour éviter de s’écarter du dessein de Dieu et cela de deux manières. Dans un premier temps, les disciples supplient : Ne nous laisse pas entrer en tentation. Le terme tentation (peirasmos, πειρασμός) peut renvoyer à tout ce qui détourne le croyant d’un espace vie fait à l’image du Père, attentif et miséricordieux. 5,48 Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. Pour éviter d’entrer sur un chemin et surtout dans une attitude contraire à leur condition filiale, les disciples peuvent compter sur l’action du Père. La prière de Jésus est très lucide sur la faiblesse et la faillibilité des croyants qui ne pourront entrer dans le royaume qu’avec l’aide gracieuse de leur Seigneur.

Cependant, le terme tentation, ici au singulier, renvoie surtout à une autre attitude. Le mot même évoque la tentation ou l’épreuve des fils d’Israël au désert lorsqu’ils provoquèrent Dieu en refusant d’écouter son dessein (Ex 17, Dt 4,34 ;6,16 ;9,22) ou de se nourrir d’une vulgaire manne.

  • Nb 21, 5 Il récrimina contre Dieu et contre Moïse : « Pourquoi nous avoir fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir dans le désert, où il n’y a ni pain ni eau ? Nous sommes dégoûtés de cette nourriture misérable ! »
  • Ps 94, 7 Oui, il est notre Dieu ; nous sommes le peuple qu’il conduit, le troupeau guidé par sa main. Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? 8 Ne fermez pas votre cœur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi, 9 où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit.

La tentation n’est, dès lors, pas extérieure aux croyants, mais tout intérieure. Or, justement en demandant ‘ne nous laisse pas entrer’, les disciples affirment leur volonté préserver par Dieu lui-même qui seul assure leur salut : mais délivre-nous du Mal. Le Mal, exprimé ici, représente tout le dessein contraire au règne de Dieu (13,19). Les derniers mots de la prière insistent moins sur l’action du Mal ou du Malin que sur l’agir salvifique de Dieu en faveur du croyant et de la communauté. Le Père est désigné, et confessé, comme celui qui apporte une délivrance.

Notre Père, prière de Jésus

Sans doute ne faut-il pas trop distinguer ces trois demandes mais les unir. Le pain donné aujourd’hui, le pardon offert, et la délivrance reçue représentent une même réalité : l’action miséricordieuse du Père. De même, nous ne pouvons séparer les deux parties de la prière. C’est parce que le nom de Dieu se révèle Père, que les croyants peuvent, à l’image d’un enfant, se nourrir de son pain. C’est parce que son règne vient, que les croyants, à son image, peuvent aussi pardonner pour les offenses reçues. Et c’est par la confiance en sa volonté agissante, que les croyants pourront échapper à la tentation et au Mal.

Si la prière est offerte gracieusement en ce début d’Évangile, le lecteur va aussi pouvoir saisir combien Jésus lui-même incarne, par toute sa vie, jusqu’en sa passion, cette prière du Notre Père. Jésus est, dans l’évangile de Matthieu, celui qui désigne Dieu par ce nom de Père et qui fait sa volonté en annonçant son règne. Or, ce dernier s’accomplira pleinement à la passion : avec ce pain donné lors de la cène (26,26), sa prière d’abandon à Gethsémani (26,39), et jusque sur la croix sur laquelle est crucifié le roi des Juifs (27,29) en raison du règne du Père.

Domenico Maria Viani (1668-1711) Le retour du fils prodigue (détail)

Pardonnez (6,14-15)

6, 14 Car, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi. 15 Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne pardonnera pas vos fautes.

Ces versets conclusifs au thème de la prière (6,5-15) reprennent et explicitent des éléments du Notre Père. Le Père céleste est celui qui pardonne les siens et attend d’eux la même miséricorde. Ces versets font écho à ceux qui introduisaient cette prière de Jésus : ne soyez pas comme les hypocrites … ne rabâchez pas comme les païens.

Ainsi, s’il ne faut imiter l’attitude hypocrites de certains croyants, ni celles superstitieuses de certains païens, les disciples peuvent imiter ce Père céleste dans ses œuvres de pardon et de miséricorde qui sanctifient son nom, expriment sa volonté, et l’avènement de son règne.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio