Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

Une moisson à l’ombre d’un sénevé (Mc 4,26-34)

Mc 4,26-34

La moisson de l’alliance

Et il disait : “Ainsi il en est du royaume de Dieu comme d’un homme qui aurait jeté la semence sur la terre. Qu’il dorme et qu’il se lève, nuit et jour, la semence germe et grandit, et il ne sait comment. D’elle-même la terre porte du fruit : d’abord de l’herbe, puis un épi, puis le blé plein l’épi. Et quand le fruit est mûr, aussitôt il envoie la faucille car la moisson est là.” (4,26-29)

Ces deux dernières paraboles nous ramènent aux champs. De manière explicite, l’une et l’autre font mention du royaume de Dieu qui advient et reprennent les conclusions des paraboles précédentes. Si le semeur de la première parabole semblait malhabile (ou généreux) le voici maintenant qualifié par son ignorance : “il ne sait comment.” Mais cette méconnaissance souligne sa confiance, sa foi, en cette terre qui travaille même lorsqu’il dort. Le geste du semeur a suffi à faire germer jusqu’à la moisson. Les grains de la Parole et du mystère du royaume, jetés, livrés par Jésus, permettent cette éclosion qui n’aura de fin qu’à la moisson, malgré les nuits, y compris la nuit de la croix. Le semeur dort et se lève, évoquant la passion où ce divin semeur sera plongé dans un plus profond “sommeil” avant d’être réveillé, et voir enfin ses germes jetés en terre se déployer en un champ fécond, signe de l’inéluctabilité du royaume de Dieu.

Chez les prophètes, la moisson évoque le temps du jugement de Dieu et de l’espérance du peuple. Nous avons, hélas, souvent une image terrifiante de ce jugement. Au contraire, ce temps espéré est celui où Dieu vient rétablir une juste justice, ici et maintenant, pour faire droit aux malheureux et aux pauvres (Ps 140,13). Cette moisson de Dieu est le rétablissement de son Alliance avec son peuple comme le souligne le prophète Osée1 : Je sèmerai sur la terre, j’aimerai Lo-Rouhama (non-aimée), je dirai à Lo-Ammi (pas-mon-peuple) : “Tu es mon peuple” et lui dira : “Mon Dieu!” (Osée 2,25 ). La moisson est un temps de joie au cœur de la réconciliation. Même si elle peut évoquer un arrachement, elle souligne avant tout cette maturité attendue, un temps qui vient “à point”, pour une rencontre entre Dieu et son peuple. Faites-vous de justes semailles, vous récolterez de généreuses moissons; défrichez-vous un champ nouveau; c’est maintenant qu’il faut chercher le Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne répandre sur vous la justice (Osée 10,12). Et ce nouveau champ, que foulent les pieds de Jésus, attend la moisson de la nouvelle alliance.

Le règne du sénevé

Et il disait : “À quoi comparerons-nous le royaume de Dieu ? ou par quelle parabole le représenterons-nous ? C’est comme un grain de sénevé qui, quand il est semé sur terre, est la plus petite de toutes les semences qu’il y ait sur la terre ; et quand il l’a semé, il monte et devient plus grand que toutes les plantes potagères, et il pousse de grandes branches , si bien que les oiseaux du ciel peuvent y nicher sous son ombre.” (4,30-32)

Après le semeur et la moisson,  la semence devient le point focal de cette parabole. Ce que le semeur a semé paraît insignifiant au creux d’une paume de main. Il ne sait comment mais cette plus petite des graines deviendra, mystérieusement, la plus grande plante. Et l’image devient irréaliste, voire surréaliste. Ce plant de sénevé (ou de moutarde), dont les champs jaunes ravivent nos yeux à la belle saison, produit maintenant des branches tel un arbre capable d’abriter tous les oiseaux du ciel. Pourtant, un plant de moutarde ne pourrait pas même supporter le poids d’un moineau. Marc et Jésus sont-ils donc  ignorants à ce point ? Non. Ce qui nous est décrit ici est justement l’avènement du royaume qui dépasse toute logique rationnelle et toute raison humaine. Comme la graine de moutarde, son apparence toute fragile ne dit rien de ce qui est caché : son goût piquant et sa capacité à s’élever plus haut que les autres plantes potagères. Ce qui advient n’est pas ce qui était visiblement attendu, mais le dépasse. Il en sera de même de ce ‘royaume de Dieu’, il n’est pas ce que les foules et les disciples de Jésus en attendaient. Il n’advient pas par la force, l’éminence d’un germe fort, mais par la petitesse, la faiblesse apparente d’un Galiléen et pourtant “Fils de Dieu” et “Messie”.

Et la plante devient arbre, et l’arbre un abri pour tous les oiseaux du ciel. L’arbre remplit tout l’espace depuis la terre où sa semence a été jetée jusqu’au ciel où se déploient ses branches. Le royaume ainsi décrit n’a plus de limite, plus de frontière, il devient règne, souveraineté totale sans être totalitaire. Ses branches sont un abri pour tous, un nichoir universel. Si les semences étaient nombreuses, incommensurables, l’arbre est unique. Tel l’arbre d’une nouvelle création au milieu d’un jardin fécond (Gn 2,8-9) se dressant aux yeux du monde pour devenir manifeste, telle une lampe sur un lampadaire. Mais là encore l’arbre magnifique, ici dépeint, cache un autre mystère que la passion dévoilera sur l’arbre de la croix, pour une moisson à l’ombre d’un sénevé.

Semeur de paraboles

Et, par de nombreuses paraboles de ce genre, il leur annonçait la Parole, selon qu’ils pouvaient l’entendre. Il ne leur parlait pas sans parabole, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples. (4,33-34)

Ces cinq paraboles que nous venons de lire, ne suffisent pas à nous faire réaliser ce qui est en jeu, ce qui advient en ce règne annoncé par Jésus. Tout en se dévoilant peu à peu, plus ou moins selon le public, il reste encore une part à découvrir que nous ne mesurons pas encore. La capacité de comprendre ce mystère en parabole ne dépend pas d’un savoir, d’une capacité intellectuelle mais d’une proximité avec Jésus. De loin, sur le rivage ou au bord du chemin, nous percevons ce qui ce dit. Mais c’est en s’approchant que nous pouvons être saisi non plus par des discours, mais par sa personne. Le disciple n’est pas celui qui sait, mais qui se fait proche, tel un frère ou une sœur, de ce semeur qui donne, et sème la Parole sans compter. En appelant à la conversion et au pardon (4,12) Jésus sème une parole pleine d’espérance, de vie, d’avenir et non pas de vengeance, de condamnation. Ceux là  sèment le vent et récolteront la tempête. (Osée 8,7 )

à suivre… dans la tempête


> consulter les articles précédents <<

Marc 4,26-34


  1. lire aussi Is 37,30-32; Ez 36,9-10

François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).
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