Désert 32 – J’ai haï Esaü, livré son patrimoine aux chacals du désert (Ml 1)

Ce verset est tiré du premier chapitre du livre du prophète Malachie (v.3). J’ai aimé Jacob, j’ai haï Ésaü . Ce passage fait partie de ces versets qui nous font grincer des dents. Comment la Bible peut-elle faire dire à Dieu :  « J’ai haï » ? Nous sommes loin des représentations d’un Dieu d’amour et miséricordieux.

Un verset embarrassant ?

J’ai aimé Jacob et j’ai haï Ésaü. J’ai livré ses montagnes à la désolation, son héritage aux chacals du désert. Ml 1,3

« J’ai haï Ésaü… » ces mots sont si embarrassants à notre entendement, que beaucoup d’éditions francophones ont voulu adoucir ou plutôt amoindrir la rudesse d’un tel propos en traduisant : ‘j’ai aimé Jacob, je n’ai pas aimé Ésaü… » C’est sans doute une expression plus acceptable puisqu’ici Dieu ne haït point. Mais, il n’est pas dans les habitudes des prophètes d’édulcorer leur propos en usant d’euphémisme. Bien au contraire, ils donnent généralement dans la provocation, l’outrance et l’emphase pour nous éveiller à une autre Parole, souvent bien plus dérangeante. Ce que nous entendons n’est pas une affirmation gratuite de Dieu mais le début du livre du prophète Malachie qui fait résonner aux oreilles des fils d’Israël, les paroles, l’oracle, du Seigneur :

PROCLAMATION. Parole du Seigneur à Israël par l’intermédiaire de Malachie. Je vous ai aimés, dit le Seigneur, et vous dites : « En quoi nous as-tu aimés ? » Ésaü n’était-il pas frère de Jacob ? – oracle du Seigneur. J’ai eu de l’amour pour Jacob mais je n’ai pas aimé Ésaü. J’ai livré ses montagnes à la désolation, son héritage aux chacals du désert. Ml 1,1-3.

Duccio di Buoninsegna, XIVe, Malachie

Malachie

Malachie n’est sans doute son véritable nom, car ce mot signifie « mon messager », le porteur du message de Dieu. Ce prophète vit à Jérusalem après le retour d’exil (537) et la reconstruction du Temple en 515, soit probablement vers les années 480-450 avant JC.

En quoi nous as-tu aimés ? C’est la question du peuple à son Dieu, en cette période. Ces propos expriment la consternation et le doute, car les bienfaits et la bénédiction peinent à advenir. L’exil fut déjà une épreuve, mais le retour des déportés une espérance. Une espérance qui se mua en déception. Car il fallut vivre sur une terre qui n’était plus la leur en présence d’une population mixte. Et la reconstruction du Temple fut un nouvel espoir pour appeler la bénédiction de Dieu. Le culte d’autrefois allait pouvoir reprendre avec ses sacrifices et ses prêtres, pour gagner la faveur du Seigneur. Mais la restauration du pays n’a pas fait disparaître l’injustice. Le retour à la terre et la reconstruction du Temple semblent n’apporter aucune issue favorable. Alors ils se demandent : En quoi nous as-tu aimés pour que nous soyons encore dans une telle situation en dépit de nos efforts ? C’est à cette question que veut répondre le prophète Malachie.

Bref, le culte est restauré, les sacrifices vont bon train mais Dieu ne répond toujours pas. Une déception qui pourrait rejoindre la nôtre. Nos prières et nos privations, nos efforts pour lui plaire… tout cela pour quoi ? Qu’avons-nous obtenu ?  En quoi le Seigneur nous aime-t-il s’il ne répond à nos supplications ? et cela même après trente-deux jours de désert, de prières, de privations, de partages… et rien ne semble surgir dans nos déserts.

Hendrick III Brugghen, Esau vendant son droit d'ainesse, v. 1627

Jacob et Ésaü

J’aime et j’ai aimé Jacob, j’ai haï Ésaü telle est la réponse du Seigneur. Il nous renvoie ici à la liberté et la gratuité de son amour. Ces deux fils jumeaux d’Isaac sont bien évidemment deux figures de ces peuples d’Israël et d’Édom, et plus largement des fils d’Israël et des nations comme l’indique lui-même le livre de la Genèse : Le Seigneur dit à Rebecca : « Deux nations sont dans ton ventre. Deux peuples différents sortiront de tes entrailles : l’un sera plus fort que l’autre, et l’aîné servira le cadet. » Gn 25,23. Ésaü fut l’aîné. A lui reviendrait l’héritage de la promesse divine donnée à Abraham : une terre, une descendance nombreuse et une bénédiction sans fin. Bref le bonheur. Mais Dieu choisira Jacob. Lui qui pourtant vola la bénédiction à son aîné (Gn 27), lui qui dut fuir le clan familial pour s’exiler sur une terre étrangère (Gn 28-32). Jacob ne méritait pas une telle bénédiction divine qui lui confia l’héritage et l’Alliance d’Abraham et d’Isaac. Pourtant Dieu aima Jacob.

Ésaü, l’héritier en titre, fut quant à lui, au dire du prophète Malachie, haï de Dieu. J’ai haï Ésaü, J’ai livré ses montagnes à la désolation, son héritage aux chacals du désert. Malachie fait référence ici à la récente conquête d’une partie du territoire édomite (pays d’Ésaü) par les Nabatéens, signe pour le prophète que le Seigneur agit toujours, mais qu’Israël ne discerne pas ses signes.  Bien plus, Ésaü représente également l’idolâtrie. Dans le livre de la Genèse ce personnage finit par décevoir ses parents à cause de ses unions avec des femmes idolâtres qui furent un sujet d’amertume pour Isaac et Rébecca. Gn 26,35. Rébecca dit à Isaac : « Je suis dégoûtée de la vie à cause des filles de Hittites, les femmes d’Ésaü. Si jamais Jacob devait épouser une fille comme celles-là, une fille de ce pays, à quoi bon vivre encore ! » Gn 27,46.

Gioachino Assereto, Isaac bénissant Jacob, 1640

Le faux culte à Dieu

J’ai aimé Jacob et j’ai haï Ésaü. Le Seigneur met en avant le choix gracieux de Dieu qui ne répond pas à la logique humaine du mérite, de l’héritage ou du droit. Et si la bénédiction passa d’Ésaü à Jacob, elle peut encore être enlevée aux fils d’Israël déclare Malachie : je maudirai les bénédictions que vous prononcerez. Oui, je les maudis, car aucun de vous ne prend rien à cœur. Dira le prophète (Ml 2,2).

Ah !, semble dire le Seigneur, la terre vous est revenue et vous avez rebâti le Temple pour me rendre un culte. Mais le cœur n’y est pas ; vos intentions ne sont pas pures. Je transcris et résume ici la pensée du prophète. Ces reproches s’adressent aux prêtres qui souillent le Temple avec leurs sacrifices d’apparat, mais qui n’honorent pas Dieu. Ainsi Malachie leur déclare :

Un fils honore son père, et un serviteur, son maître. Si donc je suis père, où est l’honneur qui m’est dû ? […] – déclare le Seigneur de l’univers à vous, les prêtres qui méprisez mon nom. Et vous dites : « En quoi avons-nous méprisé ton nom ? » – En présentant sur mon autel un aliment impur. […] Quand vous présentez au sacrifice une bête aveugle, n’est-ce pas faire le mal ? Et quand vous présentez une bête boiteuse ou malade, n’est-ce pas faire le mal ? Offre-la donc à ton gouverneur ! Sera-t-il content de toi ? Te sera-t-il favorable ? Ml 1,6-8.

La terre a été rendue, le Temple est rebâti, mais pour le prophète le lien sincère entre ce Dieu père et ses enfants est absent. Malachie pointe alors le manque : l’écoute de la parole de Dieu, son enseignement.  La plus belle offrande faite à Dieu c’est l’écouter et l’aimer comme un père, aimer sa loi comme une parole de vie et d’Alliance. Les prêtres, fils de Lévi, offrent des sacrifices mais méprisent l’Alliance et n’enseignent plus le peuple à la vérité de sa parole de justice et de paix.

Vous saurez alors que je vous ai adressé cet avertissement, pour que subsiste mon alliance avec mon serviteur Lévi, – dit le Seigneur de l’univers. Mon alliance avec lui était vie et paix, je les lui accordais, ainsi que la crainte, et il me craignait. […]  La loi de vérité était dans sa bouche, et rien de mal ne se trouvait sur ses lèvres. Dans la paix et la droiture, il marchait avec moi ; nombreux furent ceux qu’il ramena de la faute. En effet, les lèvres du prêtre gardent la connaissance de la Loi, et l’on recherche l’instruction de sa bouche, car il est le messager du Seigneur de l’univers. Ml 2,4-7.

Pierre Paul Rubens, Jacob et Esau réconcilié, 1625

La parole de Malachie demeure encore actuelle pour chacun d’entre nous et sans doute plus encore pour ses ministres. J’ai aimé Jacob, j’ai haï Ésaü. J’ai livré ses montagnes à la désolation, son héritage aux chacals du désert. Cette phrase résonne comme un véritable appel à la conversion pour nous inscrire dans la logique de l’amour et du don, à l’écoute sincère de sa Parole. Chacun de nous peut redevenir cet Ésaü certain de son héritage mais oublieux de la Parole. L’ensemble du chapitre 3 du livre de Malachie sera cet appel à la conversion et l’annonce de Celui qui vient, pour rétablir cette Alliance oubliée :

Revenez à moi, et je reviendrai à vous, – dit le Seigneur de l’univers. Vous demandez : « En quoi devrons-nous revenir ? » […] Vous avez contre moi des paroles dures, – dit le Seigneur. Et vous osez demander : « Qu’avons-nous dit entre nous contre toi ? » […] Mais pour vous qui craignez mon nom, le Soleil de justice se lèvera. […] Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils, et le cœur des fils vers leurs pères, pour que je ne vienne pas frapper d’anathème le pays ! Ml 3.

Un soleil de Justice nous est annoncé, un soleil qui se lèvera un matin de Pâques pour notre salut et nos conversions.


 Les citations et références sonores (podcast)

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