Le discours du pain de vie (2) (Jn 6,41-51)

19ème dim. Ord (B) Jn 6, 41-51

Jésus se présente comme le pain de vie, (6,35.38) telle une manne désormais définitive qui vient étancher toute soif et toute faim. Et comme autrefois avec les hébreux au désert, au temps de la manne, les récriminations se font entendre.

Raffaellino del Garbo, Multiplication des pains et des poissons, 1500 (détail)

Récriminations

Jn 6, 41 Les Juifs récriminaient contre Jésus parce qu’il avait déclaré : « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. » 42 Ils disaient : « Celui-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ? Nous connaissons bien son père et sa mère. Alors comment peut-il dire maintenant : “Je suis descendu du ciel” ? »

Descendu du ciel

Ce n’est pas, à cet instant, l’affirmation « je suis le pain de vie » qui surprend les Juifs pieux, présents ici1. Leur remarque porte sur l’origine même de celui que la foule considère comme le Prophète messianique annoncé (6,14).

Jésus est-il issu de Joseph (1,47) – c’est-à-dire des hommes – ou du ciel – c’est-à-dire de Dieu ? La remarque de ces quelques contestataires rend compte du malentendu à son propos. Comment cet homme peut-il déclarer descendre du ciel puisqu’il est né au sein du peuple, en bas ? C’est bien le mystère du Verbe fait chair (1,14) qui est ici soulevé et bien plus. Dans la pensée biblique, il y a toujours cette difficulté à faire se rejoindre le monde céleste de Dieu (éternellement saint, pur, parfait, glorieux, puissant) et le monde terrestre (souvent pécheur, faillible, mortel, impur…). Cet impossible contact – sinon dans la pureté parfaite et impossible – trouve maintenant sa réalité dans cette folle initiative de Dieu : en Jésus, le Verbe de Dieu s’est fait chair (1,14) et a rejoint, par pure grâce, le monde des hommes en vue de leur salut.

Gebhard Fugel, 1909

L’œuvre du Père

Jn 6, 43 Jésus reprit la parole : « Ne récriminez pas entre vous. 44 Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire, et moi, je le ressusciterai au dernier jour. 45 Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous instruits par Dieu lui-même. Quiconque a entendu le Père et reçu son enseignement vient à moi. 46 Certes, personne n’a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu : celui-là seul a vu le Père.

Le don de la foi

La foi en Jésus descendu du ciel s’inscrit dans le don du Père céleste. Par son seul savoir, par ses propres capacités, aucune personne ne peut accéder au mystère du Fils qui donne vie. Pour l’évangéliste la foi est un don que favorisent l’écoute de la Parole et la rencontre avec ce Fils qu’il a envoyé.

Le mystère de l’Incarnation n’est pas seulement un débat théologique sur l’origine et la nature du Christ, c’est aussi un impératif missionnaire. Jésus donne ici la première place à Dieu. Le mouvement décrit en termes de descente devient une montée vers le Père : attirer, venir à lui. Telle est la volonté de Dieu, d’attirer – par amour – l’humanité à lui. Telle est la mission du Fils que de descendre pour le faire connaître. Entre L’Éternel et les créatures mortelles, il y a ce pain  urgent, vital, salvateur qu’est Jésus, pain de vie. Il est ainsi le seul et unique médiateur entre Dieu et les hommes. Ce mystère est décrit avec des verbes liés à la Parole : instruire, entendre, enseigner

Santi di Tito, multiplication des pains, 1592

Le pain c’est ma chair

Jn 6, 47 Amen, amen, je vous le dis : il a la vie éternelle, celui qui croit. 48 Moi, je suis le pain de la vie. 49 Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; 50 mais le pain qui descend du ciel est tel que celui qui en mange ne mourra pas. 51 Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. »

Un don total

Après la multiplication des pains (6,1-15), la foule avait saisi – pour une part – le signe de cette nouvelle manne (6,24-35). Avec ce passage (6,41-51), nous franchissons un cap. Le pain n’est plus seulement une manne alimentaire, ni même uniquement le pain de la Parole, c’est le Christ lui-même, jusque dans sa chair, qui est Manne, Parole et Vie éternelle. Dans le langage biblique, la chair ne se réduit pas au concept charnel de corps, elle implique toute la personne avec son histoire, son caractère, sa foi, ses relations sociales… Ainsi par ce pain de vie, sa chair, Jésus désigne toute sa personne, toute sa vie. un vie entièrement offerte.

Ce don n’est pas destiné uniquement à une vie saine, un bien-être personnel. Ce don du pain ne se résume pas non plus à des paroles de sagesse, de la piété, de la charité… Dans ce passage, Jésus offre un pain vivant pour vivre éternellement. Cette vie éternelle dit tout le projet de Dieu pour son peuple : ne plus en être séparé, n’en perdre aucun pas même une miette, pas même dans la mort. Cette vie éternelle ne désigne pas un lieu, un après, mais l’amour même de Dieu à chaque instant et pour chacun. Il veut faire vivre toujours et encore. L’accès à l’éternité représente le don de l’amour que Dieu offre en son Fils.

  1. Chez Jean, le terme Juif s’inscrit dans le débat contemporain à l’évangéliste entre les Juifs de la synagogue et les Juifs disciples de Jésus. Aussi, emploie-t-il le mot « juif » dans le cadre de contestations avec les élites juives du Temple ou les Juifs pharisiens. Bien évidemment, l’usage de ce terme ne dénigre les juifs dans leur ensemble : Jésus et ses disciples s’affirmant eux-mêmes juifs (1,47 ; 4,22).

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).
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