L’Eucharistie et la vie de la communauté

Textes pour le dimanche du Saint Sacrement (A)

On a beaucoup lu, beaucoup entendu sur l’eucharistie durant ce temps de confinement qui interdisait toutes célébrations publiques de l’eucharistie. Mais ce fut aussi un moment propice pour revenir sur la place de ce sacrement dans la vie de tout chrétien, et surtout pour la vie de la communauté. Là encore ces passages des Écritures nous aide à nous y convertir.

Du pain à la Parole

Dt 8   2-3.14b-16a   Il t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, et il t’a donné à manger la manne – cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue – pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur.

La récolte de la manne, 1470, à la Chartreuse de Douai

Dans l’expérience du désert, le peuple des fils d’Israël a pris conscience de sa pauvreté. Son orgueil ne le conduit qu’à l’échec, à la faim, à la révolte. Ressentir la faim, c’est ressentir le manque ou plutôt sentir combien le manque révèle notre désir de rencontre. Ce n’est pas quelque chose qui nous procure force, bonheur, … c’est quelqu’un. Dans ce discours Moïse ne souligne ni l’importance de suivre des règles, des commandements. Ce chapitre 8 du livre du Deutéronome met en avant la Parole et la rencontre que symbolise cette manne providentielle. Au désert, le peuple fait l’expérience d’un Dieu qui se rend présent et dialogue avec son peuple pour le guider vers le salut et le bonheur, comme vers une terre fluente de lait et de miel.

Dt 8 N’oublie pas le Seigneur ton Dieu qui t’a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. C’est lui qui t’a fait traverser ce désert, vaste et terrifiant, pays des serpents brûlants et des scorpions, pays de la sécheresse et de la soif. C’est lui qui, pour toi, a fait jaillir l’eau de la roche la plus dure. C’est lui qui, dans le désert, t’a donné la manne – cette nourriture inconnue de tes pères. »

Le pain de Vie

Jn 6,51 Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. » 52 Les Juifs se querellaient entre eux : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » 53 Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous. 54 Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. 55 En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. 56 Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. 57 De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi. 58 Tel est le pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui que les pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »

Vous trouverez par ailleurs, de manière plus détaillée, un commentaire de l’évangile (Jn 6,51-58). Je voudrais souligner quelques points seulement. Dans ce discours Jésus se présente comme le vrai pain du ciel, la véritable et nouvelle manne. L’ensemble du discours insiste sur ce don du Verbe incarné qui vient donner toute sa vie pour le salut de ceux qui croient en lui. Mais ce discours suscite beaucoup d’incompréhensions, notamment dans ce passage à propos du mot ‘chair’.

Alexandre Ivanov 1850

La chair, dans le langage biblique et sémitique, représente le corps et toute la vie d’une personne : son histoire, ses relations… mais aussi sa finitude, sa faiblesse. Alors comment Jésus peut-il présenter un salut en sa chair ? Pour l’homme de la Bible, la vie éternelle et le salut ne peuvent provenir que de l’incorruptible, l’inaccessible, l’impréhensible, l’intouchable… c’est-à-dire Dieu et non un homme fait de chair. De même ce sang livré oriente, les auditeurs vers la mort, qui sera celle sur la croix. Mais on ne boit pas le sang. Au contraire, on évite de consommer ce qui représente la vie de la créature, vie donnée par Dieu.

Le langage de Jésus va à l’encontre de toute conception. Il se donne en nourriture ! C’est une véritable provocation qui atteint l’idée traditionnelle du sacré, par celui-là même qui se présente comme le Fils de l’Homme, lié au monde du divin. Or voilà que le divin s’offre aux mains des hommes. Le mystère de l’eucharistie touche à celui de l’incarnation et de la croix. Dieu se livre, se laisse toucher, en son fils et jusqu’à la faiblesse de la croix. Habituellement, on offre des sacrifices, des repas pour les dieux, notamment dans les traditions païennes ; mais ici c’est Dieu qui se donne, humblement.

Manger sa chair, boire son sang, devient dès lors une communion entre les hommes et ce Dieu que Jésus révèle jusqu’en sa passion. Sa vraie nourriture, sa vraie boisson, sa véritable chair, son sang véritable, désigne sa vie de Fils et cet amour livré, donné, pour révéler le visage du Père. Un amour auquel nous sommes invités à nous nourrir et à nous convertir.

Communion et communauté

1Co 10 16 La coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas communion au corps du Christ ? 17 Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain.

Lambert Lombard 1650

Dans cette lettre aux Corinthiens, Paul exprime combien ce pain et ce vin sont liés et au Christ et à la communauté. Il ne s’agit pas d’un repas destiné à nourrir la spiritualité de chacun, d’un ‘Jésus-Hostie’ consommable comme un carburant. Il n’est pas question de venir pour « reprendre force » mais de « devenir ». Les usages modernes ne nous aident pas à comprendre combien nous venons communier non à une hostie personnelle, mais à un pain livré, partagé et donné. Le sens, éminent et central, de la fraction du pain a perdu un peu de visualisation.

Nous communions ensemble à un unique pain. Dans cette église de Corinthe divisée par les individualités, mais aussi par les clans, Paul invite à une véritable conversion : communier les uns avec les autres, au même mystère. Et bien plus, car l’insistance de Paul porte sur l’autre versant  : communier au même pain, et donc au seul et même Christ, qui nous fait devenir un seul corps. L’eucharistie devient un lieu de conversion au Christ et aux frères, à la charité comme à l’espérance.

Pour approfondir cette question de l’eucharistie, je vous renvoie à cette série d’article du théologien François Cassingena-Trévédy, dont celui-ci :

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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