Un paralytique en sa maison (Mt 9,1-8)

Mt 9,1-8

Le passage sur l’autre rive – dans la version de Matthieu – nous avait laissé avec un sentiment mitigé. Certes l’homme démoniaque et dangereux a été guéri mais Jésus est expulsé. La personne du Christ questionne ses propres disciples après la tempête apaisée (Quel est celui-là ?) tout comme elle suscite des oppositions à Gadara. Retour donc à Capharnaüm, où nous attend un récit de miracle qui va être l’occasion pour Matthieu d’en dévoiler encore sur l’identité messianique de Jésus.

Un homme paralysé pardonné

Mt 9, 1 Jésus monta en barque, refit la traversée, et alla dans sa ville de Capharnaüm. 2 Et voici qu’on lui présenta un paralysé, couché sur une civière. Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé : « Confiance, mon enfant, tes péchés sont pardonnés. » 3 Et voici que certains parmi les scribes se disaient : « Celui-là blasphème. »

Le Seigneur de Capharnaüm

Capharnaüm, où Jésus a élu domicile (4,13), est la ville que nous avions quitté après les guérisons du serviteur du centurion et de la belle-mère de Pierre. Nous voilà à nouveau dans « sa » ville. Capharnaüm représente son domaine, la ville laisse entrevoir les signes de cet autre domaine qu’est le Royaume des Cieux (ou de Dieu) annoncé. C’est en « sa » ville que Jésus va manifester son autorité. Ce mot ‘autorité’ sera un thème important dans la seconde partie de ce récit.

Nous connaissons par ailleurs cet épisode (Mc 2,1-12 ; Lc 5,18-26) et nous pouvons encore nous étonner de la concision de Matthieu. Ici, il n’est nulle question de toit que l’on ouvre pour que les (quatre) hommes descendent le paralytique, à cause de la foule. Ici, il n’y a aucun empêchement pour venir à sa rencontre. Jésus est bien chez lui, dans son domaine. Et dans son domaine, il agit comme en seigneur et maître. Non comme en despote, mais comme celui qui vient donner vie.

Leur foi

Évidemment, l’attente première du public et du lecteur, est de voir cet homme paralysé se relever. Après tant de miracles, nous n’en attendons pas moins. Mais ce n’est pas la guérison qui attend cet homme, mais le pardon. Un pardon qui est encore plus fortement lié à la foi de ses compagnons, plus que dans les versions de Luc ou Marc. Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé : « Confiance, mon enfant, tes péchés sont pardonnés. »

« Leur foi » ne peut être, chez Matthieu, mise en parallèle avec leur persévérance : il n’y a ni foule, ni toit à traverser. Même le verbe porter a disparu du récit. L’homme est présenter, amener à Jésus, comme le furent (4,24 ; 8,16) et le seront tous les malades (9,32 ;12,22 ; 14,35) et les enfants (19,13). On présente à Jésus ce paralysé comme ailleurs au Temple on présente une offrande précieuse (5,23-24, 8,4).  Ils viennent vers Jésus avec cette même foi, ‘leur foi’ qui désormais reconnait une certaine autorité à Jésus.

Cet homme paralysé est porté par la foi simple, ordinaire et que rien ne rend visible sinon de Jésus seul. Ces hommes amènent un des leurs sans que ne soit précisé leur lien. Ils sont tout aussi discret que leur foi. Matthieu qui insistera beaucoup sur la dimension ecclésiale de la foi, nous esquisse-t-il déjà la mission de l’Église : porter au Christ, dans la foi, les paralysés de la vie ? C’est bien vers Lui et pour cet homme que ces silencieux personnages s’avancent.

Mon enfant

Dans « sa » maison, Jésus montre tout l’autorité de sa parole Confiance, mon enfant, tes péchés sont pardonnés. Partant de « leur foi », la parole de Jésus s’adresse directement et personnellement au paralysé. Jésus use de l’impératif « aies confiance ! », c’est un appel déterminé qu’il réitèrera pour la femme hémorroïsse (9,22) et lors de la marche sur les eaux (14,27). Cet impératif est ainsi lié à la foi. Mais ici, elle n’est plus celle des porteurs de la civière, mais celle de l’homme paralysé. Le pardon nécessite la foi, cette confiance en celui qui sauve et recrée. La parole de Jésus n’est pas la voix d’un guérisseur. Il parle avec une autorité toute paternelle : « mon enfant ». L’homme n’est ainsi nullement réduit à son handicap, il est, il existe aux yeux du Christ, comme un homme, simplement un homme. Mais un homme avec tout ce qu’il a espéré, à attendre de la vie, comme un enfant.

La parole de Jésus lui fait ainsi recouvrer une identité que son handicap rendait invisible aux yeux de beaucoup. C’est déjà une guérison. Une autre l’attend. Il est libéré de ses péchés. Inutile de se demander s’il était urgent de pardonner, si l’homme en avait tant besoin, ou pire de se demander quels péchés aurait-il pu commettre…. Là n’est absolument pas la question. Le pardon des péchés est ici plus fondamental, il s’agit de restaurer la personne humaine, dans son intégrité de créature et d’enfant de Dieu. C’est là l’important. Jésus rétablit publiquement l’homme dans une relation au Seigneur. Comme nos trois marginaux du temple (le lépreux, le centurion et la belle-mère), Jésus ouvre à ce paralytique, ce que le Temple ne pouvait lui procurer.

Jésus se fait ainsi le « porte-parole » du Seigneur Dieu. Il ne pardonne pas directement les péchés –ne s’exprimant nullement à la première personne Je te pardonne. Il s’associe ici à son Père que l’usage du passif suggère. Tes péchés sont pardonnés. Jésus ne se subsitue pas à Dieu, mais au Temple… ce qui suscite la réaction outrée des scribes : « il blasphème »

Un homme pardonné guéri

Mt 9,  4 Mais Jésus, connaissant leurs pensées, demanda : « Pourquoi avez-vous des pensées mauvaises ? 5 En effet, qu’est-ce qui est le plus facile ? Dire : “Tes péchés sont pardonnés”, ou bien dire : “Lève-toi et marche” ? 6 Eh bien ! pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir, sur la terre, de pardonner les péchés… – Jésus s’adressa alors au paralysé – lève-toi, prends ta civière, et rentre dans ta maison. » 7 Il se leva et rentra dans sa maison. 8 Voyant cela, les foules furent saisies de crainte, et rendirent gloire à Dieu qui a donné un tel pouvoir aux hommes.

Bonne action et mauvaises pensées

Ivan Makarov, Le sermon sur la montagne, 1889

Face la ‘bonne’ action publique de Jésus se dresse les mauvaises pensées intérieures des scribes. Il y a bien une triple opposition, qui souligne d’abord l’inaction des scribes, ses spécialistes de la Loi. Eux n’ont pu procurer à cet homme, les bienfaits de Dieu. Ils n’ont rien fait, mais ils pensent, et pensent mal, tandis que Jésus agit pour un bien, publiquement sans secret. Le dialogue (si tant est qu’il y en ait un) entre Jésus et les scribes renverse les perspectives. Accusé de blasphème – de contredire et de nier Dieu et sa Loi – Jésus place ces scribes du côté du ‘mauvais’. Non parce seulement parce qu’ils accusent Jésus de blasphémer – de s’opposer à Dieu – mais aussi parce qu’ils n’ont osé parler, s’exprimer, débattre. La réaction de Jésus souligne leur hypocrisie.

Ce dernier réagit à la manière d’un scribe : il pose une question pour y répondre de manière argumentée. Jésus entre dans la rhétorique des scribes, eux qui se refusaient à débattre. Il les rejoint pour mieux manifester ce qui est ici remis en question, dans « sa » maison :  son autorité.

Parole de Dieu

Derrière la réflexion des scribes, se pose la question de savoir par quelle autorité, par quel pouvoir ou mandat ‘divin’ ou ‘sacerdotal’, Jésus a agi. Il est facile, pour n’importe qui de dire ‘Tes péchés sont pardonnés’ mais comment vérifier que Dieu a bien agi ainsi ? Tout comme la foi, le pardon est invisible, suscitant ici la suspicion des scribes. La guérison physique du paralytique confirme l’autorité de la parole de Jésus face aux scribes. Elle reçoit, une fois encore, un caractère divin qui s’était exprimé sur les éléments de la création, le vent et la mer (8,26), sur le monde du mal et des démons (8,32) et sur l’homme lui-même. Rien, plus aucun espace, n’échappe à sa parole. Cet homme restauré par le pardon est maintenant rétabli, relevé dans la guérison. Jésus révèle ici toute l’amplitude de son autorité de Fils de Dieu, un pouvoir créateur et sauveur, à l’image du Père.

Guérir ou pardonner ?

Avec cette autorité, est-il plus facile du guérir ou de pardonner ? La question est intéressante car elle suppose une distinction tout en liant les deux termes. Dans la pensée religieusement populaire, populaire et religieuse, il pouvait exister un lien de cause à effet entre le péché et le mal (maladie ou handicap). Si bien que tout mal pouvait être suspecté d’avoir un péché pour origine. On pensait ainsi « mériter » son mal. Mais la question de Jésus vient justement s’opposer à cette notion. Sa parole est d’abord un pardon qui n’a eu pour effet aucune guérison physique. Et la guérison ne fut « que » pour dénoncer le mal…des scribes ! Jésus ne fait nullement le lien entre la paralysie de l’homme et son péché.

Mais il établit une autre corrélation : non plus entre paralysie et péché, mais entre pardonner et guérir. Là où les scribes ne voyaient que blasphème, péché et mal, Jésus révèle le dessein de salut et de bonté du Père : Parole Dieu, pardon et guérison. Il montre ainsi toute son autorité de Fils – qui aura encore à se manifester. A travers sa parole le difficile pardon de cet homme révèle son vrai pouvoir de re-création. L’homme est ainsi remis debout avec son pardon (non à cause du pardon). Et justement avec ce pardon, il peut se relever, rejoindre un lieu de vie, une maison, une famille, bref re-Vivre.

Les foules ne s’y sont pas trompés. Ils voient qu’à travers la parole de Jésus c’est bien l’action de Dieu qui se manifeste : rendirent gloire à Dieu qui a donné un tel pouvoir aux hommes. Ils reconnaissent que le pouvoir de Dieu s’est exprimé en cet homme Jésus, et qu’elle peut encore s’exprimer par d’autres hommes. Comment en effet comprendre cette expression dont l’objet est au pluriel : « Dieu a donné un tel pouvoir aux hommes ». La phrase de Matthieu joue-t-elle sur deux registres ?

D’une part on peut comprendre que les foules n’ont pas encore tout saisi de la véritable identité de ce Jésus de Nazareth. Ces foules, ces disciples, ces scribes ont encore beaucoup de chemin à parcourir aux côtés du Christ et parfois contre lui. Ils n’ont pas saisi combien l’autorité de sa Parole advient en tant que Fils pour l’humanité jusque dans le pardon des péchés. Mais, d’autre part, Matthieu évoque-t-il ici cet appel fait aux croyants à « pardonner », comme Jésus l’avait déjà exprimé dans son discours sur la montagne : Car, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi. (6,14) et à d’autres endroits (18,21.35). Évoque-t-il ici encore la mission des communautés chrétiennes à porter dans la foi, les uns et les autres, vers le pardon du Christ ?

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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