Le démoniaque de la Décapole (Mc 5,1-20)

Nous quittons la mer après une traversée difficile. Mais voilà une autre bourrasque qui arrive à peine débarqués. Un épisode en cinq actes.

Est-ce encore un homme ?

Mc 5, 1 Ils arrivèrent sur l’autre rive, de l’autre côté de la mer de Galilée, dans le pays des Géraséniens. 2 Comme Jésus sortait de la barque, aussitôt un homme possédé d’un esprit impur s’avança depuis les tombes à sa rencontre ; 3 il habitait dans les tombeaux et personne ne pouvait plus l’attacher, même avec une chaîne ; 4 en effet on l’avait souvent attaché avec des fers aux pieds et des chaînes, mais il avait rompu les chaînes, brisé les fers, et personne ne pouvait le maîtriser. 5 Sans arrêt, nuit et jour, il était parmi les tombeaux et sur les collines, à crier, et à se blesser avec des pierres.

Des hommes possédés, nous en avions déjà rencontrés (cf. 1,21-28 ; 3,11). Mais ici, est-ce encore un homme ? Dans un crescendo, la description semble le déshumaniser. Il vit au milieu des morts, loin des vivants. Il est seul, intenable, indomptable. Comme une bête, il crie nuit et jour. Pire qu’une bête, il se mutile. Ainsi décrit, l’homme possédé est finalement dépossédé de toute humanité. Aucun homme n’a pu le libérer. La seule solution était l’enchaînement. Mais passer d’un asservissement à un autre ne constitue pas une guérison.

Le Mal ne le met pas seulement hors de la société, mais aussi hors de lui-même. Sans entrave et sans entendement, il devient un danger contre sa personne. Son esprit et son corps en souffrent. Possédé, il ne s’appartient plus. S’il peut se défaire de ses chaînes, aller jusque sur les montagnes, il est loin d’être libre. Il n’a plus l’apparence d’un homme mais il le demeure pour Jésus.

Jésus et Légion

5, 6 Voyant Jésus de loin, il accourut, se prosterna devant lui 7 et cria d’une voix forte : « Que me veux-tu, Jésus, fils du Dieu Très-Haut ? Je t’adjure par Dieu, ne me tourmente pas ! » 8 Jésus lui disait en effet : « Esprit impur, sors de cet homme ! » 9 Et il lui demandait : « Quel est ton nom ? » L’homme lui dit : « Mon nom est Légion, car nous sommes beaucoup. » 10 Et ils suppliaient Jésus avec insistance de ne pas les chasser en dehors du pays.

Il est le premier à venir à la rencontre de Jésus. Comme s’il voulait anticiper le danger. Paradoxalement, les rôles paraissent inversés. Tout en reconnaissant, en Jésus, ce fils du Dieu Très-Haut, le démoniaque tente un exorcisme avec un vocabulaire approprié : Je t’adjure par Dieu,… ! Comme quoi se prosterner et en appeler à Dieu n’est pas toujours signe de foi authentique. La parole de Jésus, ayant fait taire la mer et le vent (4,35-41), est capable de dénicher le mal au fond de l’homme pour l’en guérir. Légion : un nom qui n’évoque pas seulement ces nombreux démons. Légion est un terme militaire romain1.

Le mal désigne ici la toute-puissance humaine, la force militaire, économique et politique capable d’asservir tout être humain. Marc et sa communauté ayant souffert les persécutions de Néron en connaissent la dure oppression. La crainte de ce Légion est de quitter son pays, la Décapole, le pays des Géraséniens.

Ces frontières de la Décapole représentent plus qu’une région. Elles symbolisent les limites de ce monde romain (mais peut-être aussi de notre monde ?) avec ses divinités, ses désirs de conquêtes, ses jeux du cirque, ses courses aux honneurs, aux gloires, … mais aussi avec ses esclaves bafoués, ses barbares ignorés, ses juifs et chrétiens insultés, et autres mépris de la vie humaine. L’esprit impur nombreux est ce mal qui ne respecte ni la vie de l’être humain, ni la fraternité, ni l’Alliance. Aussi, ce démon qui tourmente, ce Légion, ne veut pas lui-même être tourmenté par Jésus en étant banni de son territoire, sa possession. Quitter son monde, son royaume d’oppression, équivaudrait, pour Légion, à renoncer à son pouvoir pour venir au sein du règne de Dieu et donc cesser d’exister.

Porcs de mer

5, 11 Or, il y avait là, du côté de la colline, un grand troupeau de porcs qui cherchait sa nourriture. 12 Alors, les esprits impurs supplièrent Jésus : « Envoie-nous vers ces porcs, et nous entrerons en eux. » 13 Il le leur permit. Ils sortirent alors de l’homme et entrèrent dans les porcs. Du haut de la falaise, le troupeau se précipita dans la mer : il y avait environ deux mille porcs, et ils se noyaient dans la mer.

Bien évidemment ces porcs rappellent le caractère païen du territoire, hors de la terre d’Alliance. En prenant possession des porcs, les démons démontrent qu’ils considèrent de la même manière l’humain et la bête. Une légitime sensibilité envers la vie animale pourrait reprocher à Jésus d’avoir sacrifier ces porcs, mais – outre le caractère symbolique du récit – notons que cette initiative est justement le fait de cette Légion du Mal. À ses yeux, porcs ou hommes se valent, ou plutôt n’ont pas plus de valeur. La troupe de Légion devient troupeau. Mais la chute des porcs dans la mer prouve surtout que la logique du Mal, son travail de déshumanisation, son œuvre de violence, d’injustice… mènent inéluctablement vers l’abîme et la mort.

Rumeurs et craintes

5, 14 Ceux qui les gardaient prirent la fuite, ils annoncèrent la nouvelle dans la ville et dans la campagne, et les gens vinrent voir ce qui s’était passé. 15 Ils arrivent auprès de Jésus, ils voient le possédé assis, habillé, et revenu à la raison, lui qui avait eu la légion de démons, et ils furent saisis de crainte. 16 Ceux qui avaient vu tout cela leur racontèrent l’histoire du possédé et ce qui était arrivé aux porcs. 17 Alors ils se mirent à supplier Jésus de quitter leur territoire.

Après Légion, une autre troupe s’avance, celle des habitants, depuis la ville jusqu’aux champs, à la rumeur (fondée) propagée par les gardiens du troupeau. Leur regard en dit long et Marc d’insister sur ce vocabulaire de la vue. Ils viennent voir l’événement à propos des porcs, puis regardent Jésus et enfin observent le démoniaque. Un beau travelling cinématographique. Les témoins désignent alors Jésus comme l’auteur de leur désastre et du miracle. Marc prend soin de nous décrire l’homme guéri. Il est redevenu lui-même : assis et non errant de-ci de-là. Le voilà maintenant stable. Celui qui se tailladait la chair nue est désormais habillé. Cette vêture fait signe de sa dignité d’homme retrouvée. L’ancien possédé est maintenant dans son bon sens. Il a recouvré la raison. Le démoniaque indomptable aux nombreux démons est redevenu un homme pacifié et unifié grâce à la Parole de Jésus. Victoire sur le Mal, sur une légion de démons.

Pourtant, à la suite du récit des témoins, les habitants demandent à Jésus de déguerpir. On leur a raconté l’événement des porcs mais aussi du démoniaque guéri. Et leur crainte porte sur leur propriété, leur bien : ces cochons morts. Ils demeurent dans une logique de possession, comptable et marchande. Logique qui n’a rien de répréhensible en soi, mais leur priorité, leur privilège, ne fait pas droit à l’homme retrouvé. Ils préfèrent pleurer leurs porcs (et leurs bourses) à la joie du retour à la vie d’un des leurs. Jésus met en danger leur royaume, leur possession. S’ils sont dépossédés de leur bien, ils ne sont pas dépossédés pour le Bien. L’Évangile dérange ce territoire païen qu’il vient contredire dans ses priorités et sa hiérarchie des valeurs. Mais sa Parole de Salut et de Vie aura au moins fait germer un petit grain d’Évangile. Les paraboles ne sont pas encore de l’histoire ancienne.

L’homme des paraboles

5, 18 Comme Jésus remontait dans la barque, le possédé le suppliait de pouvoir être avec lui. 19 Il n’y consentit pas, mais il lui dit : « Rentre à la maison, auprès des tiens, annonce-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa miséricorde. » 20 Alors l’homme s’en alla, il se mit à proclamer dans la région de la Décapole ce que Jésus avait fait pour lui, et tout le monde était dans l’admiration.

Délivré des fers et de la Légion du Mal, l’homme anonyme peut maintenant suivre Jésus dans cette liberté donnée. Il peut s’embarquer avec son libérateur et sauveur, faire partie de l’équipage des disciples. Mais Jésus a encore à lui offrir son avenir dans la foi. Celui qui criait dans les tombeaux est invité à témoigner de ce que Dieu a fait pour lui à sa propre maison et aux siens. Il leur est redonné et il pourra aussi, auprès d’eux, retrouver son nom. Cette délivrance, ce retour à la vie et à la foi que Jésus offre, ne peuvent rester cachés. Le Gérasénien2  a vocation de devenir une lampe d’Espérance dans un monde de nuits païennes. Et voilà que ce petit grain de la Décapole produit du fruit en sa propre terre. Ce qu’il a reçu, il le redonne sans mesure et au-delà, en témoignant de la miséricorde de Dieu mais aussi, et en surplus, des œuvres de Jésus. Et ce ne sont plus seulement les siens, mais toute la Décapole qui reçoit son témoignage de foi : une rencontre vivifiante et salvifique avec Jésus.

à suivre sur l’autre rive…

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  1. Une légion romaine correspond à un régiment de six mille soldats.
  2. Gérasa est à 50km au sud de la mer – voir annexe. Mais Marc veut justement insister sur le caractère lointain et païen de la Décapole, et tant pis pour le bord de mer de Galilée. Chez Marc la géographie aussi peut être symbolique ou parabolique.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).