Le Dieu des vivants (Lc 20,27-38)

Parallèles : Mc 12,18-27 ; Mt 22,23-33

32ème dim. ord. (C)

Ce passage de l’évangile appartient à la confrontation entre Jésus et les élites religieuses, au sein du Temple et en présence du peuple. Il s’agit du troisième débat qui oppose Jésus à ses détracteurs, cette fois sur une question théologique : la résurrection des morts.

Scribes et pharisiens questionnant Jésus, Tissot,1894

Des Sadducéens (20,27-36)

20, 27 Quelques sadducéens – ceux qui soutiennent qu’il n’y a pas de résurrection – s’approchèrent de Jésus 28 et l’interrogèrent : « Maître, Moïse nous a prescrit : Si un homme a un frère qui meurt en laissant une épouse mais pas d’enfant, il doit épouser la veuve pour susciter une descendance à son frère. 29 Or, il y avait sept frères : le premier se maria et mourut sans enfant ; 30 de même le deuxième, 31 puis le troisième épousèrent la veuve, et ainsi tous les sept : ils moururent sans laisser d’enfants. 32 Finalement la femme mourut aussi. 33 Eh bien, à la résurrection, cette femme-là, duquel d’entre eux sera-t-elle l’épouse, puisque les sept l’ont eue pour épouse ? »

La question de la résurrection et du règne

L’échec des émissaires a réduit ses opposants au silence. Pourtant la confrontation se poursuit. Luc ne fait pas mention de piège, de ruse afin de prendre en défaut Jésus sur ses paroles. Le texte prend davantage la forme d’un débat théologique. Dans cette troisième polémique, ce n’est pas Jésus qui est visé mais le contenu de son discours. La question de la résurrection est effectivement liée à l’avènement du règne (cf. podcast : Aux sources de la résurrection). Pour le parti religieux des pharisiens, lors de l’avènement du jugement et du règne de Dieu et son messie, des défunts, en raison de leur fidélité à la Loi de Moïse, ressusciteront. Pour les uns, ils seront rassemblés auprès de Dieu, pour les autres rendus à la vie. Cette croyance provient d’une interprétation des écrits prophétiques et est largement répandue avec la littérature apocalyptique. Les sadducéens, classe sacerdotale, ne reconnaissant que la Loi de Moïse, ou Torah, comme écrits faisant autorité, se refusent à cette idée d’une résurrection finale. Selon eux, la survie du peuple est assurée par la procréation, la lignée. D’où le sujet proposé.

La femme aux sept maris

Aussi, leur question : à la résurrection, cette femme-là, duquel d’entre eux sera-t-elle l’épouse ? n’en est pas une. Elle vise à montrer l’absurde théorie de la résurrection (à leurs yeux). Ils présentent à Jésus un cas imaginaire. Selon la Loi du lévirat (Dt 25,5), tout homme doit assurer la lignée de son frère défunt en s’unissant à sa veuve afin qu’elle donne naissance à une descendance nécessaire. Or cette femme voit mourir ces sept frères sans qu’aucun d’eux ne lui ai donné d’enfant. Pour autant, elle est devenue l’épouse de chacun. L’exemple est exagéré à dessein et veut montrer l’absurde situation qui, à la résurrection, en découlerait et contredirait la Loi de Moïse. En effet, si le livre de la Genèse montre quelques patriarches posséder plusieurs épouses – comme aussi le livre des prophètes en attribue aussi à certains rois – jamais, il n’est fait mention d’une femme ayant plusieurs maris. Dès lors, le retour à la vie au Jour dernier, selon la conception pharisienne de la résurrection – mettrait les époux et l’épouse en porte à faux vis-à-vis de la Loi. Pour eux, cette situation prouve que le concept de résurrection va à l’encontre des voies de Dieu, mettant les individus dans des situations injustes voire peccamineuses.

Jacques Gamelin, Le mariage de Tobie et de Sara, 1779

Enfants de la résurrection

20,  34 Jésus leur répondit : « Les enfants de ce monde prennent femme et mari. 35 Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari,36 car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection.

Être digne d’avoir part

Jésus répond aux sadducéens en distinguant ce monde du monde à venir – ou plus littéralement : cet âge-ci (ou ère) de cet âge-là, celui de la résurrection. Il définit ainsi la résurrection non pas comme un retour à l’état, et au temps, d’avant mais comme une élection et un avènement nouveau, déjà présent, comme le temps des verbes l’indique. Avoir part à ce monde c’est être appelé à vivre de manière nouvelle. Les sadducéens évoquaient la résurrection après la mort. Ici, Jésus évoque une participation à un monde à venir et à la résurrection d’entre les morts. Le discours de Luc indique ainsi que la résurrection est déjà agissante dans la vie du croyant et ne se réduit pas à une vie après la mort. Elle est une participation qui vient renouveler les relations humaines. De fait, la résurrection du Christ viendra bouleverser toute compréhension antérieure et le récit évangélique évoque cette nouveauté surprenante.

L’étrange affirmation

Pour les sadducéens, comme pour tous leurs contemporains juifs, il était un devoir vital pour le croyant de prendre femme ou mari en vue de la procréation, c’est-à-dire en vue de donner la vie. Les enfants garantissaient la pérennité de l’héritage matériel et spirituel, c’est-à-dire la pérennité de la foi d’Israël et de l’Alliance. L’affirmation de Jésus : ils ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir apparaît comme une véritable provocation et un non-sens. En effet, ne prendre ni femme, ni mari, c’est refuser la procréation et s’opposer au commandement du Seigneur : Gn 1,28 Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre. Prise au pied de la lettre, la parole de Jésus équivaut à la disparition du peuple des croyants. La phrase : ils ne peuvent plus mourir paraît même abracadabrantesque.

Ressusciter aujourd’hui

Alors que comprendre en définitive de cette résurrection ? Luc, par les paroles de Jésus, redéfinit le sens de la résurrection, qui ne peut être compris comme un retour à une vie d’avant. D’une part cette résurrection est ramenée au présent et à l’aujourd’hui du croyant appelé à une vie nouvelle : ils sont (et non ils seront) … semblables aux anges. Enfin Jésus oriente ses auditeurs, non vers le quotidien terrestre et mondain, mais vers le Ciel, c’est-à-dire vers la volonté de Dieu, en évoquant les anges. En révoquant maris et femmes, Jésus renvoie les sadducéens vers un autre lien ou plutôt à une autre alliance : celle de Dieu et son peuple. C’est lui qui agit et garde les siens dans sa vie : (désormais) ils ne peuvent plus mourir tant qu’ils demeurent dans cette Alliance nouvelle qui se dessine.

Résurrection et enfantement

Selon Luc, la Résurrection n’est pas de l’ordre d’un retour au passé : de qui cette veuve aux sept maris sera-t-elle l’épouse ?’ mais d’une nouvelle existence : ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection. Celle-ci ne peut plus être définie comme un retour à la vie mais comme une entrée dans la Vie, à l’image d’un enfantement. La comparaison avec les anges invite à voir dans cette renaissance, une proximité avec Dieu. Être enfant de Dieu et enfant de la résurrection est une même réalité. La résurrection a déjà commencé pour qui se laisse enfanter à Dieu, par le Christ, et à sa grâce, chaque jour. Jésus renvoie les sadducéens à l’autorité créatrice et salvatrice de Dieu que ce soit ici-bas ou dans un au-delà.

Gebhard Fugel, Moses vor dem brennenden Dornbusch, 1920

Tous vivent pour lui (20,37-38)

20, 37 Que les morts ressuscitent, Moïse lui-même le fait comprendre dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob.38 Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Tous, en effet, vivent pour lui. »

Abraham, Isaac, Jacob

Cette autre réponse de Jésus vient contredire les sadducéens pour qui la Loi de Moïse, révélant le dessein de Dieu, demeure silencieuse sur ce sujet. Or, Jésus va justement puiser dans la Loi, un élément qui lui permet d’asseoir cette volonté de salut de Dieu. Il prend à témoin, non seulement Moïse mais aussi trois patriarches liés à l’Alliance et la promesse d’une vie et d’une descendance : Abraham, Isaac et Jacob. Le moment choisi, la révélation de Dieu sur le mont Sinaï, donne de l’autorité à l’argument de Jésus. Quel sadducéen viendrait contredire la parole même de Dieu rapportée dans les Écritures ? Ainsi, au buisson ardent, Dieu déclare : Ex 3,6 Je suis le Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. Le verbe être au présent, je suis, (et non j’ai été), permet de rappeler, aux sadducéens qui doivent faire appel à leurs connaissances du texte, que lors de sa révélation, Dieu affirme aussi sa volonté de résurrection, en lien avec l’Alliance : il n’est pas le Dieu des morts. La résurrection est définie ainsi comme œuvre et dessein de Dieu afin que tous vivent pour Lui, tel un don, dans le présent même du croyant, enfant de Dieu et donc enfant de la résurrection.

Reste à définir la place du Christ dans ce dessein de salut de Dieu. Tel sera, entre autres, le thème du passage suivant.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio