Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

L’aujourd’hui de Zachée (Lc 19,1-10)

31ème dimanche du temps ordinaire (année C)
Lc 19,1-10

Zachée, petit homme mais grand récit de l’Évangile qui fait toujours le bonheur des petits… et interroge encore les grands. Cela aurait pu être une parabole et, même, la suite logique de celle du pharisien et du publicain qui revenu à sa maison attend désormais la faveur du Christ. Mais ce n’est pas une parabole de Jésus et le récit ne se situe pas à la suite de notre publicain en prière.

Du publicain de la parabole à Zachée le collecteur d’impôt

Edy Legrand, XXs, guérison de l'aveugle

La parabole du pharisien et du publicain nous avait introduit à l’attitude humble et sincère du croyant face à son Seigneur. Les passages qui suivent (omis par la liturgie) poursuivent ce thème de l’abaissement. Il y est effectivement question d’ accueillir le royaume à la manière d’un enfant (18,15-17) et à la suite du riche notable d’entendre la remarque de Jésus Il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu (18,18-25). L’interrogation des disciples Mais alors qui peut-être sauvé ? reçoit cette réponse de Jésus : Ce qui est impossible pour les hommes est possible pour Dieu. (18,26-30). Ainsi cette attitude humble et vraie est décrite telle une grâce et un don de Dieu.

C’est alors que Jésus annonce encore sa Passion (18,31-34) qui, dans ce mouvement d’abaissement, devient le seul lieu de salut possible. Car c’est lui qui s’abaisse pour nous voir et nous rendre la vue. Ainsi Jésus agit envers cet aveugle de Jéricho (18,35-43), celui là-même que voulaient faire taire ceux qui marchaient en tête, c’est-à-dire les premiers à la suite du Christ. Ce sera encore Jésus qui va être maintenant l’initiative de cette rencontre salvifique avec Zachée, un collecteur d’impôt.

Zachée

19, 1 Entré dans la ville de Jéricho, Jésus la traversait. 2 Or, il y avait un homme du nom de Zachée ; il était le chef des collecteurs d’impôts, et c’était quelqu’un de riche. 3 Il cherchait à voir qui était Jésus, mais il ne le pouvait pas à cause de la foule, car il était de petite taille.

C’est un thème récurrent depuis le chapitre précédent. Il y a toujours un groupe ou un homme qui s’interpose à la rencontre avec le Seigneur. C’est notre juge inique et impie qui refuse d’entendre la veuve. C’est le pharisien de la parabole qui relègue définitivement le publicain du côté des pécheurs. Ce sont les richesses qui empêchent le notable de se mettre à la suite du Christ. Et sont même les disciples qui refusent aux enfants et à l’aveugle de Jéricho la rencontre avec Jésus.

Voir Jésus

Niels Larsen Stevns, Zachée, 1913

Ici encore, notre homme Zachée ne peut voir Jésus à cause de la foule et en raison de sa petite taille. Pourtant Zachée fait partie des grands, des gens reconnus. Il est le chef des collecteurs d’impôts ayant donc de grandes responsabilités, nombre d’employés et de serviteurs, de très grandes richesses … et surtout une foule hostile de nombreux accusateurs. Il est de ceux qui appauvrissent le peuple de Dieu au profit d’un occupant païen.

Sa petite taille face à la foule exprime bien sa solitude. Riche mais seul contre tous. Alors comment cet homme haïssable, qui a accumulé sa fortune sur le dos de ses compatriotes, peut-il avoir l’audace de seulement ‘voir’ Jésus ? Ce n’est pas un désir, une envie curieuse mais une quête. Il cherchait à voir Jésus. Il n’exprime rien d’autre et ce souhait a la sincérité d’une prière silencieuse.

Le sycomore

19,4 Il courut donc en avant et grimpa sur un sycomore pour voir Jésus qui allait passer par là. 5 Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et lui dit : « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison. » 6 Vite, il descendit et reçut Jésus avec joie.

Ashqelôn, Sycomore (F.B.)

Zachée le notable, quoique mal apprécié, montre là toute sa persévérance pour voir Jésus. Lui le petit en taille, n’hésite pas à s’abaisser encore pour grimper sur arbre aux basses branches, à l’image de ces enfants et autres va nu-pieds.  Mais ainsi, il pourra voir Jésus passer. Simplement cela, le voir passer. Paradoxalement en montant au sycomore, Zachée s’abaissa davantage.

Mais cette humilité ne serait rien, sans la parole du Christ. Zachée cherchait à voir Jésus. Mais c’est Jésus qui le voit. Il n’y a plus d’histoire de grands ou de petits. En faisant descendre Zachée de son arbre, Jésus le place en vis-à-vis. Et cette rencontre fut toute sa joie. Comme si Jésus venait combler le vide de cet homme encombré de richesses et de péchés.

Jésus n’est pas l’homme de passage, mais le Seigneur qui veut construire un lien durable et vital, vite, sans délai, dans l’urgence de la miséricorde. Il est celui qui a entendu cette prière silencieuse de Zachée.

Loger chez un pécheur

19,7 Voyant cela, tous récriminaient : « Il est allé loger chez un homme qui est un pécheur. » 8 Zachée, debout, s’adressa au Seigneur : « Voici, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. »

Bernardo Strozzi, La conversion de Zachée, XVIIème

Le mur d’obstacles n’est pas tombé pour autant. Comme si ceux qui empêchaient Zachée de voir Jésus, se dressent maintenant contre ce dernier. Il est allé loger chez Zachée. Se faisant, effectivement, Jésus honore la maison d’un homme pécheur, d’un mauvais juif qui se compromet avec des païens et extorque son propre peuple. En allant demeurer chez un tel homme, Jésus lui donne-t-il raison ? Minore-t-il ou ignore-t-il le péché plutôt que le dénoncer, sermonner, et vouer aux gémonies et aux enfers ?

Mais telle n’est pas la logique inattendue du Royaume et de l’évangile. Jésus ne va demeurer chez un pécheur, mais chez un homme qui voudrait bien ne plus l’être, qui ne désirait apercevoir que l’ombre du salut et à qui il fut donné davantage. Car Zachée est devenu « grand », relevé, debout. Celui qui collectait est maintenant celui qui offre, celui prenait une large part, déploie ses largesses.

Voici Seigneur

Zachée exprime publiquement sa volonté de partager. Ce don n’est pas seulement l’expression d’un regret, d’une contrition, de remords… comme pour se ‘racheter’ une bonne conscience, payer le prix pour avoir une âme pure. Non. L’action de Zachée vient aussitôt la remarque défiante des gens à l’encontre de Jésus. On pourrait la considérer comme une réparation.

Mais le don de Zachée aux pauvres et aux spoliés est aussi, et peut être avant tout, un don fait au Christ lui-même. Zachée devient ici le témoin visible de la grâce de son Seigneur. Il n’est plus un pécheur. Sa parole publique est le témoignage vivant de sa foi et de sa conversion à l’évangile du Christ. En donnant et en abandonnant, une part de lui-même et de ses biens, Zachée offre au Christ, son Seigneur, le signe visible de sa conversion et de sa rédemption.

Aujourd’hui

19, 9 Alors Jésus dit à son sujet : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham. 10 En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Zachée, Brigitte Comby, 20°s.

Jésus va au-delà de toute espérance. Zachée cherchait à voir Jésus, silencieusement, et c’est Jésus qui lui parle. Zachée voulait le voir, discrètement, même du haut d’un arbre et le voilà qu’il lui fait face. Il souhait juste le voir passer et maintenant le voilà qui l’accueille chez lui. Plus encore cet homme considéré par tous comme un pécheur est désormais qualifié de fils d’Abraham. Il ne s’agit pas d’appartenance à un peuple dont Zachée est déjà membre par sa naissance. L’expression Fils d’Abraham va plus loin. Elle renvoie à la figure du juste que le patriarche incarne par sa fidélité à la Parole de Dieu. Ainsi Jésus inscrit, de son initiative, Zachée dans le cercle des justes et cela sans privilège autre que sa foi et sa volonté de conversion. Il n’est donc de salut que par ce Fils de l’Homme qui marche vers sa Passion.

Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison et cet « aujourd’hui » n’est pas sans annoncer l’aujourd’hui du salut de la croix, où le larron bénéficia lui de la grâce du Christ par l’aujourd’hui salvifique, de sa parole : aujourd’hui avec moi, tu seras dans le Paradis. (Lc 23,43)

François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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