Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

Le repas au bord du lac 6/7 (Jn 21,1-14)

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Nous voici à l’avant-dernier épisode de notre série. Nous quittons Jérusalem pour rejoindre, avec ce chapitre 21, les rives du lac de Galilée appelé ici mer de Tibériade. Après la manifestation de Jésus à Marie de Magdala puis aux disciples et à Thomas, l’évangile se poursuit avec cet autre chapitre dont la composition plus tardive sert d’épilogue à notre évangile.

L’épilogue

Ernani Costantini, Jean chapitre 21, 1979

Cette section fait mémoire de l’ensemble de l’Évangile depuis le chapitre 1 au chapitre 20. On y retrouvera des disciples appelés au chapitre 1 : Pierre et Nathanaël. La mention de la ville d’origine de ce dernier, Cana, nous rappelle surtout la première manifestation publique de Jésus à l’occasion d’un mariage (Jn 2). Le dernier chapitre (20) de la Résurrection est évoqué, quant à lui, par Thomas. La pêche miraculeuse n’est pas non plus sans rappeler la multiplication des pains en Jn 6 au bord de ce même lac et le disciple bien-aimé l’épisode de la Passion. L’évangéliste ajoute même pour la première fois, la mention des fils de Zébédée. Tout l’Évangile et toute l’Église dans sa diversité, se rassemblent autour du personnage de Pierre qui fera l’unité : c’est lui qui par son initiative amène les autres disciples dans une seule et même barque.

Là aura lieu une ultime manifestation du Christ resssucité à ses disciples (Jn 21,1-14) qui sera suivi du dialogue entre Jésus et Simon-Pierre (Jn 21,15-25). Nous traiterons ce dernier point lors du prochain épisode, pour nous intéresser au récit de manifestation que nous allons entendre en trois temps. D’abord l’introduction (21,1-3), puis le récit de la pêche miraculeuse (21,4-8) et enfin le repas sur le rivage (21,9-14).

Je m’en vais à la pêche

Jn 21,1 Après cela, Jésus se manifesta encore aux disciples sur le bord de la mer de Tibériade, et voici comment. 2 Il y avait là, ensemble, Simon-Pierre, avec Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), Nathanaël, de Cana de Galilée, les fils de Zébédée, et deux autres de ses disciples.3 Simon-Pierre leur dit : « Je m’en vais à la pêche. » Ils lui répondent : « Nous aussi, nous allons avec toi. » Ils partirent et montèrent dans la barque ; or, cette nuit-là, ils ne prirent rien.

C’est finalement le retour à une vie ordinaire qui semble s’imposer aux sept disciples : comme si la présence de Jésus ne fut qu’une parenthèse : « Je m’en vais à la pêche ». En même temps, les disciples demeurent ensemble dans cette diversité que nous avons notée : c’est bien l’Église qui s’embarque. Le récit met en évidence l’échec de l’activité halieutique des disciples, leur mission ne mène à rien, par leurs propres moyens. Les filets sont vides. La mention de la nuit n’est pas seulement une indication horaire, mais souligne aussi ces ténèbres encore présents aux disciples. Une fois de plus, le rédacteur johannique insiste sur la nécessaire présence de Jésus : c’est à sa parole que la mission va réussir au-delà de l’imaginable, dans cette surabondance étonnante.

La pêche miraculeuse

Jn 21 4 Au lever du jour, Jésus se tenait sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c’était lui.5 Jésus leur dit : « Les enfants, auriez-vous quelque chose à manger ? » Ils lui répondirent : « Non. » 6 Il leur dit : « Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez. » Ils jetèrent donc le filet, et cette fois ils n’arrivaient pas à le tirer, tellement il y avait de poissons. 7 Alors, le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : « C’est le Seigneur ! » Quand Simon-Pierre entendit que c’était le Seigneur, il passa un vêtement, car il n’avait rien sur lui, et il se jeta à l’eau.8 Les autres disciples arrivèrent en barque, traînant le filet plein de poissons ; la terre n’était qu’à une centaine de mètres.

Hans Leonhard Schäufelein, La pêche miraculeuse,XVIe)

Les disciples eux-mêmes entrent dans le mystère pascal, passant de la nuit au matin, de la mer au rivage, de l’échec à la surabondance. Le Ressuscité prend, une fois de plus, l’initiative de la rencontre : N’auriez-vous pas un peu de poisson ? Le Seigneur vient révéler le manque comme autrefois avec la Samaritaine (Jn 4). Face à l’échec des disciples, Jésus vient bouleverser leurs perspectives : c’est de l’autre côté qu’il faut jeter le filet, du côté droit, celui de la grâce divine. La parole du Ressuscité est désormais un des lieux de sa présence, et cette Parole demeure efficace : elle donne vie en surabondance à l’image de cette pêche. C’est à ce don que le disciple reconnaît le Ressuscité. Celui qui était au plus près de Jésus pour son dernier repas lors du lavement des pieds (Jn 13), celui qui était présent lors passion et celui qui était au tombeau vide, voyant et croyant (Jn 20,1-10), celui-là donc le reconnaît en premier : c’est le Seigneur.

Instruit par ce disciple, Simon-Pierre le reconnaît à son tour. Sa plongée dans la mer dit tout son attachement à Jésus (nous sommes quand même à 100 mètres du rivage). Sa nudité recouverte pourrait évoquer son respect vis-à-vis du Seigneur ou aussi bien son état d’homme marqué par le péché (reniement), tel Adam et Eve se couvrant devant Dieu au jardin d’Éden (Gn 3,7). Avec Pierre et le disciple bien-aimé c’est l’ensemble de la communauté qui est amené au rivage où se tient Jésus.

Le feu au lac

Jn 21 9 Une fois descendus à terre, ils aperçoivent, disposé là, un feu de braise avec du poisson posé dessus, et du pain. 10 Jésus leur dit : « Apportez donc de ces poissons que vous venez de prendre. » 11 Simon-Pierre remonta et tira jusqu’à terre le filet plein de gros poissons : il y en avait cent cinquante-trois. Et, malgré cette quantité, le filet ne s’était pas déchiré. 12 Jésus leur dit alors : « Venez manger. » Aucun des disciples n’osait lui demander : « Qui es-tu ? » Ils savaient que c’était le Seigneur. 13 Jésus s’approche ; il prend le pain et le leur donne ; et de même pour le poisson. 14 C’était la troisième fois que Jésus ressuscité d’entre les morts se manifestait à ses disciples.

Duccio, La pêche miraculeuse, XIIIe

Il y a là un paradoxe narratif : si la pêche fut miraculeuse et surabondante, si Jésus leur demandait un peu de poisson à manger… déjà, sur le rivage, les attendent un feu de braise, du pain et du poisson. La rencontre avec le Ressuscité se place ainsi au cours d’un repas déjà servi. La grâce précède les disciples. La demande de Jésus ajoute encore à cette incohérence : Apportez donc de ces poissons. La mission des hommes, ici la pêche miraculeuse, rejoint leur destinataire : le Christ. Ainsi la mission n’est pas destinée au contentement seul des disciples, mais l’Église a pour mission de ‘ramener’ au Christ et non à ses pasteurs.

Ce lourd filet que les autres disciples ont traîné sur le rivage, Pierre vient le prendre lui seul. La mention des 153 poissons a suscité beaucoup d’interrogations : pour St Jérôme il correspondrait aux espèces de poissons recensés et symboliserait l’ensemble de la famille humaine. St Augustin quant à lui y voit la somme des 17 premiers chiffres (1+2+3+…+17 = 153) y associant la même symbolique d’une totalité. Quel que soit le décompte, le nombre de 153 vise une universalité. Mais c’est aussi aussi un moyen d’insister sur le poids et la quantité de poissons que Pierre amène seul sur le rivage sans que le filet ne se déchire, comme il en était de la tunique de Jésus (19,24). C’est le Christ et sa Parole qui fait et l’unité des disciples et la réussite de sa mission universelle qu’il avait annoncée : et non pas pour la nation seulement, mais encore afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés.11,52 et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi. 12,32. La mission du Christ et de son Église prend sa source dans la Parole et dans la Passion.

Jan van der Elburcht, Le repas au bord du lac, 1500

Aussi le Christ maintenant préside le repas. Il convoque ses disciples pour recevoir de lui la nourriture. Désormais tous savent qu’il est le Seigneur. Ce repas prend ici la forme évidente d’un repas eucharistique : Jésus s’approche ; il prend le pain et le leur donne. Il vient attester la foi des disciples non seulement en sa Présence vivante, en sa Parole mais aussi leur foi en Celui qui se donne en nourriture (Jn 6) ayant souffert sa Passion pour révéler la Gloire du Père.

Mais le repas est aussi ici un lieu de réconciliation entre Jésus et ses disciples. La mention du feu de braise ou brasero rappelle au lecteur ce même brasero (ἀνθρακιὰν) de la cour du grand-prêtre (18,18) où Pierre se tenait. Les disciples qui l’avaient renié ou laissé seul (16,32) sont rétablis aujourd’hui dans sa communion. Cette restauration à l’initiative du Christ va être l’objet de la section suivante avec le dialogue particulier entre Pierre et Jésus. C’est ce que nous entendrons au prochain et dernier épisode de cette série.

Références et citations

François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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