L’aujourd’hui de Zachée (Lc 19,1-10)

31ème dim. ord. (C)

Zachée, petit homme mais grand récit de l’évangile de Luc, fait toujours le bonheur des petits… et interroge encore les grands. Le passage se situe immédiatement après la rencontre avec l’aveugle mendiant peu avant l’entrée à Jéricho. Le cadre est très différent : du pauvre mendiant ignoré au riche notable, mais pécheur ; du chemin à la maison. Cependant, un même salut est offert.

James Tissot; Jésus et Zachée, 1894

Zachée (19,1-3)

19, 1 Entré dans la ville de Jéricho, Jésus la traversait. 2 Or, il y avait un homme du nom de Zachée ; il était le chef des collecteurs d’impôts, et c’était quelqu’un de riche. 3 Il cherchait à voir qui était Jésus, mais il ne le pouvait pas à cause de la foule, car il était de petite taille.

Du publicain de la parabole à Zachée le collecteur d’impôt

La parabole du pharisien et du publicain (18,9-14) nous avait introduit à l’attitude humble et sincère du croyant face à son Seigneur. Les passages qui suivirent, poursuivaient ce thème de l’abaissement. Il y fut effectivement question d’ accueillir le royaume à la manière d’un enfant (18,15-17) et à la suite du riche notable d’entendre la remarque de Jésus : Va ! Vends ce que tu as… viens et suis-moi (18,18-30). L’annonce de sa Passion (18,31-34) révèle, dans ce mouvement de renoncement au pouvoir, le seul lieu de salut possible. Car c’est lui qui, faisant taire ceux qui marchent en tête, vient relever l’ignoré mendiant aveugle pour lui la vue (18,35-43). Jésus est maintenant à l’initiative de cette rencontre salvifique avec Zachée, un collecteur d’impôt.

Voir Jésus

C’est un thème récurrent depuis le chapitre précédent. Il y a toujours un groupe qui s’interpose, empêchant la rencontre avec le Jésus : les disciples contre les enfants (18,15-17), ceux qui marchent en tête contre l’aveugle (18,35-43). Ici encore, notre homme ne peut voir Jésus à cause de la foule et en raison de sa petite taille. Pourtant Zachée fait partie des grands, des gens reconnus. Il est le chef des collecteurs d’impôts exerçant donc de grandes responsabilités, ayant nombre d’employés et de serviteurs, de très grandes richesses. Mais il a aussi, contre lui, une foule hostile de nombreux accusateurs. Il est de ceux qui appauvrissent le peuple de Dieu au profit d’un occupant païen. Riche mais seul contre tous, sa petite taille face à la foule exprime cette solitude. Le mur de la foule se dresse devant lui, tel autrefois le mur de Jéricho. Alors comment cet homme haïssable, qui a accumulé sa fortune sur le dos de ses compatriotes, peut-il avoir l’audace de seulement voir Jésus ? Ce n’est pas un désir, une envie curieuse mais une quête : Il cherchait à voir Jésus.

En cela, le personnage de Zachée rejoint celui de l’aveugle mendiant demandant à recouvrer la vue (18,35-43). Zachée veut voir et, comme pour l’aveugle, sa demande sera exaucée au-delà de ses espérances. L’aveugle finissait par suivre Jésus en rendant gloire à Dieu. Qu’en sera-t-il de Zachée ?

Niels Larsen Stevns, Zachée, 1913

Il courut et grimpa sur un sycomore (19,4-6)

19,4 Il courut donc en avant et grimpa sur un sycomore pour voir Jésus qui allait passer par là. 5 Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et lui dit : « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison. » 6 Vite, il descendit et reçut Jésus avec joie.

Le sycomore

Le sycomore est connu de la Bible, associé au prophète Amos, pinceur de sycomore (Am 7,14). Cet arbre produit des fruits de la variété des figues, destinés au bétail. Amos est éleveur et pinceur de sycomores : les deux activités vont de pairs. Le sycomore possède un tronc très court qui, tout au plus, mesure un mètre de hauteur. Ses longues et solides branches basses sont faciles d’accès et permettent de grimper plus haut, aisément.

Ashqelôn, Sycomore (F.B.)

En podcast : Zachée et le sycomore (L’arbre et la Bible) – écoutez

Descends-vite

Zachée, le notable, quoique mal apprécié, montre là toute sa persévérance. Lui le petit en taille, n’hésite pas à s’abaisser encore pour grimper sur arbre aux basses branches, à l’image de ces enfants et autres va nu-pieds. Ainsi, il pourra voir Jésus passer. Simplement cela, le voir passer. Paradoxalement en montant au sycomore, Zachée s’abaisse davantage : une telle attitude ne sied pas à un homme de son rang, mais elle exprime la sincérité de sa démarche.

Cette humilité ne serait rien, sans la parole du Christ. Zachée cherchait à voir Jésus. Mais c’est Jésus qui le voit, levant les yeux. En faisant descendre Zachée de son arbre, Jésus le place en vis-à-vis. Et cette rencontre est toute sa joie. Comme si Jésus venait combler le vide de cet homme encombré de richesses et de péchés. Jésus n’est pas l’homme de passage, traversant la foule comme si de rien n’était, il mais celui qui veut demeurer, construire un lien durable et vital, sans délai, dans l’urgence de la miséricorde et du Règne : descends vite ! (littéralement : hâte-toi de descendre). C’est dans ce mouvement d’abaissement que Zachée est honoré.

v.1491 - Jésus dans la maison de Zachée, Zachée dans le sycomore, RP-P-1961-736

Loger chez un pécheur (19,7-8)

19,7 Voyant cela, tous récriminaient : « Il est allé loger chez un homme qui est un pécheur. » 8 Zachée, debout, s’adressa au Seigneur : « Voici, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. »

Zachée debout

Le mur d’obstacles n’est pas tombé pour autant. Comme si ceux qui empêchaient Zachée de voir Jésus, se dressaient maintenant contre ce dernier. Il est allé loger chez Zachée. Se faisant, effectivement, Jésus honore la maison d’un homme pécheur, d’un mauvais juif qui se compromet avec des païens et extorque son propre peuple. En allant demeurer chez un tel homme, Jésus lui donne-t-il raison ? Minore-t-il ou ignore-t-il le péché plutôt que le dénoncer, sermonner, et vouer aux gémonies et aux enfers ?

Mais telle n’est pas la logique inattendue du Règne et de l’Évangile. Jésus ne va demeurer chez un pécheur, mais chez un homme qui voudrait bien ne plus l’être, qui ne désirait apercevoir que l’ombre du salut et à qui il fut donné davantage. Car Zachée est relevé, debout. Celui qui collectait est maintenant celui qui offre, celui prenait une large part, déploie ses largesses. Il est le visage inverse du bon notable juif questionnant Jésus sur l’accès à la vie éternelle mais refusant de le suivre en raison de ses richesses (18,18-30). Zachée, le mauvais notable et mauvais juif, chef des collecteurs d’impôts, offre ici de se départir d’une majeure partie de ses biens. Et la tristesse du premier (18,23) laisse place à la joie (19,6) de Zachée.

Voici Seigneur

Zachée exprime publiquement sa volonté de partager. Ce don n’est pas seulement l’expression d’un regret, d’une contrition, de remords… comme pour se racheter une bonne conscience, et payer le prix pour hériter de la vie éternelle. Non. L’action de Zachée vient aussitôt la remarque défiante des gens à l’encontre de Jésus. On pourrait aussi la considérer comme la réparation nécessaire de ses torts d’hier, et l’expression d’une charité retrouvée. Certes, mais pas seulement.

Le don de Zachée aux pauvres et aux spoliés est aussi, et peut être avant tout, un don fait au Christ lui-même. Zachée devient ici le témoin visible de la grâce de son Seigneur. Il n’est plus un pécheur : son don est le reflet de son pardon reçu. Sa parole publique est le témoignage vivant de sa foi et de sa conversion à l’évangile du Christ. En donnant et en abandonnant, une part de lui-même et de ses biens, Zachée offre au Christ, son Seigneur, le signe visible de sa conversion à la Bonne Nouvelle du règne de Dieu : un témoignage délivré, debout, devant tous. L’action de Zachée est, en quelque sorte, la réponse aux détracteurs du Christ.

Bernardo Strozzi, La conversion de Zachée, XVIIème

Aujourd’hui (19,9-10)

19, 9 Alors Jésus dit à son sujet : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham. 10 En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Le salut pour cette maison

Jésus va au-delà de toute espérance. Zachée cherchait à voir Jésus, silencieusement, et c’est Jésus qui lui parle. Zachée voulait le voir, discrètement, même du haut d’un sycomore et le voilà qu’il lui fait face. Il souhait juste le voir passer et maintenant le voilà qui l’accueille chez lui. Plus encore cet homme considéré par tous comme un pécheur est désormais qualifié de fils d’Abraham. Il ne s’agit pas d’appartenance à un peuple dont Zachée est déjà membre par sa naissance. L’expression fils d’Abraham va plus loin. Elle renvoie à la figure du juste que le patriarche incarne par sa fidélité à la Parole de Dieu (Gn 15,6). Ainsi Jésus inscrit, de son initiative, Zachée dans le cercle des justes et cela sans privilège autre que sa foi et sa volonté de conversion.

Le récit de Zachée exprime cet aujourd’hui du salut (4,21) qui se situe dans l’accueil du Fils de l’homme et l’écoute de sa parole. Zachée est un fils d’Abraham désormais revenu et retrouvé (15,11-32).

Nous pouvons nous étonner de l’absence de réaction de la foule. En réalité, le récit de Zachée se poursuit immédiatement par la parabole des mines (19,11-27) qui anticipe et répond à l’auditoire présent : 19, 11 Comme on l’écoutait, Jésus ajouta une parabole…


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio