Mais toi, dans le secret du Père (Mt 6,1…18)

Mercredi des Cendres
Mt 6,1-6. (7-15) 16-18

Heureux ‘hasard’ du calendrier liturgique. En effet, cet évangile proposé ce mercredi des Cendres est la suite immédiate du passage entendu dimanche dernier. Nous sommes ainsi dans la continuité du discours de Jésus sur la montagne (Mt 5-7) et même ici dans sa partie centrale. « Vous serez parfaits comme votre Père est parfait » : ainsi se concluait le passage précédent. C’est justement ce Dieu Père qui devient le sujet du discours de Jésus dans cette section, dont le cœur sera la prière du Notre Père.

La primauté de la relation filiale

Friedrich Petersen, sermon sur la montagne, 1927

Si la Loi fut présentée par Jésus comme une parole d’Alliance, l’éthique du croyant  – ‘pour devenir des justes’ – devient tout aussi théologale. En effet, Jésus insiste ici davantage sur l’attitude intérieure et sincère du croyant, qu’à son obligation d’agir en vue d’être juste – tel un bon soldat de la foi. Le discours de Jésus privilégie la relation filiale à l’obligation du croyant.

L’ensemble de cette section est constituée de trois passages construits sur un même modèle: « Quand vous (faites ceci), ne soyez pas comme les hypocrites quiMais toi, quand tu (fais ceci, fais-le ainsi…) ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra. Ce modèle concerne trois attitudes : l’aumône, la prière et le jeûne. C’est au cœur de ce passage que Matthieu a inséré la prière du Notre Père. Le texte du mercredi des Cendres omet malheureusement ce dernier. Il donne pourtant sens à l’ensemble du discours. Prenons connaissance du texte, avant d’en faire un commentaire global.

Quand tu fais l’aumône…

Mt 6 1 « Ce que vous faites pour devenir des justes, évitez de l’accomplir devant les hommes pour vous faire remarquer. Sinon, il n’y a pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux cieux. 2 Ainsi, quand tu fais l’aumône, ne fais pas sonner la trompette devant toi, comme les hypocrites qui se donnent en spectacle dans les synagogues et dans les rues, pour obtenir la gloire qui vient des hommes. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont reçu leur récompense. 3 Mais toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, 4 afin que ton aumône reste dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra.

Quand vous priez

5 Et quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites : ils aiment à se tenir debout dans les synagogues et aux carrefours pour bien se montrer aux hommes quand ils prient. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont reçu leur récompense. 6 Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra.

Notre Père

(omis le mercredi des Cendres)

Mt 6 7 Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. 8 Ne les imitez donc pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant même que vous l’ayez demandé.

9 Vous donc, priez ainsi : Notre Père, qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié,
10 que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
11 Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.
12 Remets-nous nos dettes,
comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs.
13 Et ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du Mal.

14 Car, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi. 15 Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne pardonnera pas vos fautes.

Quand vous jeûnez

Mt 6 16 Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme les hypocrites : ils prennent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont reçu leur récompense.17 Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ; 18 ainsi, ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent au plus secret ; ton Père qui voit au plus secret te le rendra.

Aumône, prière, jeûne et pharisiens

Bartolomé Estaban Murillo, Guérison du Paralytique, 1670

Ces trois actions sont des bonnes œuvres connues de la piété juive et pharisienne. La prière, l’aumône et le jeûne, ne sont pas remis en cause par Jésus. Le croyant qui désirait s’ajuster au mieux, ‘parfaitement’, à la volonté de Dieu devait bien sûr appliquer la Loi, mais aussi s’appliquer à être bon par l’aumône faite aux pauvres, par la prière et le jeûne. Même si dernier est davantage un acte personnel et volontaire, comme nous le verrons.

Ces pieuses attitudes sont étrangement reconsidérées. Certes, Jésus y dénonce l’attitude hypocrite de certains pharisiens qui mettent autant d’orgueil à les accomplir que de foi. Car les pharisiens sont des gens de foi. Ils souhaitent avec ferveur devenir de ces justes par l’accomplissement des commandements et des bonnes œuvres. Mais leur piété est parfois marquée par une extériorité exagérée. Ils montrent et font entendre combien ils sont des gens justes et pieux. Certes, il y a cet orgueil, orgueil qu’est celui de se croire exemplaire, et de vouloir montrer la bonne voie aux autres. Parfois montrer l’exemple et se montrer se confondent dans une démonstration d’égo.

Dans le secret ?

Ainsi, Jésus insiste sur le secret de ces bonnes œuvres.  Ce secret est dérangeant. Ne pas montrer qu’on fait œuvre de charité, que l’on prie, que l’on jeûne ?? Mais alors qui nous félicitera d’être juste et bon ? Pire, ces actions cachées pourraient avoir l’effet inverse. Aux yeux des autres, le ‘bon’ croyant qui agit bien mais secrètement, peut apparaître comme un impie, celui qui ne prie, ne jeûne et ne fait pas preuve (visible) de charité. Dans ce passage le témoignage devient invisible ou du moins sans ostentation. Jésus invite à la foi active mais humble, discrète et désintéressée. Cette foi sincère qui se fonde sur l’amour avant la récompense : donner sans attendre de contrepartie, prier dans le silence, jeûner sans en avoir l’air…

Dans le secret, mais non pas seul

Prier

Ne faisons pas de contresens. Ce secret demandé, n’est pas non plus un appel à une foi solitaire, autonome. L’aumône et la prière – véritablement vécues – ne sont pas des actes égoïstes. Ils sont le signe d’une communion profonde avec les plus fragiles, comme avec le Seigneur. Certes, nous sommes invités à agir « dans le secret » mais non pas seul.

Dans cette prière du Notre Père, il y a ce ‘nous’, maintes fois répété, qui nous oblige, y compris dans la solitude d’une chambre, à s’unir à d’autres croyants ; à prier en communion pour que la volonté du Père agisse, sur terre comme au ciel, pour tous, et non pour soi seul ; pour recevoir en partage ce pain de ce jour, recevoir son pardon, et vivre de réconciliation. Dans le secret, mais non pas seul : avec ce Père bienveillant et miséricordieux qui agit en notre faveur à tous. Dans le secret, pour que l’humilité discrète du croyant, laisse place à l’action gracieuse du Seigneur.

Et le jeûne devient fête

Bartolomé Esteban Murillo, Le jeune mendiant, 1645

La loi de Moïse ne fait mention que du seul jeûne à l’occasion de Yom Kippour (Grand Pardon Lv 23,27sq). D’autres jeûnes communautaires, liés à la destruction du Temple, sont mentionnés dans le livre du prophète Zacharie (Za 8,19). Mais ce dont il est question ici, c’est le jeûne personnel.

Celui-ci pouvait être vécu à l’occasion d’un deuil. On déchirait également ses vêtements, ne se lavant ni se parfumant. En dehors de cette situation, le jeûne volontaire était pratiqué – par certains – comme une mortification nécessaire en vue de fléchir, en sa faveur, la volonté de Dieu – pratique peu recommandée dans le Judaïsme. Est-ce ce type d’ascèse que Jésus critique ? Probablement.

Jésus oblige à relier le jeûne et le parfum. Ce qui est plutôt antinomique. Il refuse de donner à ce jeûne personnel et volontaire un caractère morbide et rétributeur devant Dieu. La privation devient fête. Le jeûne, discrètement vécu, devient un moyen de se priver – un temps – pour aller à l’essentiel : l’amour du Père et du prochain. Car c’est dans ces deux lieux que le jeûne prend sens. Dans ce discours, l’aumône et la prière, celle du Notre Père, précède la mention du jeûne et lui toute sa valeur. En dehors de la charité et de la prière, la privation devient une mortification égoïste.

Votre Père vous le rendra ?

Ton Père qui voit au plus secret te le rendra. Ce que le « Père du ciel » donne en retour de nos œuvres de miséricorde, de nos prières et de nos jeûnes, ne peut être de l’ordre d’une récompense à ses enfants les plus sages, d’un trésor terrestre – comme nous le dira par la suite Mt 6,19. Attentons-nous d’un père, le seul héritage et la subsistance ? Ce que Dieu rend, c’est cet amour paternel débordant. Dieu nous fait devenir – non des justes fiers de leurs efforts – mais des juste des fils, fiers de ce Dieu Père et de Celui qu’Il nous a envoyé, Jésus-Christ, son propre Fils.

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).