Le Verbe s’est fait chair (Jn 1,1-18)

Nativité (du jour) 1,1-18,
3ème dim. Avent (B) 1,6-8.19-28

C’est l’originalité de l’Évangile selon saint Jean que de nous introduire par des versets plus poétiques que narratifs, et que l’on pourrait aussi qualifier d’hymniques. Certains commentateurs y voient, en effet, la trace d’un cantique déjà connu de la communauté johannique et emprunté par l’auteur pour servir de prologue à son évangile. Mais dans quel but ?

Vladimir Borovikovsky, Saint Jean, 1804

La fonction du prologue

Le prologue est un genre littéraire connu du monde antique. Il a pour but d’ouvrir une œuvre en donnant à ses destinataires des clefs de lecture et de compréhension. En empruntant, ou en s’inspirant, d’une hymne de sa communauté, l’évangéliste rejoint la foi de celle-ci qui proclame Jésus Verbe de Dieu (v.1-5), venu, dans son incarnation, parmi nous (v.14-18) pour accomplir sa mission (v. 6-13).

L’ensemble de ce prologue s’inscrit dans une véritable dynamique. Le premier verset nous place auprès de Dieu (v.1). C’est d’ailleurs pour cette raison que le symbole de l’évangéliste est associé à l’aigle des visions d’Ézéchiel (Ez 1,10) et de l’Apocalypse (Ap 4,7). Le prologue ouvre alors un mouvement descendant, avec ce Verbe divin venu dans le monde (v.10) et ayant habité parmi nous (v.14), pour mieux nous ramener, et élever, vers Dieu (v.18). C’est ce mouvement que nous allons suivre.

Auprès de Dieu (1,1-4)

Jn 1, 1 Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. 2 Il était au commencement auprès de Dieu. 3 C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. 4 En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; 5 la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée.

Michel-Ange, La création d'Adam, 1511

Création

Le prologue de Jean débute par les mêmes mots que le livre de la Genèse : «  Au commencement » (Gn 1,1) y associant également la parole (le Verbe) comme en Gn 1 où Dieu crée par sa parole :« Dieu dit : Que la lumière soit et la lumière fut. » (Gn 1,3). Ce Verbe est d’emblée associé au Créateur et à la création à laquelle il préexistait. Le terme de verbe (en grec : logos) pour parler du divin est connu de la tradition juive à laquelle appartient la communauté johannique. Ce Verbe préexistant trouve ainsi sa source dans le concept de sagesse qu’évoque le livre des proverbes, de Ben Sirah ou de la Sagesse. Dans ces passages, Sagesse et Parole de Dieu sont des termes interchangeables.

Sg 7, 25 [La Sagesse] est en effet un effluve de la puissance de Dieu, une émanation toute pure de la gloire du Tout-Puissant; aussi rien de souillé ne s’introduit en elle. 26 Car elle est un reflet de la lumière éternelle, un miroir sans tache de l’activité de Dieu, une image de sa bonté. […] 9,1 “Dieu des Pères et Seigneur de miséricorde, toi qui, par ta parole, as fait l’univers,  2 toi qui, par ta Sagesse, as formé l’homme pour dominer sur les créatures que tu as faites, …

Pr 8, 22 ” Le Seigneur m’a créée [dit la Sagesse], prémices de son œuvre, avant ses œuvres les plus anciennes.  23 Dès l’éternité je fus établie, dès le principe, avant l’origine de la terre. 24 Quand les abîmes n’étaient pas, je fus enfantée, quand n’étaient pas les sources aux eaux abondantes. 25 Avant que fussent implantées les montagnes, avant les collines, je fus enfantée; 26 avant qu’il eût fait la terre et la campagne et les premiers éléments du monde.

Si 24,1 La Sagesse fait son propre éloge, au milieu de son peuple elle montre sa fierté. 2 Dans l’assemblée du Très-Haut elle ouvre la bouche, devant la Puissance elle montre sa fierté. 3 “Je suis issue de la bouche du Très-Haut et comme une vapeur j’ai couvert la terre. 4 J’ai habité dans les cieux et mon trône était une colonne de nuée. […] 9 Avant les siècles, dès le commencement il m’a créée, éternellement je subsisterai. 10 Dans la Tente sainte, en sa présence, j’ai officié; c’est ainsi qu’en Sion je me suis établie, […] 12 Je me suis enracinée chez un peuple plein de gloire, dans le domaine du Seigneur, en son patrimoine. 13 J’y ai grandi comme le cèdre du Liban, comme le cyprès sur le mont Hermon.

L’évangéliste souligne ainsi l’importance de la relation entre le Verbe et Dieu que l’on retrouvera souvent au cours de l’évangile avec l’insistance sur relation de communion entre le Fils et le Père.

Ces cinq premiers versets définissent qui est le Verbe et présentent sa mission : nous tourner vers Dieu par une vie nouvelle. L’action de Verbe est liée à une création : faire venir à l’existence, donner la vie, cette vie éternelle dont nous aurons l’occasion de reparler. Cependant, cette lumière créatrice du Verbe devra aussi se confronter aux ténèbres. Effectivement, la venue du Verbe de Dieu, Jésus-Christ, va susciter incompréhension, refus, opposition qui n’auront pas le dernier mot.

La lumière (1,6-13)

1, 6 Il y eut un homme envoyé par Dieu ; son nom était Jean. 7 Il est venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui. 8 Cet homme n’était pas la Lumière, mais il était là pour rendre témoignage à la Lumière. 9 Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde. 10 Il était dans le monde, et le monde était venu par lui à l’existence, mais le monde ne l’a pas reconnu. 11 Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. 12 Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. 13 Ils ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu.

Francisco de Goya, Baptême du Christ,1780

Jean le témoin de la Lumière

La mention de Jean, que les synoptiques appellent le baptiste, rappelle que cette descente du Verbe dans le monde s’inscrit dans le temps et l’espace et n’est pas un concept flou. Le Verbe vient dans l’histoire des hommes et l’histoire du Salut en Israël. Bien plus, et c’est déjà paradoxal, Jean est désigné comme l’envoyé de Dieu qui témoigne de la lumière. La lumière de Dieu, le Verbe divin, aurait-il besoin d’un témoignage ?

Le Verbe, lumière de Dieu, n’est pas venue pour éblouir, ni aveugler. Cette parole et lumière discrète ne s’impose pas, elle nécessite un témoignage, ici celui de Jean, mais aussi le témoignage de l’évangéliste (par qui ce message advient) et celui de la communauté croyante (ceux qui ont cru par Lui) qui a transmis cet évangile. C’est sur la parole de ces témoins (et l’évangile nous en présentera d’autres) que le lecteur accède à la foi au Verbe de Dieu. Le témoignage en question ne se réduit pas à “voir”, mais il s’agit aussi d’un acte d’interprétation amenant au “croire”. Ces témoignages de foi sont d’autant plus nécessaires que ce Verbe ne fut pas reconnu par tous. Le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu.

Parmi nous (1,14-18)

1, 14 Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. 15 Jean le Baptiste lui rend témoignage en proclamant : « C’est de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. » 16 Tous nous avons eu part à sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce ; 17 car la Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ. 18 Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître.

Nicolas Mignard, La Nativité,1656

Il a planté sa tente parmi nous

Celui qui était décrit comme préexistant et coexistant à Dieu devient ‘chair’ c’est-à-dire véritablement homme jusque dans sa fragilité de mortel. Cette incarnation devient dès lors une radicale et paradoxale nouveauté dans l’acte de communication de Dieu. La Parole s’est faite chair et la Lumière prend visage humain.

Il a habité parmi nous’ ou plus littéralement : ‘il a planté sa tente parmi nous.’ Si cette tente peut faire référence au corps de l’homme (2Co 5,1.4) Elle évoque aussi pour le croyant la tente du désert ou la Rencontre, le Sanctuaire où siège la Gloire de Dieu au milieu de son peuple.

Voilà encore un autre paradoxe : le lieu de Rencontre entre Dieu et les hommes, où se contemple la véritable Gloire de Dieu, est désigné par un être de chair nommé Jésus, désigné Christ et pourtant Verbe divin. Cette gloire du Verbe incarné est bien la Gloire même de Dieu, elle n’en est pas moindre.

L’incarnation inaugure ainsi un temps nouveau dans l’histoire d’Israël. Même la Loi de Moïse devient relative à l’événement de l’incarnation. Ainsi depuis Moïse jusqu’à Jean, toute l’histoire d’Israël et la promesse de Dieu, s’accomplit en Jésus, Verbe incarné. Celui-ci n’appartient seulement au passé, mais au présent de la communauté croyante : Tous nous avons eu part à sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce.

Hergé, le trésor de Rackham le rouge, 1934
La croix de l’aigle, Le trésor de Rackham le rouge

Conclusion

Le prologue invite le lecteur à être attentif aux paroles, aux attitudes et aux signes de Jésus-Christ, car ces dernières nous révèlent le visage du Père. Ce n’est qu’en lui que le croyant s’ouvre au don de Dieu : la Vie éternelle, la relation filiale et salvatrice. Mais quelle est le contenu de cette relation, de cette vie éternelle  ? Tous les récits de l’évangile vont nous faire parvenir à un autre paradoxe divin. Après cette introduction d’une nouveauté radicale du Verbe fait chair, Jean nous orientera vers l’événement de la Croix non comme le lieu d’un échec, mais comme l’instant où la Gloire de Dieu et son salut se révèleront pleinement.

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