Ne vous souciez pas (Lc 12,22-31)

Parallèle : Mt 6,25-33

Après l’interpellation d’un homme, le discours de Jésus à ses disciples peut reprendre, éclairé désormais quant à l’orientation de la vie croyante, demandant un réel détachement. Cependant, dans leur pauvreté, ils peuvent compter sur la grâce et la bienveillance de Dieu : ne vous souciez pas

La vie vaut plus que le vêtement (12,22-23)

12, 22 Puis il dit à ses disciples : « C’est pourquoi, je vous dis : À propos de votre vie, ne vous souciez pas de ce que vous mangerez, ni, à propos de votre corps, de quoi vous allez le vêtir. 23 En effet, la vie vaut plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement.

Ne vous souciez pas

Comme je l’ai dit plus haut, le discours de Jésus reprend, éclairé à frais nouveaux. Il constitue sa suite logique où, après avoir mentionné les épreuves qui attendent les disciples, Jésus les assure de la fidélité de Dieu au sein même de leur dénuement. Cette partie du discours est introduite par l’affirmation : Ne vous souciez pas (12,22-23) concernant deux éléments vitaux : la nourriture et le vêtement. Cette invitation à la confiance est reprise en conclusion de manière plus affirmée encore : Ne cherchez donc pas… Pour éclairer la grâce de Dieu, dont les disciples bénéficient, Jésus s’appuie sur deux images tirées de la création : la nourriture des corbeaux et le vêtement des lis.

La nourriture et le vêtement sont les éléments les plus nécessaires à la vie et à la survie de tout à chacun. Ainsi, les corbeaux et les lis servent de métaphores en vue de faire entendre la grâce et la mansuétude de Dieu à l’égard des siens, démunis. Au regard des sections précédentes, on entend bien que le disciple est appelé à une vie soumise aux épreuves, pouvant tout perdre à cause de sa foi. La mise au ban d’une synagogue mais aussi d’une famille (21,16), d’un cercle de relations, peuvent soudainement faire basculer la vie du croyant dans l’ostracisme et la pauvreté. Dans ce passage, Luc entend encourager le chrétien dans sa foi, y compris dans ses épreuves. La vie croyante n’est pas orientée vers la recherche d’un confort sécurisant, mais vers le don de Dieu.

Organisation

  • 12,22-23 Ne vous souciez pas de ce que vous mangerez de quoi vous allez le vêtir
  • 12,24-28 observez les corbeaux … ils ne font niDieu les nourrit … Vous valez plus …
  •  12,29-31 observez les lis …  ils ne tissent pas Dieu [les] revêt… Il fera plus pour vous
  • 12,2-31 Ne cherchez donc pas ce que vous allez manger et boire …
Elie nourri par les corbeaux, XVIIe s.

Observez les corbeaux (12,24-26)

12, 24 Observez les corbeaux : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’ont ni réserves ni greniers, et Dieu les nourrit. Vous valez tellement plus que les oiseaux ! 25 D’ailleurs qui d’entre vous, en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? 26 Si donc vous n’êtes pas capables de la moindre chose, pourquoi vous faire du souci pour le reste ?

Ni semailles, ni greniers

L’évocation de la nourriture, des réserves et des greniers, permet au lecteur de faire le lien entre ce passage et la parabole précédente des greniers. Pouvant disparaître du jour au lendemain, l’accumulation rassurante de biens n’est en rien l’essentiel de la vie et de la foi. On rejoint en cela l’expérience de Job mis à l’épreuve dans ses drames. Pour le dire autrement, les biens accumulés ne représentent pas une grâce reçue en raison de sa fidélité. L’exemple des corbeaux vient le souligner.

Le choix du corbeau renvoie à nombre de passages de l’Écriture. On peut penser aux corbeaux que Noé envoya pour connaître la fin du déluge, avant le succès de la colombe (Gn 8,7). Même si le corbeau appartient à la catégorie des animaux dont la consommation est interdite (Lc 11,25 ; Dt 14,14), ils sont ceux que Dieu envoie pour nourrir le prophète Élie lors de la famine (1R 17,4-6). Ils manifestent la prévenance de Dieu à l’égard des siens éprouvés.

En reprenant l’image du corbeau, le discours de Jésus montre que ces volatiles ne travaillent pas pour se nourrir de ses récoltes et, cependant, Dieu les nourrit. Ainsi en sera-t-il pour les disciples.

Providence divine ?

Mais la métaphore renvoie-t-elle à la notion de providence : Dieu pourvoyant les siens de ce manque de nourriture ? Le contexte ne permet pas cette lecture qui se situerait sur le plan mondain. Au contraire, il oriente le lecteur vers d’autres critères dont le premier demeure la persévérance dans la foi, y compris au sein des épreuves. Pour Luc, l’avenir du croyant est orienté vers l’avènement eschatologique dont le but est d’être riche en vue de Dieu (12,21) comme l’indiquait la parabole précédente : 12,20 cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ?

Comme le corbeau, le croyant à une autre nourriture que celle de ses propres récoltes ou de son magot pour un avenir incertain. Cette nourriture est d’abord le don de Dieu, sa mansuétude, et son amour comme le rappelle le psalmiste évoquant le corbeau :

Ps 146,9 [Le Seigneur] donne leur pâture aux troupeaux, aux petits du corbeau qui la réclament. 10 La force des chevaux n’est pas ce qu’il aime, ni la vigueur des guerriers, ce qui lui plaît ; 11 mais le Seigneur se plaît avec ceux qui le craignent, avec ceux qui espèrent son amour.

Ainsi la valeur du croyant n’est plus dans l’addition de ses biens, mais en lui : sa valeur, sa richesse, est dans le regard que Dieu pose sur lui. Rien d’autre n’est salutaire.

Observez les lis (12,27-28)

12, 27 Observez les lis : comment poussent-ils ? Ils ne filent pas, ils ne tissent pas. Or je vous le dis : Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’entre eux. 28 Si Dieu revêt ainsi l’herbe qui aujourd’hui est dans le champ et demain sera jetée dans le feu, il fera tellement plus pour vous, hommes de peu de foi !

Hommes de peu de foi

Le second exemple est puisé, également, dans la création, et répond à la seconde proposition : 12,22 ne vous souciez pas […] de votre corps, de quoi vous allez le vêtir. Là encore, l’image permet d’opposer la gratuité reçue de Dieu à l’effort, la récompense obtenue du travail ou de la réussite humaine. Le vêtement fait partie des biens de première nécessité. Mais, ici, le discours de Jésus insiste davantage sur la beauté.

Ce déplacement permet de passer d’une providence divine matérielle, basée sur la nécessité, à une grâce infiniment supérieure qu’est la beauté. Le lis biblique en est le symbole : la représentions de cette fleur orne le Temple et son chandelier (Ex 25,31-34 ; 1R 7,8.12). Maintes fois[Ct 2,1.2.16 ; 4,5 ; 5,13 ; 6,2.3 ; 7,3], le livre du Cantique des Cantiques compare la beauté des amants à celle des lis :

 Ct 2, 1 Je suis la rose du Sarone, le lis des vallées. 2 Comme le lis entre les ronces, ainsi mon amie entre les jeunes filles.

Si, comme l’herbe des champs, les lis se fanent et seront jetés au feu, Dieu les a pourvus d’une beauté supérieur à Salomon. Le passage souligne la valeur que les simples disciples, ballotés par les épreuves, ont aux yeux de Dieu, plus qu’un lis, plus que Salomon, et cela malgré leurs difficultés dans leur foi fragile. La référence à Salomon peut renvoyer à sa Sagesse mais aussi à ses richesses accumulées qui n’ont pas empêché le roi de promouvoir les idoles. Au contraire, et plus encore que le lis, la beauté du disciple aux yeux de Dieu se situe dans sa fidélité à la sagesse du Christ. L’orientation de ces versets est explicitement eschatologique. La mention de ce qui est jeté au feu exprime le jugement divin qui ne regarde pas l’éphémère réussite mais à la foi intérieure fut-elle modeste.

Maestro de Becerril, Salomon, 1525

Cherchez son Royaume (12,29-31)

12, 29 Ne cherchez donc pas ce que vous allez manger et boire ; ne soyez pas anxieux. 30 Tout cela, les nations du monde le recherchent, mais votre Père sait que vous en avez besoin. 31 Cherchez plutôt son Royaume, et cela vous sera donné par surcroît.

Ne soyez pas anxieux

L’ensemble des deux métaphores insiste pour montrer qu’au sein même des épreuves, les disciples ne sont pas déconsidérés aux yeux de Dieu. Leur anxiété, due à l’incertitude du moment, ne doit pas leur faire perdre foi : ils ont de la valeur aux yeux de Dieu bien plus que les corbeaux, bien plus que lis, davantage que Salomon lui-même.

A l’approche des épreuves, le disciple et sa communauté sont face à des choix : renier l’évangile pour ne pas voir son héritage disparaître à cause de la foi en Christ, et pour s’assurer un confort et de longs jours tranquilles à manger et boire. Les paroles de Jésus rappellent le disciple et la communauté à l’essentiel. La richesse (12,22) du croyant et le fruit de sa fidélité ne sont pas dans l’accumulation des biens, mais dans la parole du Règne. La foi devient supérieure aux incertitudes comme au confort des biens matériels, non en raison de souffrances à chercher, mais d’un bonheur donné comme l’exprimait déjà le discours des béatitudes : 6, 20 Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. 21 Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés […] 22 Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent.

Et comme le rappellera les versets suivants : 12, 37 Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio