Cher Théophile (Ac 1,1a) – Introduction aux Actes

Au sein du Nouveau Testament, le livre des Actes des Apôtres est, selon moi, l’œuvre la plus délicate à commenter. Non que les Actes soient complexes. Au contraire, le livre rapporte les paroles et les gestes des premiers apôtres et disciples de Jésus après sa Résurrection. Un livre d’histoire, du moins en apparence.

Wladimir Lukitsch Borowikowski, Saint Luc, évangeliste, 1809

Un manuel d’histoire ?

Longtemps les Actes des Apôtres n’eurent qu’un intérêt d’ordre historique permettant de connaître la chronologie et la géographie des débuts de l’Église. Les Actes étaient l’unique manuel d’histoire dont les chrétiens disposaient pour connaître la naissance et le déploiement de leur Église. Même la chronologie des voyages et des lettres de Paul se calquaient sur le récit des Actes. On sait aujourd’hui que ce dossier est plus complexe.

Les Actes racontent ainsi les voyages de Pierre, de Paul et de Philippe, …, les premières persécutions avec la mort d’Étienne, les débats avec le pouvoir romain, le sanhédrin de Jérusalem ou d’autres juifs des synagogues, jusqu’à l’arrivée de Paul pour un procès à Rome. De Jérusalem à Rome, les Actes dessinaient cette expansion de l’Église et ses succès. Même si, Jérusalem demeure la ville, le plus citée, et la plus visitée, de cet ouvrage.

Mais ce regard est très limité. Géographiquement, cette histoire de l’Église oublie les territoires chrétiens de l’Égypte et les voyages jusqu’en Perse. Si Paul et Pierre sont les personnages principaux, d’autres apôtres sont passés sous silence. De même, rien n’est dit de la mort de Pierre ou de Paul.

L’histoire de l’Église, qui nous est livrée par les Actes, est partielle. Est-elle aussi partiale ?

Tome 2

Le premier verset du livre des Actes personnel, s’adresse à ce Théophile déjà rencontré avec l’évangile de Luc :

Ac 1,1 J’avais consacré mon premier livre, Théophile, à tout ce que Jésus avait fait et enseigné, depuis le commencement (trad. TOB)

Explicitement, le livre des Actes des Apôtres se présente comme la suite de l’évangile de Luc. Écrit de la même main, il s’adresse au même destinataire : un certain Théophile. Pour l’identité de ce dernier comme pour Luc, je vous renvoie aux présentations que j’en avait faites : Luc et son évangile et Pour toi, excellent Théophile.

Luc commence ce second tome faisant mention du premier, c’est-à-dire, aussi, de son projet théologique et christologique :

Luc 1, 1 Beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, 2 d’après ce que nous ont transmis ceux qui, dès le commencement, furent témoins oculaires et serviteurs de la Parole. 3 C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi, 4 afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as entendus.

Le livre des Actes s’inscrit dans cette même veine narrative. Luc raconte l’histoire, une histoire, qui n’a pas principalement pour objectif un ordonnancement factuel et chronologique mais catéchétique. Les témoins oculaires sont des serviteurs de la Parole, autrement dit de l’Évangile, en vue, non d’un savoir, mais d’un enseignement d’ordre théologique, en l’occurrence christologique et ecclésiologique. On s’étonnera, au moment voulu, que cet écrit, rédigé aux environs de l’an 85, ne fasse nullement mention des martyrs de Pierre ou Paul, qui eurent lieu trente ans plus tôt. Sans doute une manière de souligner que les héros de cette histoire ne sont pas ces hommes mais la Parole et l’Esprit – j’y reviendrai.

Tout comme l’évangile, la chronologie de la narration, sert un projet plus essentiel. Et Luc use des mêmes modèles littéraires.

Des Actes à l’Évangile

Il existe des liens littéraires entre les péricopes de l’évangile lucanien et celles des Actes. J’aurai l’occasion d’y revenir selon les passages commentés. Les péricopes suivent parfois le même modèle : les discours comme les miracles des personnages renvoient à ceux Jésus décrits dans l’évangile de Luc, ou à un autre personnage des Actes. Un procédé littéraire appelé syncrisis. Cette dernière permet de mettre en parallèle des récits et des personnages pour souligner à la fois leur ressemblance, comme leurs différences. Dans l’évangile de Luc, les naissances de Jean le baptiste et Jésus suivent le même schéma : annonciation, naissance, circoncision. Cependant, cette venue au monde de Jean, fils d’un famille sacerdotale, annoncée miraculeusement au Temple, tranche avec la naissance du sauveur Jésus, annoncée en ce Nazareth improbable, à une toute jeune fille, et qui naîtra dans une vulgaire mangeoire. Il en sera de même pour les Actes. Pierre et Paul reprennent ainsi des attitudes de Jésus, et les actes de l’un peuvent aussi être comparés avec les gestes de l’autre apôtre. Ainsi, la mort d’Etienne sera calquée sur celle de Jésus pour montrer la fidélité de sa foi. De même, les miracles des apôtres renvoient à ceux de Jésus mais tranchent aussi par la réaction du public : acclamés pour Pierre, ils sont incompris quand ils proviennent de Paul.

Un livre hors-frontière

Si les Actes se situent dans la suite et la continuité de l’évangile du même auteur, il s’en distingue aussi. Nous le verrons avec les premiers versets, comme en ses derniers. Effectivement, la finale du livre paraît abrupte. Plusieurs fois, le narrateur promet un procès de Paul, à Rome, devant l’empereur. Or : rien de cela. L’arrivée dans la cité de l’empire se déroule devant les anciens de la synagogue de Rome. Sans plus. Rien sur un procès. Rien sur la mort martyre de Paul, telle que nous le rapporte la tradition plus tardive de l’Église. Pour ainsi dire, la fin est décevante, du moins si l’on s’attend à un dénouement des plus héroïques.

Très souvent, les Actes des Apôtres nous surprennent. Il nous présente, une kyrielle de personnages nouveaux. Mis à part Pierre et Jean, et encore moindrement les Douze, Caïphe… le lecteur doit faire face une kyrielle de nouveaux personnages : Etienne, Barnabas, Philippe, Ananias, Saul-Paul, Agabus, Lydie, Priscille, sans compter ces romains Corneille, Sergius Paulus, Festus et nombre d’anonymes. Les Actes nous obligent à franchir des frontières qui ne sont pas seulement géographiques. L’Esprit Saint pousse ses apôtres à aller au-delà de leur zone habituelle, et confortable pour se rendre auprès de Samaritains, d’eunuque éthiopien, de centurion romain, … jusqu’à des barbares maltais. Mais la frontière à franchir est surtout religieuse : s’affranchir de certains présupposés, et certaines interprétations de la Loi de Moïse, pour suivre les initiatives subversives de l’Esprit Saint. L’organisation même du livre est basée sur ces passages obligés, au nom de l’Évangile. D’ailleurs, s’il y a des héros au sein livre des Actes, ce sont d’abord l’Esprit Saint et la Parole.

L’organisation du livre

Selon les commentaires publiés, nous pourrions avoir autant d’organisations du livre. Je vous en propose une parmi d’autres, basée notamment sur un schéma concentrique, à partir du vocabulaire.

En effet, d’un point de vue sémantique, on peut diviser le livre en deux grandes sections. La première (Ac 1,1-16,5) est caractérisée par la présence et l’action de l’Esprit Saint, d’anges et d’un vocabulaire exprimant le ‘merveilleux’. Ce dernier se fera plus discret dans la seconde partie (16,6-28,31) dont Paul est le personnage principal. Pierre, en effet, disparaît, narrativement, avec le chapitre 15. De même, avec la seconde section, les Actes pénètrent dans un « nouveau monde », celui de la Grèce et de la Macédoine, où Paul et ses compagnons font la connaissance d’un monde païen sans lien avec le Judaïsme. C’est aussi à partir du chapitre 16, qu’apparait une narration exprimée à la 1ère personne du pluriel : des récits en « nous ». Ainsi, ces deux sections du livre possèdent un vocabulaire propre. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

A partir de cette étude sémantique, et en tenant compte des acteurs et de la géographie, nous pouvons distinguer neuf parties qui se répondent l’une l’autre. Ainsi, le procès de Paul (21,27-26,32) de l’avant-dernière partie évoque les premiers procès de Pierre et de l’Église (2,42-8,4). A la fuite de Jérusalem en raison des persécution (8,5-11,18) répond la montée de Paul en la même ville (20,1-21,26). De même aux premières missions de Pierre, Barnabas et Saul, suivent celles, différentes, de Paul et Silas.

Au cœur de cette organisation : le conseil de Jérusalem statuant sur l’accueil des incirconcis au sein de l’Église. Un débat qui fut initié par la rencontre de Pierre et Corneille (Ac 10-11) et sera poursuivie par la mission de Paul en Macédoine (Ac 16).

  • 1ère partie : 1,1-2,47 La promesse de l’Esprit – jusqu’aux extrémités de la terre
    • 2ème partie (A) : 3,1-8,4 L’Église en procès
    • 3ème partie (B) : 8,5-11,18 Sortir de Jérusalem
    • 4ème partie (C) : 11,19-14,28 : Missions de  Barnabé et Saul, Pierre
  • 5ème partie (X) : 15,1-16,5 Débat sur l’accueil des incirconcis
    • 6ème partie (C’) : 16,6-19,40 Missions de Paul et Silas
    • 7ème partie (B’) : 20,1-21,26 Montée vers Jérusalem
    • 8ème partie (A’) : 21,27-26,32 Paul en procès
  • 9ème partie : 27,1-28,31 Naufrage et Salut, de Malte vers Rome

L’avènement du Royaume

Le style et les figures de style, le vocabulaire, les personnages, la géographie sont au service non pas d’une reconstitution historique mais d’une réelle préoccupation évangélique. Le thème des Actes est soulevée dès les premiers versets par les apôtres eux-mêmes :  Ac 1,6 Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ?  Les derniers versets de ce même ouvrage reprennent ce sujet du royaume : Ac 28, 30 Paul demeura deux années entières dans le logement qu’il avait loué ; il accueillait tous ceux qui venaient chez lui ; 31 il annonçait le Royaume de Dieu et il enseignait ce qui concerne le Seigneur Jésus Christ avec une entière assurance et sans obstacle.

C’est bien le Christ et l’inauguration du règne de Dieu qui sont au cœur du livre : que dire de ce règne et à qui s’adresse-t-il ?

Si les apôtres devront faire beaucoup de conversions, ce sera davantage en eux-mêmes pour accueillir l’inattendu du Royaume inauguré par le Christ. Et probablement, que le lecteur croyant devra lui-même s’y convertir, tant parfois l’audace de l’Esprit est déroutant.

Il y aurait encore beaucoup à dire dans cette introduction comme la question de la géographie ou des fondements historiques. Cependant, je ne souhaite pas alourdir davantage cette introduction : nous verrons ces éléments au fur et à mesure que nous découvrirons ces récits. Pour autant, il demeure une dernière question : pourquoi le livre s’intitule « Les Actes des Apôtres » ?

La géographie des Actes des Apôtres
La géographie des Actes des Apôtres

Les Actes des Apôtres

Le titre de cet ouvrage du Nouveau Testament ne provient de l’auteur. Il lui a été attribué, très tôt, par la tradition de l’Église. Il traduit le grec praxeis apostolôn (πράξεις ἀποστόλων). Le mot praxis (πρᾶξις) signifie action, exercice, accomplissement mais définit aussi une manière d’être et d’agir. Le titre est en soi un peu trompeur si on le réduit à la seule initiative évangélisatrice des apôtres. Car, l’acteur principal demeure la Parole du Christ et l’Esprit de Dieu qui incitent les apôtres à agir en fonction du Royaume annoncé dans l’Évangile et surtout en fonction du Christ crucifié. Il s’agit davantage pour ces apôtres et disciples d’une manière d’être en adéquation avec leur Seigneur et son message : serviteurs de la Parole (Lc 1,2).

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François BESSONNET
François BESSONNET

Bibliste et prêtre (Vendée). → bio

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