Le Temple, ses marchands et son figuier (Mc 11,12-25)

Dans la version de Marc, le passage, appelé traditionnellement “la purification du Temple“, est encadré par deux épisodes concernant un figuier.

Brooklyn Museum, The Accursed Fig Tree (Le figuier maudit) - James Tissot, 1894

La faim de Jésus et la fin d’un figuier

Mc 11, 12 Le lendemain, quand ils quittèrent Béthanie, il eut faim. 13 Voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s’il y trouverait quelque chose ; mais, en s’approchant, il ne trouva que des feuilles, car ce n’était pas la saison des figues. 14 Alors il dit au figuier : « Que jamais plus personne ne mange de tes fruits ! » Et ses disciples avaient bien entendu.

Voilà quelques versets bien étranges qui présentent un comportement de Jésus peu commun. Quel est donc ce caprice de Jésus qui, pris d’une faim soudaine au sortir de Béthanie, exige des fruits hors saison, et parle à un arbre ? La mention des disciples qui écoutaient permet de dépasser le sens premier et littéral. Ils écoutent car ils ont des oreilles pour entendre les paraboles de Jésus (4,9.23.33; 8,18), dont celle du semeur et de la semence qui porte ou non des fruits (4,1-20). « Écoutez! » (4,3) leur demandait Jésus. Ils écoutent la scène comme un enseignement de Jésus tel celui sur les traditions des anciens (7,14) ou ses explications sur les pains multipliés et le mauvais levain (8,18). Un autre enseignement en parabole se déroule donc à nos yeux, et qui nous permettra de mieux saisir la suite du récit.

En lui-même, le choix du figuier n’est pas anodin (cf. Les arbres dans la Bible). Arbre biblique, il est toujours associé à la vigne1. Avec cette dernière, il représente toute la prospérité des royaumes d’Israël et de Juda sur lesquels règnent la paix et l’abondance, bénédictions de Dieu : Ils demeureront chacun sous sa vigne et son figuier, et personne pour les troubler. Car la bouche du Seigneur de l’univers a parlé (Mi 4,4). Mais les allusions à la vigne et au figuier font aussi l’objet de la défiance de Dieu vis-à-vis de son peuple s’adonnant à l’idolâtrie ou à l’injustice : Les voilà dans la honte par leurs actes abominables, Je vais les supprimer, oracle du Seigneur, plus de raisins à la vigne, plus de figues au figuier, même le feuillage se flétrit… (Jr 8,12-13)

Marc associera également à ce figuier l’image de la vigne lors de la parabole des vignerons homicides (12,1-12). Vigne et figuier sont utilisés pour dénoncer les institutions du Temple et de la Judée, qui ne portent pas de fruit digne de l’Évangile. Mais ce qui peut encore nous étonner, dans nos versets, est l’évocation de la période hors-saison. Quoi de plus normal qu’il n’y ait pas de fruit en cette période2. Mais, le figuier symbolique, lui, aurait dû se préparer à la venue de son Seigneur qui s’est approché de lui, et donner du fruit à profusion. La faim de Jésus est une faim de justice, de paix et de foi. Malheur à moi ! Je suis devenu comme un moissonneur en été, comme un grappilleur aux vendanges : plus une grappe à manger, plus une figue précoce que je désire ! Les fidèles ont disparu du pays : pas un juste parmi les gens ! Tous sont aux aguets pour verser le sang, ils traquent chacun son frère au filet (Mi 7,1-2).

La saison3 n’est pas celle du calendrier agricole, mais du salut, du règne de Dieu qui vient. Désormais, il est trop tard pour se réveiller et porter du fruit. Le moissonneur vient (4,26-34). L’arbre a toute l’apparence d’un figuier généreux et précoce que désigne la présence de ses feuilles. Mais cette belle apparence, attirante, cache une pauvreté aride.

El Greco, Purification_temple,1600

Le Temple, la caverne et la maison

12, 15 Ils arrivèrent à Jérusalem. Entré dans le Temple, Jésus se mit à expulser ceux qui vendaient et ceux qui achetaient dans le Temple. Il renversa les comptoirs des changeurs et les sièges des marchands de colombes, 16 et il ne laissait personne transporter quoi que ce soit à travers le Temple. 17 Il enseignait, et il déclarait aux gens : « L’Écriture ne dit-elle pas : Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations ? Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits. » 18 Apprenant cela, les grands prêtres et les scribes cherchaient comment le faire périr. En effet, ils avaient peur de lui, car toute la foule était frappée par son enseignement. 19 Et quand le soir tomba, Jésus et ses disciples s’en allèrent hors de la ville.

Ce ne sont pas seulement les marchands du Temple qui sont visés dans le texte. À peine entré, Jésus expulse hors du Temple – comme il expulsait les démons4 – vendeurs et acheteurs. Ainsi, Jésus chasse tout le commerce, géré par les grands prêtres, en vue des sacrifices au sein du Temple : marché aux bêtes à sacrifier, changeurs et vendeurs de colombes. Jésus ne s’attaque pas ici au Temple en lui-même mais à son fonctionnement et, à travers son commerce5, à ses prêtres. Sacrifices pour l’expiation des péchés, sacrifices d’action de grâce ou à l’occasion d’un vœu ou d’une fête… la relation entre le croyant et le Seigneur nécessitait ainsi l’acquisition d’une offrande végétale ou animale. Ici, Jésus vient mettre fin à tout commerce, toute relation marchande avec Dieu, pour offrir une relation faite de grâce et de gratuité. La mention des marchands de colombes est significative. La Loi prévoyait ainsi que même les pauvres puissent participer aux offrandes animales. Si quelqu’un n’a pas les moyens de se procurer une pièce de petit bétail, il peut amener au Seigneur, à titre de réparation pour le péché commis, deux tourterelles ou deux pigeons, l’un servant à un sacrifice pour le péché et l’autre à un holocauste (Lv 5,7). Même ces dernières barrières à la gratuité viennent de tomber.

Plan du Temple de Jérusalem au temps de Jésus

D’autres prophètes avaient avant lui dénoncé l’hypocrisie des sacrifices tels Isaïe (Is 1,11) ou Amos : Je hais, je méprise vos fêtes et je ne puis sentir vos réunions solennelles. Quand vous m’offrez des holocaustes… vos oblations, je ne les agrée pas, le sacrifice de vos bêtes grasses, je ne le regarde pas (Am 5,21-22). En citant ici Jérémie, Jésus s’inscrit dans la même veine prophétique : « Pouvez-vous donc commettre le rapt, le meurtre, l’adultère, prêter de faux serments, brûler des offrandes à Baal, courir après d’autres dieux qui ne se sont pas occupés de vous, puis venir vous présenter devant moi dans cette Maison sur laquelle mon nom a été proclamé et dire : Nous sommes sauvés ! et puis continuer à commettre toutes ces horreurs ? Cette Maison sur laquelle mon nom a été proclamé, la prenez-vous donc pour une caverne de bandits ? » (Jr 7,9-11)

Jésus fait également référence à Isaïe : « Les fils de l’étranger qui s’attachent au Seigneur pour aimer le nom du Seigneur, pour être à lui comme serviteurs, tous ceux qui gardent le sabbat sans le déshonorer et qui se tiennent dans mon alliance, je les mènerai à ma sainte montagne, je les ferai jubiler dans la Maison où l’on me prie ; car ma Maison sera appelée : Maison de prière pour tous les peuples » (Is 56,6-7). Jésus ne dénonce plus seulement la vanité des sacrifices, mais la barrière physique qui rend impossible le pardon et la rencontre avec Dieu pour le croyant non-circoncis, comme pour les femmes restant en retrait. Une balustrade et des écriteaux défendaient l’accès au sanctuaire et à l’autel des sacrifices pour les incirconcis, même si ces derniers mettaient leur foi en ce Dieu d’Israël. Les bandits désignés sont moins les commerçants que la caste sacerdotale.

Marc conteste ici l’administration de ce Temple qui rend difficile, voire impossible, la rencontre entre Dieu et les hommes que ce soit à cause des relations marchandes et sacrificielles ou à cause des barrières à l’encontre des croyants non-juifs. Aussi, il est vain d’y transporter encore des objets qu’ils soient destinés au culte ou à sa rénovation6. Un autre lieu de salut et de pardon se propose en la personne même de Jésus. Tout comme la foule admirative, les grands prêtres et les scribes ont saisi dans ce geste de Jésus l’enseignement qui leur est destiné. Sans aucune forme de procès, la condamnation à mort de Jésus a déjà été prononcée. Et déjà s’annonce cette nuit où Jésus sera crucifié hors de la ville :  Quand le soir vint, il sortit de la ville (15,20.33).

Giovanni Domenico Tiepolos, Jésus maudissant le figuier,1800

Le figuier desséché et la prière

11, 20 Le lendemain matin, en passant, ils virent le figuier qui était desséché jusqu’aux racines. 21 Pierre, se rappelant ce qui s’était passé, dit à Jésus : « Rabbi, regarde : le figuier que tu as maudit est desséché. » 22 Alors Jésus, prenant la parole, leur dit : « Ayez foi en Dieu. 23 Amen, je vous le dis : quiconque dira à cette montagne : “Enlève-toi de là, et va te jeter dans la mer”, s’il ne doute pas dans son cœur, mais s’il croit que ce qu’il dit arrivera, cela lui sera accordé ! 24 C’est pourquoi, je vous le dis : tout ce que vous demandez dans la prière, croyez que vous l’avez obtenu, et cela vous sera accordé. 25 Et quand vous vous tenez en prière, si vous avez quelque chose contre quelqu’un, pardonnez, afin que votre Père qui est aux cieux vous pardonne aussi vos fautes. » 267

Au matin, clin d’œil à celui de Pâque, le figuier du Temple, devenu caverne de bandits, est desséché jusqu’à la racine. Il n’y a plus rien à espérer de lui. La sainte montagne du Temple (Is 56,7) pourrait bien être jetée dans la mer, l’alliance de Dieu demeurera. La véritable maison de prière est maintenant cette maison des disciples où s’exprime leur foi en Dieu révélé par Jésus. Il ne s’agit pas pour Marc de montrer la force incroyable de la prière du vrai et bon croyant, mais de souligner le déplacement à opérer. La parole de Jésus révèle ici un Dieu-Père dont la foi universelle touche le cœur et la raison8. Là se trouvent les bons fruits, et non sous un feuillage d’offrandes marchandes.  Le lien n’est plus dans l’apparence du sacrifice de pardon, mais dans la prière et la réconciliation fraternelle. Toute prière, dans la foi, est exaucée. Mais la foi que Jésus révèle est celle d’un Dieu qui abandonne tout pouvoir, toute mainmise, tout commerce pour livrer sa grâce et sa gratuité. La vraie prière est donc à l’image de ce Père qui est au cieux : désintéressée, aimante, miséricordieuse, une prière qui donne, qui se donne, jusqu’au pardon.

à suivre

> Autres passages commentés de l’évangile selon Marc <


  1. Exemple : Dt 8,8; Mi 4,4; Os 2,14; Jl 1,7 etc.
  2. Nous sommes peu avant la fête printanière de Pâque, les figuiers donnent leurs fruits de l’été à l’automne.
  3. Marc utilise le mot grec καιρὸς  kairos qui signifie le temps opportun.
  4. En Marc, le verbe chasser/expulser concerne exclusivement l’expulsion des démons quand il a Jésus pour sujet de l’action.
  5. Les vendeurs se plaçaient hors de l’enceinte sacrée, dans la cour des non-juifs et sous les portiques. Ils permettaient aux pèlerins d’acheter, entre autres, les bêtes destinées aux sacrifices, et cela dans la monnaie autorisée par le Temple. D’où la nécessité de changeurs qui permettaient d’acquérir une somme en shekel pour notamment payer l’offrande annuelle au Trésor (le demi-shekel).
  6. Hérode, roi cruel envers ses proches, et méprisé par son peuple, entreprend, en 19 av. J-C., d’importants ouvrages d’agrandissement et de rénovation dans le Temple. Au temps de Jésus, le Temple était encore en travaux. Ceux-ci ne prendront fin qu’en 64, peu de temps avant la première révolte juive (66) et sa destruction (70).
  7. Le verset 26, présent dans la Vulgate, la version latine, est absent des plus anciens manuscrits. Si vous ne pardonnez pas, votre Père qui est dans les cieux ne vous pardonnera pas non plus vos offenses.
  8. Dans la tradition biblique, le cœur est moins le siège des sentiments que du discernement éclairé et de la raison.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).