Le semeur généreux (Mc 4,3-20)

L’image du semeur ou des semailles n’est pas inconnue. Nous pouvons l’entendre à travers l’appel à la conversion du prophète Jérémie : Défrichez votre champ, ne semez pas parmi les ronces ! (Jr 4,3-4). Ben Sirah le sage utilise la même image à propos de ceux qui veulent vivre de la sagesse de Dieu : Comme le laboureur et le semeur, approche-toi d’elle et attends ses fruits excellents. Car, à la cultiver, tu peineras quelque peu, mais tu mangeras bientôt de ses produits. (Si 6,19).

Le semeur est sorti … (4, 3b)

4, 3b Voici que le semeur sortit pour semer.

La figure du semeur renvoie à deux réalités. À Jésus lui-même, comme le suggère le cadre narratif du bord de mer, ou bien au croyant, comme l’indiquent Jérémie et Ben Sirah le sage. Marc – à cet instant – laisse l’ambiguïté demeurer. Et peut-être faut-il garder les deux interprétations ?

Semeur malhabile (4, 4-9)

4, 4 Comme il semait, du grain est tombé au bord du chemin ; les oiseaux sont venus et ils ont tout mangé. 5 Du grain est tombé aussi sur du sol pierreux, où il n’avait pas beaucoup de terre ; il a levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde ; 6 et lorsque le soleil s’est levé, ce grain a brûlé et, faute de racines, il a séché. 7 Du grain est tombé aussi dans les ronces, les ronces ont poussé, l’ont étouffé, et il n’a pas donné de fruit. 8 Mais d’autres grains sont tombés dans la bonne terre ; ils ont donné du fruit en poussant et en se développant, et ils ont produit trente, soixante, cent, pour un. » 9 Et Jésus disait : « Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! »

Surprenant semeur

Dans cette parabole nous sommes surpris par la maladresse de notre semeur. L’histoire ne dit rien sur le pourcentage de perte, mais insiste sur ce gaspillage en décrivant quatre gestes et quatre parts comme si elles étaient équitables. Sur l’ensemble, une seule est semée en bonne terre : un véritable gâchis (une réussite pour trois échecs). Si le semeur est la figure du croyant, la parabole illustre ces bévues qui ponctuent sa vie. Tel ce semeur incompétent qui finirait par mourir de faim, le croyant ne pourrait compter sur sa seule compétence s’il n’y avait la grâce féconde de Dieu.

Mais notre semeur peut être aussi généreux. Et sa maladresse devient alors un don. Il sème à tous vents comme Jésus n’économisant nullement ses forces (3,20). Peu importe qui vient l’écouter ni pour quelles raisons, sa parole et ses guérisons sont un don généreux sans contrepartie. Combien sont venus ici, au bord de cette mer de Galilée et combien le suivront jusqu’au bout ? Toutes ses guérisons, toutes ses paroles ne produiront pas autant de disciples que d’oreilles présentes ou de blessures soignées. Peu importe, généreusement, Jésus donne, Jésus se donne, malgré tout.

Autre sujet d’étonnement : le rendement impressionnant des grains semés en bonne terre. C’est du jamais vu, voire impossible à une telle époque. Voilà une chose qui devient bien rassurante pour le croyant. Car malgré ses maladresses de mauvais semeur, ce qui est tombé sur la bonne terre suffit à donner du fruit au-delà de toute espérance jusqu’à cent pour un. De même, le généreux semeur qu’est Jésus, sait combien ce qui tombe dans la bonne terre – et non dans l’oreille d’un sourd (v.9) – produit encore plus de générosité. Que ce semeur soit la figure du croyant ou celle de Jésus, la grâce de Dieu opère en abondance dans le cœur du disciple qui sait l’accueillir.

Notons ici, que la terre féconde, paradoxalement, vient en dernière position. Logiquement, elle aurait dû être citée en premier lieu, au plus proche du semeur. Effet de style pour la mettre en valeur ? Peut-être. Mais le récit pourrait suggérer que cette bonne terre est plus loin qu’elle n’y paraît ! C’est en semant au plus loin que la terre deviendrait féconde. À méditer.

En aparté, une autre parabole

4, 10 Quand il resta seul, ceux qui étaient autour de lui avec les Douze l’interrogeaient sur les paraboles. 11 Il leur disait : « C’est à vous qu’est donné le mystère du royaume de Dieu ; mais à ceux qui sont dehors, tout se présente sous forme de paraboles. 12 Et ainsi, comme dit le prophète : Ils auront beau regarder de tous leurs yeux, ils ne verront pas ; ils auront beau écouter de toutes leurs oreilles, ils ne comprendront pas ; sinon ils se convertiraient et recevraient le pardon. »

Près de lui

D’un coup d’un seul, nous quittons la mer pour aller à l’écart. Le groupe se réduit aux Douze et à d’autres que l’on peut identifier à ces disciples appelés sur la montagne (3,7-12). Ils entourent Jésus, telle sa nouvelle famille précédemment assise en cercle autour de lui (3,34). Leur interrogation pourrait être la nôtre : qui est ce semeur ? Car de cela dépend l’interprétation du discours. Mais ils sont, avant tout, ceux que sa parole a réussi à déplacer et à questionner. Or, la réponse de Jésus n’est pas plus claire que sa parabole.

En premier lieu, il renvoie ce groupe au mystère du règne qu’ils auraient déjà reçu. Mais quand ? Et en quoi consisterait-il ? Premièrement, comme vu ci-dessus, Marc nous renvoie au récit de leur appel, sur la montagne. Ce don du mystère du règne consisterait dès lors à être près de lui (3,13) en réponse à son appel. Et secondement, de manière plus immédiate, ce mystère du règne correspond aussi au don de cette parole qui les a interpellés. À la lumière de ces deux éléments, Marc définit les disciples de Jésus comme ceux qui se laissent bousculer par la parole du Christ et qui, se rassemblant avec les Douze, se tiennent près de lui. Jésus lui-même, en sa capacité à interpeller et à rassembler, exprime déjà le mystère du règne.

mais sans comprendre

Mais il y a un autre groupe, ceux du dehors qui ne doivent pas être confondus avec la foule du bord de mer. Ce sont ceux qui, à l’inverse du groupe précédent, n’ont pu, n’ont su, n’ont voulu être questionnés par la parabole de Jésus. Ceux qui ne voient, ni n’entendent en Jésus ce mystère du règne qui s’annonce. Ceux qui veulent bien d’un royaume, d’une victoire de Dieu, mais à leur manière : refusant et Jésus et toute conversion de leur part. Ceux qui ne veulent entendre Jésus parler de pardon. Ceux qui savent déjà tout, comme bien des opposants à l’Évangile, déjà rencontrés. Tout est-il fini pour eux comme sembleraient le suggérer ces paroles tirées du prophètes Isaïe : afin qu’ils ne voient pas, … n’entendent pas… ?

Is 6 8  J’entendis alors la voix du Seigneur qui disait : « Qui enverrai-je ? Qui donc ira pour nous ? » et je dis : « Me voici, envoie-moi ! » 9 Il dit : « Va, tu diras à ce peuple : Écoutez bien, mais sans comprendre, regardez bien, mais sans reconnaître. 10 Engourdis le cœur de ce peuple, appesantis ses oreilles, colle-lui les yeux ! Que de ses yeux il ne voie pas, ni n’entende de ses oreilles ! Que son cœur ne comprenne pas ! Qu’il ne puisse se convertir et être guéri ! »

Cette évocation d’Is 6,8-10 renvoie à la vocation du prophète appelé par Dieu. Isaïe rapportait la dureté de son ministère au milieu d’un peuple aveugle et sourd à la Parole de Dieu, et même rétif. Sa mission divine relevait de l’impossible à ses yeux. Mais, grâce à Dieu, la mission d’Isaïe portera ses fruits. Comme pour le prophète, Jésus n’affirme pas l’existence d’une condamnation définitive. Au contraire, sa présence, sa parole est un don : pour eux, tout advient en paraboles. Celles-ci viennent révéler ces manques, ces surdités et ces aveuglements (et les nôtres) … comme autant d’appels répétés à la conversion. Certes, son Évangile sera confronté à bien des oppositions, cependant, au sein même de ces difficultés, il affirme cette permanence de l’appel au pardon et à la conversion.

Marc suggère, ici de manière voilée, la croix du Christ, fin ultime de l’opposition à Jésus mais aussi lieu de révélation de ce mystère du règne. La Passion sera pour beaucoup de disciples un cap difficile. On signalera plus tard et à cette occasion la trahison de Judas, l’abandon des disciples et le reniement de Pierre. Chutes, arrachement, choix épineux… et relèvement de beaucoup d’entre eux qui, apôtres, porteront des fruits en abondance. Mais n’anticipons pas.

L’allégorie de l’espérance (4, 13-20)

4, 13 Il leur dit encore : « Vous ne saisissez pas cette parabole ? Alors, comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? 14 Le semeur sème la Parole. 15 Il y a ceux qui sont au bord du chemin où la Parole est semée : quand ils l’entendent, Satan vient aussitôt et enlève la Parole semée en eux. 16 Et de même, il y a ceux qui ont reçu la semence dans les endroits pierreux : ceux-là, quand ils entendent la Parole, ils la reçoivent aussitôt avec joie ; 17 mais ils n’ont pas en eux de racine, ce sont les gens d’un moment ; que vienne la détresse ou la persécution à cause de la Parole, ils trébuchent aussitôt. 18 Et il y en a d’autres qui ont reçu la semence dans les ronces : ceux-ci entendent la Parole, 19 mais les soucis du monde, la séduction de la richesse et toutes les autres convoitises les envahissent et étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit. 20 Et il y a ceux qui ont reçu la semence dans la bonne terre : ceux-là entendent la Parole, ils l’accueillent, et ils portent du fruit : trente, soixante, cent, pour un. »

Les paraboles, révélant nos ignorances comme nos failles dans la foi, sont aussi l’occasion de mises en garde. La richesse, les mondanités, l’inconstance, mais aussi les difficultés et les persécutions peuvent faire chuter tout disciple. Ce dernier trouvera son vrai bonheur dans cette écoute de la parole et dans sa fidélité au Christ, ce semeur généreux qui donne et se donnera jusqu’à la croix.

Il ne faudrait pas cependant en rester à une interprétation individuelle. Lorsque Marc écrit son évangile, il sait que sa communauté a vécu des abandons, des persécutions, des contradictions… Face à une communauté qui pourrait désespérer de son amoindrissement, Marc rappelle que l’Évangile peut produire plus encore qu’il n’a été perdu. Il donne ici un formidable message d’espérance à sa petite communauté mais aussi, aujourd’hui, à nos communautés ecclésiales appelées à semer une parole aux quatre vents et y laisser croître la grâce de Dieu. Jésus, semeur généreux, nous appelle pour des semailles missionnaires en prenant soin d’ouvrir nos oreilles à sa parole.

à suivre

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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).