L’évangile selon saint Jean – Présentation

Depuis trois années, je vous ai proposé une lecture suivie des évangiles en fonction des trois années liturgiques : Matthieu pour l’année A, Marc pour l’année B, et Luc pour l’année C. La proclamation du quatrième évangile, selon saint Jean, étant répartie sur ce cycle triennal. Ici ou là, j’ai d’ailleurs commenté certains de ces passages. Il manquait donc à ce blog un commentaire suivi et complet de cet évangile. Ce sera chose faite durant cette année.

Giovanni Serodine, Saint Jean l'évangéliste, 1620

Méthodologie

Chaque semaine, je commenterai un ou plusieurs passages de cette œuvre, et cela de manière suivie et continue, comme je l’avais fait pour l’évangile selon saint Marc. Il est en effet très difficile de tenir compte du calendrier liturgique pour cet évangile. De plus, les évangiles sont des œuvres à part entière qu’on ne peut « saucissonner » en oubliant ici ou là des passages. Chaque évangile relate, à sa manière, une histoire, avec son début, ses péripéties, son dénouement. Une lecture suivie permet de mieux suivre cette progression, d’entrer dans le jeu subtil de l’auteur, pas après pas.

Spirituel, difficile, différent ?

L’évangile selon Jean a la réputation d’être difficile et très spirituel. Selon Eusèbe de Césarée (+339), Clément d’Alexandrie (+215) aurait rapporté :

Observant que les faits corporels avaient été narrés dans les évangiles, Jean, le dernier de tous, composa l’évangile spirituel.

Histoire Ecclésiastique, VI, 17,7 / SC 41, 1957, p.107.

Sans doute faut-il modérer cette qualification. En effet, selon la tradition et la théologie, les quatre évangélistes bénéficièrent de la grâce de l’Esprit Saint pour produire leur œuvre. Tous sont donc spirituels, tiennent de l’Esprit Saint. Mais il est vrai que le quatrième évangile se démarque des autres, dits « synoptiques ». (cf infra)

Comme nous le lirons, Jean possède un vocabulaire et un style particulier usant de l’ironie, du malentendu et surtout du langage symbolique – nous y reviendrons. Les longs discours de Jésus y sont, il est vrai, parfois difficiles à entendre. Mais nous lisons, aujourd’hui, une œuvre de près de vingt siècles et nous avons probablement perdu quelques clés de lectures qui constituaient une évidence pour le lecteur et l’auditeur de la fin du premier siècle.

Le défi de ce commentaire suivi sera de traduire, en termes simples et audibles, des passages qui nous apparaissent complexes.

Tétramorphe

Jean et les synoptiques

Trois évangiles sont qualifiés de « synoptiques » pour avoir de nombreux passages et un vocabulaire communs : Marc, Matthieu et Luc. Ceci oblige à les regarder ensemble comme des évangiles interdépendants, puisant à des sources identiques. Mis à part quelques récits, il se trouve peu de liens scripturaires entre Jean et les synoptiques : le baptême au Jourdain (Jn 1,32-34) mais rapidement évoqué, l’expulsion des vendeurs au Temple mais situé au début du ministère de Jésus (Jn 2,13-22), la multiplication des pains et la marche sur les eaux (Jn 6,1-21), l’onction de Béthanie (Jn 12,1-8), l’entrée à Jérusalem (Jn 12,12-16) et quelques éléments de la Passion.

La trame narrative de Jean est très différente, faisant venir Jésus plusieurs fois à Jérusalem à l’occasion des fêtes juives et notamment lors de la Pâque (4,45 ;6,4 ;13,1). Ainsi le ministère de Jésus court sur au moins deux années selon l’évangéliste, là où les synoptiques ne mentionnent qu’une seule montée à Jérusalem.

Guercino, Le Christ et la Samaritaine, 1640.

Les signes et la Gloire

L’évangile selon saint Jean est aussi caractérisé par des rencontres singulières entre Jésus et un personnage, donnant lieu à un dialogue développé : Nicodème (Jn 3), la samaritaine (Jn 4), l’aveugle-né (Jn 9), les sœurs de Lazare (Jn 11). Les chapitres 1 à 12 sont généralement considérés comme la première partie de l’évangile, appelée ‘le livre des signes’. On y retrouve, avec ces rencontres, les miracles, que Jean désigne par le terme de ‘signe’ ? Ces scènes, ainsi dénommées, sont destinées à faire signe de la mission salvifique de Jésus. Sept signes ponctuent cette section de manière assez parallèle :

  • 2,1-12 : À Cana, un mariage et l’eau changée en vin. (repas)
  • 4,46-54 : À Cana, la guérison du fils de l’officier royal
  • 5,1-18 : A Jérusalem, aux eaux de Bethzatha, la guérison d’un infirme.
  • 6,1-15 : De l’autre côté du lac, la multiplication des pains. (repas)
  • 6,16-20 : Sur le lac, la marche sur les eaux.
  • 9,1sq : A Jérusalem, la guérison d’un fils aveugle de naissance
  • 11,1sq : A Béthanie, un deuil, Lazare. (Jn 12 : repas)

Cette section des signes montre une opposition grandissante de la part des autorités juives qui débouchera sur la Passion. Celle-ci commence narrativement avec le récit du lavement des pieds (Jn 13), peu avant la fête de la Pâque. Ces chapitres 13 à 21 constituent le ‘livre de la Gloire‘. Le discours testamentaire de Jésus à ses disciples (Jn 13-17) prépare ces derniers, mais surtout le lecteur, à accueillir la crucifixion (Jn 18-19) comme le lieu de la glorification du Fils et de la révélation du Père.

Tout cela donne un caractère très particulier à cet évangile qui passe sous silence des passages connus et importants des autres évangiles, comme la Transfiguration ou l’institution de l’eucharistie. Ces particularités sont dues à l’histoire de la rédaction johannique et l’identité de sa communauté.

Hendrick ter Brugghen, La Crucifixion Saint Jean, 1624

L’auteur

L’évangile selon Jean tient sa source principale en un personnage appelé le « disciple que Jésus aimait » apparaissant lors du lavement des pieds (13,23), au pied de la croix (Jn 19,26), au tombeau vide (Jn 20,6) jusqu’à la dernière scène de l’évangile (21,7.20). Il est ainsi présenté comme le témoin fidèle, n’ayant ni trahi, ni renié son maître, et en ‘concurrence’ avec Pierre. L’évangile porte, pour une part, sa signature. Les rédacteurs en font mention à plusieurs reprises :

  • Jn 19, 33 Quand ils arrivèrent à Jésus, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, 34 mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. 35 Celui qui a vu rend témoignage, et son témoignage est véridique ; et celui-là sait qu’il dit vrai afin que vous aussi, vous croyiez.
  • Jn 21, 24 C’est ce disciple qui témoigne de ces choses et qui les a écrites, et nous savons que son témoignage est vrai.

L’histoire de cet évangile commence donc avec ce disciple-témoin que la tradition va associer à l’apôtre Jean, fils de Zébédée. Les recherches exégétiques sont plus prudentes quant à cette identification. Ce disciple que Jésus aimait est lié à Jérusalem (Jn 13,1) et connaît le grand-prêtre au point d’y avoir ses entrées (Jn 18,15-16). Ce qui ne correspondrait guère au portrait d’un pécheur de Galilée. D’autre part, ce témoin ne fait nulle mention de la Transfiguration, ni de la guérison de la fille de Jaïre dont les synoptiques s’accordent sur la présence de Jean, fils de Zébédée. Le mystère est encore flou sur l’identité de ce premier auteur de l’évangile. Il constitue, en tout cas, une figure fondatrice et exemplaire pour la communauté. C’est de lui qu’elle tient son unité et ses traditions (Jn 21,24, cf. supra).

Mateo Cerezo, Saint Jean l'évangéliste, 1665

La communauté johannique

En plusieurs endroits, les discours et les récits opposent Jésus aux autorités juives et font mention des sanctions visant ses disciples en les excluant de la synagogues (Jn 9,22 ; 12,42 ; 16,2). Ces expulsions ne furent pas prononcées durant le ministère de Jésus et font référence à la situation même de la communauté johannique, première destinatrice de cet évangile, probablement aux alentours de l’an 85. D’autres indices confirment l’appartenance de cette communauté au monde judéo-chrétien. Je les mentionnerai en temps voulu.

L’exclusion de la synagogue représente un véritable drame pour ces juifs confessant Jésus Christ. L’hypothèse le plus partagée origine cette crise dans la perception particulière de la communauté johannique du Christ, le confessant comme le Verbe de Dieu préexistant à sa venue en ce monde. C’est ce que nous présente le prologue de l’évangile (Jn 1,18).

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).
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