Luc et son évangile

Dans l’iconographie chrétienne, Luc est représenté par un taureau, l’une des quatre composantes du tétramorphe1. Saint Jérôme (Ve s.) lui attribue cet animal, en raison du début de son évangile s’ouvrant sur le prêtre Zacharie officiant dans le Temple, lieu des sacrifices.

Parmi les évangélistes, Luc est le seul à nos offrir une œuvre en deux tomes : l’évangile et les Actes des Apôtres. Chacun de ces volumes débute par une même dédicace à un certain Théophile, et l’on retrouve le même vocabulaire et le même langage narratif. Ainsi des expressions de l’évangile sont reprises dans les Actes des Apôtres.

Wladimir Lukitsch Borowikowski, Saint Luc, évangeliste, 1809

Un évangile particulier

Comme Matthieu, Luc reprend nombre de passages présents en Marc, évangile écrit une dizaine d’années plus tôt, qu’il adapte et ordonne pour son œuvre. Par exemple, il reprend l’appel des disciples (Mc 1,16-20 ; Lc 5,1-11) et la guérison de la belle-mère de Simon-Pierre (Mc 1,29-31 ; Lc 4,38-39), scènes qui se suivent chez Marc, en inversant leur chronologie. De même, l’appel des premiers disciples au bord du lac sera présenté au sein d’une pêche miraculeuse (Lc 5,1-11). Ainsi, Luc organise son évangile de manière différente, déploie certains récits, tout en gardant les traditions qui l’ont précédé.

L’évangéliste partage avec Matthieu, une autre source que Marc, appelée Q ou « Quelle » (mot allemand signifiant « source »). Effectivement, certains versets, absents de Marc, se trouvent, textuellement très proches, chez Matthieu et Luc. C’est le cas pour la prédication de Jean le baptiste (Lc 3,7-14; Mt 3,5-9), les tentations de Jésus au désert (Lc 4,1-14 ; Mt 4,1-11) mais également les béatitudes (Lc 6,20-23, Mt 5,1-12), les paraboles de la paille et la poutre (Lc 6,41-42 ; Mt 7,3-5), celle de la brebis perdue (Lc 15,4-7 ; Mt 18,12-14), celle des dix mines (Lc 19,12-26) qui sont dix talents chez Matthieu (Mt 25,14-29), etc. Des éléments davantage discursifs que narratifs.

Mais Luc, et là est son originalité, propose des scènes qui lui sont propres connues de beaucoup des lecteurs d’aujourd’hui. La moitié des passages de son évangile ne se retrouve ni chez Marc, ni chez Matthieu, ni chez Jean. Je ne peux, ici, en faire une liste exhaustive, mais nous pouvons citer : les récits de la naissance et de l’enfance (Lc 1-2), avec la place donnée à la naissance de Jean le baptiste ; la parabole du bon Samaritain (Lc 10,30-37), celle du le fils prodigue (Lc 15,11-32), les rencontres avec Marthe et Marie (Lc 10,38-42), Zachée (Lc 19,1-10), l’épisode du bon larron (Lc 23,40-43), sans oublier le récit des disciples d’Emmaüs (Lc 24,13-33), etc.

Qui est Luc ?

Balthasar van Cortbemde, Le bon Samaritain,1647

L’étymologie du prénom Luc pourrait provenir du latin, lux, signifiant lumière ou du grec, leukos, signifiant blanc. Le titre de l’évangile, inscrit en tête des anciens manuscrits : « selon Luc » n’est pas de la main de l’auteur. Il nous fut transmis, comme pour les autres évangiles, par la tradition, au milieu du second siècle. Celle-ci l’associe à un disciple de Paul dont il est question dans ses lettres. A Philémon (Phm 1,24), Paul transmet les salutations de ses collaborateurs : « Marc, Aristarque, Démas et Luc ». Le nom de Luc est encore mentionné dans deux autres lettres dont l’authenticité paulienne est contestée. Dans la deuxième lettre Timothée (2Tm 4,11), Paul indique être seul avec Luc après l’abandon de Démas et les départs de Crescens et Tite. La lettre aux Colossiens (Col 4,14) précise, lors des salutations finales, la profession de Luc : Vous avez les salutations de Luc, le cher médecin, et de Démas.

Il y eut un donc un certain Luc, un homme de savoir, qui fut le compagnon fidèle de l’apôtre. Mais est-ce le même Luc qui a écrit cet évangile ? Ou provient-il d’un autre auteur ?

La question est assez pertinente notamment au regard des Actes des Apôtres. Cette œuvre donne la première place, au niveau narratif, à l’apôtre Paul. Cependant, ce qu’il est dit de lui diffère du peu que l’apôtre témoigne de sa vie dans ses lettres. Le livre des Actes des Apôtres ne fait nullement référence à son activité épistolaire, ni même de ses déboires avec la communauté de Corinthe ou les prédicateurs judéo-chrétiens itinérants de Galatie. Plus encore, l’auteur omet de raconter la mort de l’apôtre à Rome. Comment un compagnon et collaborateur de Paul aurait pu ainsi passer sous silence certains aspects, importants, de la vie de Paul ou les arranger ainsi, à sa façon ? Même le discours sur la croix, si important dans la théologie et l’activité pastorale de l’apôtre, est passé sous silence.

Certes, nous ne devons pas ignorer que l’historiographie du premier siècle ne consiste pas en un exposé critique et chronologique des faits. Les auteurs veulent refléter ce qu’était une personnalité d’importance, quitte à organiser, différemment, leur biographie. Mais ici, la distance est véritable.

Claude Vignon, Saint_Luc, évangeliste, 1620

Luc et ses destinataires

La rédaction de l’évangile de Luc date des années 70-80, après la rédaction de celui de Marc, et la chute du Temple de Jérusalem, en 70, dont il semble s’en faire écho (Lc 21,20). L’évangéliste écrit donc plus d’une dizaine d’années après la mort de l’apôtre Paul, et plus de cinquante ans après la mort du Christ. Son évangile, comme il le souligne – et, nous y reviendrons – est destinée à conforter les enseignements que Théophile a reçu (Lc 1,4). Il s’agit donc d’un double écrit (Luc et Actes) ayant une fonction catéchétique, afin que Théophile ne se laisse entraîner à d’autres enseignements qui l’éloignerait de la transmission des apôtres et disciples de Jésus.

Certes, Luc dédicace son évangile à Théophile, mais à travers lui, Luc s’adresse à l’ensemble des communautés chrétiennes qu’il fréquente, et peut-être au-delà. Nous ne savons rien de ce Théophile, dont le nom grec signifie ami-de-Dieu ou aimé-de-Dieu. Luc, et le livre des Actes des Apôtres le confirmera, vit dans un univers hellénistique. Son grec est reconnu pour sa qualité. De même, excellent écrivain, il sait aussi jouer avec les sémitismes, selon l’interlocuteur du récit. Il adapte son écriture en fonction du langage des personnages. Il sait manier l’intrigue narrative comme la rhétorique, et connaît bien la Septante, la version grecque de la Bible. Ses destinataires sont aux eux-aussi des chrétiens de langue grecque, probablement issus majoritairement du monde païen. Luc n’écarte pas pour autant le monde du judaïsme dans lequel il inscrit les pérégrinations missionnaires de Paul.

Le baptême de l'Ethiopienn, Manuscrit, U.Oregon Museum Shelf

Luc, le craignant Dieu

Luc est très soucieux de l’universalité du message évangélique. Jésus s’adresse à des hommes comme à des femmes, à des pauvres comme à des riches et les récits, comme les paraboles de son évangile, mettent en scène des Juifs comme des Samaritains. Cette universalité est encore plus explicite avec le livre des Actes des Apôtres qui voit l’accueil, au sein de l’Eglise, des personnes issues du monde païen. C’est probablement de ce monde dont est originaire l’auteur du troisième évangile. Pour beaucoup de commentateurs, et je les rejoins, Luc ferait partie des craignant-Dieu. Cette expression désigne ces personnes issues du paganisme gréco-romain qui se tournent vers le judaïsme. C’est, probablement, dans ce milieu de la synagogue et des craignant-Dieu que notre auteur a entendu parler de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. Dans le livre des Actes des Apôtres, ces craignant-Dieu sont les premières personnes du monde païen rencontrées : le pèlerin Éthiopien (Ac 8,27), le centurion Corneille (Ac 10,1) et la négociante en pourpre, Lydie, à Philippes (Ac 16,4).

Natvité, icône

Aujourd’hui, un Sauveur

Pour Luc, Jésus se révèle être le Sauveur d’Israël et des Nations. Ce thème du salut traverse toute son œuvre. Jésus est ainsi qualifié dès sa naissance : « Il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ Seigneur. » (Lc 2,11). Luc use de très nombreuses fois du verbe « sauver », qu’on entendra notamment au pied de la croix. Ce salut en Christ est destiné à l’aujourd’hui des communautés chrétiennes. Ce mot même « aujourd’hui », comme aussi la terminologie de salut, est présent dans tout l’évangile : depuis la crèche (2,11, cf. supra), jusqu’à la crucifixion lorsque Jésus, s’adressant à l’un des condamnés, lui déclare : En vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis (23,43). Cet aujourd’hui résonnera également lors de la prédication à Nazareth (4,21) comme dans la maison de Zachée (19,5) et en bien d’autres endroits. Luc souhaite ainsi montrer toute l’actualité du message évangélique à ses destinataires.

La Caravage, le souper à Emmaüs, 1600

Organisation

Deux sections de l’évangile encadrent le ministère public de Jésus, et se répondent l’une à l’autre. Les récits de l’enfance (Lc 1-2) annoncent déjà la croix et la résurrection (Lc 23-24), récits qui, à leur tour, insistent sur l’incarnation du Sauveur au milieu des siens. De même, la prédication de Jean le baptiste au Jourdain jusqu’à celle de Jésus « en sa patrie » (Lc 3-4,30) préparent déjà le lecteur aux futurs débats, controverses et oppositions, durant la prédication de Jésus à Jérusalem, face aux pharisiens et sadducéens (Lc 19,29-21,38). Ainsi, au cœur de l’évangile, le lecteur chemine en Galilée avec Jésus et ses disciples, écoutant les paroles annonçant le Royaume de Dieu (Lc 4,31-90 sur les routes de Galilée ; Lc 9,51-19,28 en chemin vers Jérusalem).

  1. Inspirés de la vision d’Ézéchiel et de l’Apocalypse, quatre créatures, appelées les quatre vivants, ont été associées, par la tradition, aux évangélistes. Ap 4, 6 Devant le trône, comme une mer limpide, semblable à du cristal. Au milieu du trône et l’entourant, quatre animaux couverts d’yeux par-devant et par-derrière. 7 Le premier animal ressemblait à un lion, le deuxième à un jeune taureau, le troisième avait comme une face humaine, et le quatrième semblait un aigle en plein vol.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).