Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

Les greniers de la Grâce (Lc 12,13-21)

Évangile du 18ème dimanche ordinaire (année C)

Lc 12,13-21

L’évangile de ce dimanche concerne la question du salut et de la possession des biens à partir de l’interpellation d’un homme au milieu de la foule sur une question d’héritage. Mais la réponse de Jésus n’est pas si évidente qu’il n’y paraît. S’il semble renvoyer le plaideur à son conflit familial, se refusant à se dresser en juge, le discours pourtant émet un jugement sur les rapports aux biens. Sa conclusion ne nous étonnera guère : Jésus oppose la vanité de l’accumulation des biens à la fragilité de la vie et la richesse en Dieu. La difficulté majeure de ce passage tiendra surtout à sa place dans ce chapitre.

Une question d’héritage

Lc 12 13 En ce temps-là, du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » 14 Jésus lui répondit : « Homme, qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? »

Jésus est ici interpelé pour intervenir au sein d’un conflit fraternel dont nous ne savons que peu de choses. Mais le Christ ne demande aucune explication. Ce ‘dis à mon frère de…’ n’est pas sans rappeler le dis à ma sœur’ de Marthe à Jésus et sa tentation d’instrumentaliser La Parole à ses besoins. L’homme cherche en Jésus un arbitre et un juge qui ordonne. Or, la prière du Notre Père, nous a montré combien Jésus s’offrait à ses disciples comme la parole du Fils à ses frères, et non d’un maître à des disciples.

Greniers pleins, cœur vide

Lc 12 15 Puis, s’adressant à tous : « Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu’un, même dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède. » 16 Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont le domaine avait bien rapporté. 17 Il se demandait : “Que vais-je faire ? Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.” 18 Puis il se dit : “Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens. 19 Alors je me dirai à moi-même : Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.” 20 Mais Dieu lui dit : “Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ?” 21 Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »

La parabole est assez claire. À quoi bon amasser si demain la vie s’arrête ? Nous le savons – du moins je l’espère – la fortune ne constitue pas en soi l’idéal de la réussite. Mais ce n’est pas la richesse en tant que telle qui est ici dénoncée que sa destination : notre homme de la parabole amasse pour lui-même, pour son propre plaisir personnel : Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence. La parabole oppose la gestion de ce domaine à celle du royaume de Dieu. Ce qui sera accumulé qui l’aura ? Qui en héritera ? Des fils qui vont se déchirer ? ou une multitude de frères ? Les richesses mondaines destinées à la gloire de son propriétaire contredisent la richesse de Dieu destinée au bonheur de tous. Le fidèle est invité à faire, une fois encore, un choix radical en préférant la suite du Christ et son pain quotidien pour un salut éternel, à de greniers pleins de blé mais vide d’amour.

Mais le récit ouvre également une autre perspective.

Le contexte

Beaux Arts de Carcassonne, La Moisson (1874), Léon Augustin Lhermitte, 122x205

Dans la lecture dominicale « continue » de l’évangile selon saint Luc, la liturgie omet les deux passages qui encadrent cet épisode : Lc 12,1-12 et 12,22-31. Ils constituent deux parties d’un discours que l’homme en mal d’héritage et la réponse de Jésus semblent interrompre, telle une parenthèse. Ces deux parties pourraient se lire dans une même continuité : ils font tous deux références à la providence de Dieu et sa mansuétude envers ses fidèles à l’image de la création. 12,6-7 Est-ce que l’on ne vend pas cinq moineaux pour deux sous ? Or pas un seul n’est oublié au regard de Dieu. À plus forte raison les cheveux de votre tête sont tous comptés. Soyez sans crainte : vous valez plus qu’une multitude de moineaux. Et plus loin : 12,24 Observez les corbeaux : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’ont ni réserves ni greniers, et Dieu les nourrit. Vous valez tellement plus que les oiseaux !

Giotto, Saint François et les oiseaux

Comme toujours, une parenthèse n’est jamais anodine. Elle permet souvent un changement de perspective. Ainsi la première partie insiste sur la providence divine au milieu des persécutions : Ne vous inquiétez pas de la façon dont vous vous défendrez ni de ce que vous direz. Car l’Esprit Saint vous enseignera à cette heure-là ce qu’il faudra dire. (v.11-12). Mais dans la dernière section la providence de Dieu concerne l’ensemble de vie croyante : À propos de votre vie, ne vous souciez pas de ce que vous mangerez, ni, à propos de votre corps, de quoi vous allez le vêtir.

Tel est aussi le mouvement de notre passage débutant par une question de conflit et de procès et se terminant par le thème de la vie en Dieu et pour Dieu. Compter sur la providence divine ne peut se limiter seulement à ces instants où l’on en a besoin : comme cet homme s’adressant à Jésus pour son cas personnel. Elle n’est pas une aide ponctuelle et opportune mais la bienveillance de toute une vie. Elle implique ainsi pour le fidèle une notion de détachement vis-à-vis des critères mondains de réussite. La valeur du fidèle n’est plus liée à son statut social ou son opulence, mais à sa fidélité filiale et gratuite à Dieu. De même, le salut n’est pas dans dans les greniers de l’accumulation, mais dans la personne même du Semeur.

Dans ce Royaume, les greniers de la grâce lui sont ouverts. Là sera son trésor comme l’affirmera saint Luc dans l’évangile de dimanche prochain.

François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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