L’entrée à Jérusalem et la venue au Temple (Mt 21,1-27)

Jérusalem annoncée est maintenant en vue (Mt 21,1-11) et l’entrée dans la ville est associée à l’arrivée tonitruante de Jésus dans le Temple (21,12-17). Le débat avec la classe sacerdotale ne fait que commencer.

L’arrivée à Jérusalem

Mt 21 1 Jésus et ses disciples, approchant de Jérusalem, arrivèrent en vue de Bethphagé, sur les pentes du mont des Oliviers. Alors Jésus envoya deux disciples 2 en leur disant : « Allez au village qui est en face de vous ; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée et son petit avec elle. Détachez-les et amenez-les moi. 3 Et si l’on vous dit quelque chose, vous répondrez : “Le Seigneur en a besoin”. Et aussitôt on les laissera partir. » 4 Cela est arrivé pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète : 5 Dites à la fille de Sion : Voici ton roi qui vient vers toi, plein de douceur, monté sur une ânesse et un petit âne, le petit d’une bête de somme. 6 Les disciples partirent et firent ce que Jésus leur avait ordonné. 7 Ils amenèrent l’ânesse et son petit, disposèrent sur eux leurs manteaux, et Jésus s’assit dessus. 8 Dans la foule, la plupart étendirent leurs manteaux sur le chemin ; d’autres coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route. 9 Les foules qui marchaient devant Jésus et celles qui suivaient criaient : « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! » 10 Comme Jésus entrait à Jérusalem, toute la ville fut en proie à l’agitation, et disait : « Qui est cet homme ? » 11 Et les foules répondaient : « C’est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée. »

A la fille de Sion

Duccio di Buoninsegna, Entrée de Jésus à Jérusalem, 1310

Le récit est connu. J’avais déjà commenté la version de Marc (11,1-11) qui sur bien des points pourrait être repris ici. Mais comme à son habitude, Matthieu aime à souligner combien l’événement accomplit l’écriture. Il reprend ici de manière explicite un verset du prophète Zacharie : Tressaille d’allégresse, fille de Sion ! Pousse des acclamations, fille de Jérusalem ! Voici que ton roi s’avance vers toi; il est juste et victorieux, humble, monté sur un âne– sur un ânon tout jeune (Za 9,9). On remarquera quand même, combien Matthieu a évacué toute référence à l’allégresse, à la joie et ainsi qu’à la victoire, en raison de ce qui a été dit aux versets précédents. C’est la figure du Christ s’avançant vers sa Passion qui réinterprète toute l’écriture. La joie et la victoire seront au rendez-vous mais à la fin de cet évangile.

Pour le moment, l’entrée est apparemment triomphale. C’est une procession qui accueille son roi et messie, celui qui vient au nom du Seigneur. L’arrivée de Jésus à Jérusalem suscite au sein de Jérusalem la ‘fille de Sion’ (et non plus la mère), plus d’agitation, de tremblements, que d’allégresse. La ville est comme sans dessus dessous.

Un bouleversement est annoncé et son nom est ‘Jésus de Nazareth en Galilée’ qualifié ici de prophète. Un bouleversement qui va se poursuivre jusqu’au sein du Temple.

Entrant dans le Temple

Mt 21 12Jésus entra dans le Temple, et il expulsa tous ceux qui vendaient et achetaient dans le Temple ; il renversa les comptoirs des changeurs et les sièges des marchands de colombes. 13Il leur dit : « Il est écrit : Ma maison sera appelée maison de prière. Or vous, vous en faites une caverne de bandits. » 14Des aveugles et des boiteux s’approchèrent de lui dans le Temple, et il les guérit. 15Les grands prêtres et les scribes s’indignèrent quand ils virent les actions étonnantes qu’il avait faites, et les enfants qui criaient dans le Temple : « Hosanna au fils de David ! » 16Ils dirent à Jésus : « Tu entends ce qu’ils disent ? » Jésus leur répond : « Oui. Vous n’avez donc jamais lu dans l’Écriture : De la bouche des enfants, des tout-petits, tu as fait monter une louange ? » 17Alors il les quitta et sortit de la ville en direction de Béthanie, où il passa la nuit.

Une caverne de bandits

El Greco, Purification_temple,1600

Ce n’est pas tant les changeurs et les marchands de colombes, qui sont ici accusés de faire du Temple, une caverne de bandits, mais ceux qui sont charge de l’administration et du culte : les grands-prêtres. Celui qui renverse, bouleverse l’ordre du Temple en rappelle sa vocation. La parole de Jésus reprend les paroles des prophètes Isaïe et Jérémie : ma Maison sera appelée : « Maison de prière pour tous les peuples » (Is 56,7) et Cette Maison sur laquelle mon nom a été proclamé, la prenez-vous donc pour une caverne de bandits ? Moi, en tout cas, je vois qu’il en est ainsi – oracle du Seigneur (Jr 7,11). En renversant les changeurs et les marchands, services nécessaires aux offrandes et sacrifices, Jésus montre l’inanité d’un tel fonctionnement soutenu par la classe sacerdotale, ces bandits qui ont fait du temple, un repaire réservé, inaccessible et caché.

La version de Matthieu fait intervenir des aveugles et des boiteux. Leur guérison souligne le contraste entre la stérilité du Temple, et le salut donné par le Messie. Et ici même, Jésus par ces guérisons – dont nous avons déjà indiqué la valeur messianique –révèle son identité. Ces boiteux et aveugles qui ne peuvent approcher du Sanctuaire du Temple, s’approche maintenant de Jésus, désigné encore comme fils de David.

La réaction des scribes et grands prêtres porte justement sur ces faits miraculeux, plus que sur les tables renversées. Une opposition naît. Et la scène met aussi en avant, la place de ces enfants, de ces petits qui, eux, voient et saluent leur Messie. Ils sont bien les premiers, dans ce Royaume, à le reconnaître et à l’accueillir, au grand dam des notables du Temple.

Le figuier stérile.

Mt 21 18Le matin, en revenant vers la ville, il eut faim. 19 Voyant un figuier au bord du chemin, il s’en approcha, mais il n’y trouva rien d’autre que des feuilles, et il lui dit : « Que plus jamais aucun fruit ne vienne de toi. » Et à l’instant même, le figuier se dessécha. 20 En voyant cela, les disciples s’étonnèrent et dirent : « Comment se fait-il que le figuier s’est desséché à l’instant même ? » 21 Alors Jésus leur déclara : « Amen, je vous le dis : si vous avez la foi et si vous ne doutez pas, vous ne ferez pas seulement ce que j’ai fait au figuier ; vous pourrez même dire à cette montagne : “Enlève-toi de là, et va te jeter dans la mer”, et cela se produira. 22 Tout ce que vous demanderez dans votre prière avec foi, vous l’obtiendrez. »

Le figuier, la Loi et le Temple.

Giovanni Domenico Tiepolos, Jésus maudissant le figuier,1800

J’ai déjà commenté cet épisode (en article, comme en podcast), mais dans la version donnée par Marc dans laquelle le figuier encadre le passage de la purification du Temple. Ici l’épisode vient conclure l’événement tel un verdict : Jésus n’a trouvé aucun fruit en ce figuier de belle apparence, comme il n’en trouva aucun au sein du magnifique Temple. La venue de Jésus et ses signes favorables envers les aveugles et les boiteux, ont à l’instant même rendu manifeste l’inanité du Temple et l’aveuglement de ses notables.

Le Temple est et doit être une maison de prière, selon la parole de Dieu. Or maintenant, lorsque Jésus évoque la prière, c’est n’est plus en fonction de ce Temple de pierres, mais en raison de la foi de ses disciples. C’est à eux tous qu’ils s’adressent, ils sont la communauté qui se rassemble, non pour un temple, mais dans leur foi en leur Seigneur. Ces versets sont aussi, pour les disciples, une mise en garde pour ne pas devenir à leur tour, un figuier desséché. Ils ont eux aussi à être bousculés par la parole de Jésus, à ouvrir les yeux sur ce mystère. Un mystère qui nous est donné de comprendre par cette étrange image :  si vous avez la foi  vous pourrez même dire à cette montagne : “Enlève-toi de là, et va te jeter dans la mer”, et cela se produira.

Étrange car la montagne est le lieu biblique et symbolique de la présence de Dieu – comme le Temple. Étrange car la mer désigne aussi le lieu de la mort et des abysses. L’image d’une montagne jetée à la mer a dû perturbé, en son temps, beaucoup d’auditeurs. Mais pourtant, il y a là une expression propre à l’avènement du Royaume, où la présence du Père s’exprimera davantage sur une croix, qu’en haut d’un Temple. Une métaphore qui rappelle aussi cette invitation pour les disciples, à l’abaissement, à devenir comme des enfants. Ce mouvement descendant, d’une montagne à la mer est celui de l’Evangile.

Seconde entrée dans le Temple

Mt 21 23 Jésus était entré dans le Temple, et, pendant qu’il enseignait, les grands prêtres et les anciens du peuple s’approchèrent de lui et demandèrent : « Par quelle autorité fais-tu cela, et qui t’a donné cette autorité ? » 24 Jésus leur répliqua : « À mon tour, je vais vous poser une question, une seule ; et si vous me répondez, je vous dirai, moi aussi, par quelle autorité je fais cela : 25 Le baptême de Jean, d’où venait-il ? du ciel ou des hommes ? » Ils faisaient en eux-mêmes ce raisonnement : « Si nous disons : “Du ciel”, il va nous dire : “Pourquoi donc n’avez-vous pas cru à sa parole ?” 26 Si nous disons : “Des hommes”, nous devons redouter la foule, car tous tiennent Jean pour un prophète. » 27 Ils répondirent donc à Jésus : « Nous ne savons pas ! » Il leur dit à son tour : « Moi, je ne vous dis pas non plus par quelle autorité je fais cela.

Le retour du baptiste

Jésus n’abandonne pas le Temple pour autant. Il le remplit à nouveau de sa présence. Et sa parole semble même prendre plus d’importance que le sanctuaire : les grands prêtres et les anciens s’approchent de lui. Effectivement, la personne même de Jésus pose question. Il y a donc au sein, de la maison de Dieu, un face à face, entre ce galiléen de Nazareth et ceux qui possèdent le pouvoir et la légitimité sur le Temple et le peuple, ces grands prêtres et anciens.

En faisant appel à Jean le baptiste, Jésus prend à témoin cet homme qui fut admiré du peuple mais qui s’opposa aussi à la légitimité du Temple. Son baptême dans le Jourdain pour le pardon des péchés venant en « concurrence », voire en opposition avec les rites proposés dans l’enceinte cultuelle de Jérusalem. Mais surtout, Jésus leur présente une figure qui annonçait l’ère messianique, le temps du jugement et du Royaume des Cieux. Les grands prêtres et les anciens n’ont pu accueillir l’annonce du baptiste, que l’évangéliste nous avait présenté comme un précurseur. Dès lors, comment pourraient-ils accueillir « Celui qui vient au nom du Seigneur » ?

La venue de Jésus à Jérusalem, est raconté chez Matthieu comme une confrontation entre ce Messie annoncé, et la classe sacerdotale et sadducéenne, sourde et aveugle. Les passages suivants vont encore accentuer cette opposition .  

François BESSONNET

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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