L’amour parfait des ennemis (Mt 5,38-48)

7ème dimanche (A)
Mt 5,38-48

Notre passage est la suite du discours que nous avons lu précédemment (Mt 5,17-37). On retrouve ainsi les refrains « Vous avez appris… Eh bien ! moi je vous dis… ». Jésus ne lit pas la Loi dans une rigidité plus stricte que les pharisiens ni dans une interprétation souple ou affadie. Il révèle et éclaire ce qui en est en la substance vitale : une parole d’Alliance en vue du bien de tous selon la volonté du Père. Pour ces deux dernières antithèses, Jésus reprend la loi du Talion et l’amour du prochain, dans la logique du Royaume.

Œil pour œil

Mt 5 En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : 38 Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent.39 Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre.40 Et si quelqu’un veut te poursuivre en justice et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. 41 Et si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. 42 À qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos !

L’esprit de la loi du talion

Dans la Bible, la loi de Talion est mentionnée à plusieurs endroits :

  • en Exode pour les dégâts collatéraux d’une bagarre :
Palma il Giovane, Caïn et Abel, 1603

Ex 21 22 Si des hommes, en se battant, bousculent une femme enceinte et que celle-ci avorte mais sans autre accident, le coupable paiera l’indemnité imposée par le maître de la femme, il paiera selon la décision des arbitres. 23 Mais s’il y a accident, tu donneras vie pour vie,  24 œil pour œil, dent pour dent, pied pour pied, 25 brûlure pour brûlure, meurtrissure pour meurtrissure, plaie pour plaie.

  • En Lévitique pour un dommage grave bien qu’accidentel :

Lv 24 19 Si un homme blesse un compatriote, comme il a fait on lui fera :  20 fracture pour fracture, œil pour œil, dent pour dent. Tel le dommage que l’on inflige à un homme,

  • et en Deutéronome pour la cas d’un faux témoignage

Dt 19 16 Si un témoin injuste se lève contre un homme pour l’accuser de rébellion,  17 les deux hommes qui ont ainsi procès devant le Seigneur comparaîtront devant les prêtres et les juges alors en fonctions.  18 Les juges feront une bonne enquête, et, s’il appert que c’est un témoin mensonger, qui a accusé son frère en mentant,  19 vous le traiterez comme il méditait de traiter son frère. Tu feras disparaître le mal du milieu de toi. 20 Les autres, en l’apprenant, seront saisis de crainte, et cesseront de commettre un tel mal au milieu de toi. 21 Ton œil sera sans pitié. Vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied.

Les cas sont ici très différents et l’on ne sait s’ils furent appliqués à la lettre… ou dans l’esprit. La loi du Talion, pour terrible qu’elle nous apparaisse, est pourtant une loi qui, dans l’esprit, vise la justice équitable en mettant fin au recours à la vengeance et en mettant tout homme sur un pied d’égalité devant la Loi, quel que soit son rang social ou ses revenus. Un œil est un œil, qu’il soit pauvre ou riche et nul n’est plus besoin d’arracher un bras en vengeance d’une main coupée pour avoir arraché un ongle…

Répondre au Mal par le Bien.

Edouard Manet, le Christ outragé, 1864

La parole de Jésus en Matthieu reprend donc ces fondamentaux de la loi du Talion. Le principe de non-violence vient affirmer ce refus d’entrer dans une logique de vengeance. Cette dernière ne correspond pas à l’ordre du Royaume des cieux. Au contraire, Jésus invite à répondre à la violence par un acte pacifiant et bien plus signifiant, voire des plus subversifs à l’ordre mondain.

Ainsi le refus absolu de la vengeance s’exprime de manière imagée par cette demande de tendre l’autre joue après une gifle injurieuse. C’est-à-dire à répondre au mal par le bien, à donner ce qu’il y de plus précieux comme son propre manteau. Il ne s’agit pas de ne rien faire ou de laisser faire, mais d’agir pour exprimer, face au mal, le bien, cette bonté qui vient de Dieu.

Bien plus, ici l’évocation de la gifle, du manteau puis du procès nous renvoie à la Passion même de Jésus qui manifestera au monde la force bienfaitrice de Dieu contre le Mal et la haine. La dernière évocation de la Loi par Jésus poursuit cette idée : à l’amour du prochain et à la haine de l’ennemi se substituent l’amour des ennemis.

Tu aimeras

Mt 5  43 Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. 44 Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, 45 afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. 46 En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? 47 Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? 48 Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

L’amour des ennemis

Jésus cite ici, un verset du Lévitique qui, dans le texte, n’implique pas la haine de l’ennemi.

Lv 19,18 Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune envers les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur

Aimé Morot, le bon samaritain, 1880

Il faut entendre le mot « prochain » au sens où on le comprenait à l’époque de Jésus et du rédacteur de l’évangile. Le « prochain » est celui qui m’est proche parce qu’il appartient au même clan religieux que moi (juifs ou même pharisien, chrétien ). Il est mon prochain du fait que je peux partager un repas avec lui, prier avec lui… A l’inverse, celui qui est l’ennemi, est haïssable puisqu’il veut détruire le ‘clan’ auquel on appartient.

Mais si l’interprétation des pharisiens et des rabbins consistaient à se demander « qui est mon prochain ?» (Lc 10,29), Jésus revient à l’essence de la Loi en mettant en exergue le verbe aimer à l’impératif : tu aimeras. Ce dernier n’a plus de limite, et dans la logique précédente, il devient un acte prophétique destiné aussi aux ennemis et aux persécuteurs.

Le sens théologal de la Loi

Bernardo Strozzi, La conversion de Zachée, XVIIème

Jésus vient révéler ici le sens profond de la Loi qu’il donnera pleinement à voir lors de sa Passion. L’agir du croyant est ainsi à l’image de l’agir de Dieu qui persiste à faire lever son soleil sur les bons – et même oh horreur ! – sur les méchants, comme le disciple brille aux yeux du monde, telle une lampe, telle la saveur d’un sel (Mt 5,13-14). Ramener l’humanité au bien, au bon… à Dieu, tel est le sens théologal de la Loi, loin du désir d’une justice vengeresse.

Pour Jésus, la visée de la Loi est de faire naître les disciples en vrais « fils » du Père, d’entrer avec le Seigneur dans une relation filiale et avec le monde dans une relation fraternelle sans mesure.

Dans ce chapitre de l’évangile de Matthieu (Mt 5), la Parole de Jésus fait entendre bien plus qu’une interprétation de la Loi. Jésus se place ici comme celui qui lui donne sens et lui donnera sens par sa vie donnée à la croix en nous révélant ainsi le vrai visage du Père, Notre Père. C’est ce Père parfait en amour que nous donne à voir la parole de Jésus :

Un Père céleste parfait en Amour

Mt 5 48 Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

Mosaïque, Jésus en prière

Si Dieu Père nous offre le bonheur (Heureux êtes-vous), s’il nous fait entendre sa Loi (Il a été dit…), c’est pour nous entraîner à sa suite et dans son royaume, c’est-à-dire son champ d’action bienfaisant. C’est ainsi qu’en Matthieu, la prière du Notre Père (Mt 6,9-13) sera le cœur, l’organe vital, de l’enseignement de Jésus lors de ce « sermon » sur la montagne. C’est ce Père céleste et parfait, que par toute sa vie jusqu’à la croix, jusqu’au tombeau vide, Jésus manifestera au monde.

La Loi que Dieu donna à Moïse invite, selon Jésus, à ce décentrement nécessaire (on peut parler de conversion) pour accueillir le royaume du Père pour le bien du monde, comme il l’énoncera un peu plus loin :

Mt 7 12 « Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux: c’est la Loi et les Prophètes.

Mais auparavant, nous avons d’autres paroles à entendre sur cette montagne…

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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