Accueil royal à Jérusalem (Jn 12,12-19)

Évangile des Rameaux (B) Jn 12,12-16

Le projet des grands-prêtres d’éliminer Lazare (12,10) et Jésus (11,53) n’empêche nullement celui-ci d’entrer publiquement à Jérusalem, à l’approche de la Pâque. Cet épisode se rencontre également chez les autres évangélistes mais Jean nous livre une version particulière.

Heinrich van Waterschoot, Einzug_in_Jerusalem, 1748

Lecture synoptique

Le récit de l’entrée triomphale à Jérusalem rejoint la tradition synoptique. Sans en faire un commentaire détaillé, nous pouvons cependant remarquer des différences notables. Dans sa version, l’évangéliste souligne le mouvement de la foule nombreuse qui sort à la rencontre de Jésus, et qui s’avance vers la ville avec Jésus. La scène est donc celle d’une rencontre. Jésus semble s’avancer seul, mais volontaire, face à sa destinée. L’évangile de Jean ne fait pas précéder cette scène de la procession depuis Béthanie, et omet la présence de ses disciples et la recherche d’un ânon. Contrairement aux évangiles synoptiques, Jésus prend l’initiative de trouver lui-même cet ânon. La scène est même déplacée après les acclamations.

Ces dernières sont assez proches des autres évangiles, notamment celui de Luc. Cependant, Jean mentionne le terme de roi  que vient justement illustrer la citation du prophète Zacharie (Za 9,9). L’entrée de Jésus à Jérusalem est ainsi décrite comme l’accomplissement des Écritures et du dessein divin. Mais cet accomplissement devra attendre l’éclairage de la Passion où le « roi des Juifs » révélera sa véritable royauté en l’amour du Père.

Felix Louis Leullier, Entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, 1880

Hosanna ! (12,12-16)

Jn 12, 12 Le lendemain, la grande foule venue pour la fête apprit que Jésus arrivait à Jérusalem. 13 Les gens prirent des branches de palmiers et sortirent à sa rencontre. Ils criaient : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le roi d’Israël ! » 14 Jésus, trouvant un petit âne, s’assit dessus, comme il est écrit : 15 Ne crains pas, fille de Sion. Voici ton roi qui vient, assis sur le petit d’une ânesse. 16 Cela, ses disciples ne le comprirent pas sur le moment ; mais, quand Jésus fut glorifié, ils se rappelèrent que l’Écriture disait cela de lui : c’était bien ce qu’on lui avait fait.

Les palmiers de Soukkot

L’évangéliste est le seul à mentionner la venue de la foule avec des branches de palmiers. Cela pourrait apparaitre comme un simple détail. Mais ce détail évoque surtout ces branches de palmiers utilisés pour la fête des Tentes : Le premier jour, vous prendrez des fruits d’un arbre magnifique, des rameaux de palmier, des branches d’arbres touffus et de saules des torrents, et vous vous réjouirez pendant sept jours en présence du Seigneur votre Dieu (Lv 23,40).

Il faut nous rappeler combien la fête des Tentes possède un caractère messianique (cf. 7,1-10). Certes, nous sommes à l’approche de la Pâque, cependant la présence de ces branches de palmiers, vient colorer la fête d’une autre manière. Selon certains commentateurs, la scène put avoir lieu à la fête des Tentes et fut déplacée, à l’approche de Pâque, pour des raisons de stratégie narrative. Peut-être. Mais l’évangéliste veut surtout associer à la passion qui s’annonce, les grandes fêtes juives. A la croix, Jésus accomplira l’ensemble du calendrier liturgique et des fêtes de pèlerinages : Kippour (le Grand-Pardon), Soukkot (les Tentes), Pessah (Pâque) et Shavouoth (Pentecôte).

Revenons à nos palmiers, signes de l’accomplissement d’une ultime fête des Tentes. Ces branches étaient donc coupées pour célébrer la fête durant sept jours. Or, si l’on suit la chronologie de l’évangile, ce septième jour correspondra, symboliquement, au jour de la Résurrection. Ainsi, la présence des branches de palmiers honore plus qu’un simple notable entrant à Jérusalem, il font signe, pour le lecteur, de l’avènement du Messie et Roi, aux temps derniers.

L’Écriture et le roi attendu

Cette ambiance messianique est confirmée par les acclamations de la foule qui ne sont pas seulement des cris jubilatoires mais font écho au psaume qui n’est pas sans rappeler la fête joyeuse des Tentes accompagnée de procession et de lumières :

Ps 117, 24 Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie ! 25 Donne, Seigneur, donne le salut ! Donne, Seigneur, donne la victoire ! 26 Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! De la maison du Seigneur, nous vous bénissons ! 27 Dieu, le Seigneur, nous illumine. Rameaux en main, formez vos cortèges jusqu’auprès de l’autel.

Les rameaux et les branchages, coupés pour Jésus, célèbrent déjà ce Messie et la victoire attendue. La présence de l’anôn est lui aussi symbolique de l’accomplissement des Écritures par la parole du prophète Zacharie :

Za 9,9 Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi qui vient à toi : il est juste et victorieux, pauvre et monté sur un âne, un ânon, le petit d’une ânesse. 10 Ce roi fera disparaître d’Éphraïm les chars de guerre, et de Jérusalem les chevaux de combat ; il brisera l’arc de guerre, et il proclamera la paix aux nations. Sa domination s’étendra d’une mer à l’autre, et de l’Euphrate à l’autre bout du pays.

L’âne est habituellement, dans la tradition biblique, la monture du roi. Mais la mention d’un ânon exprime ici la petitesse et l’humilité du roi d’Israël, à l’image de David, le serviteur du Seigneur. Certes, la scène solennise cette ultime venue de Jésus à Jérusalem et la victoire royale semble déjà acquise. Elle l’est. La présence des Grecs, dans le passage suivant (12,20-36) pourrait bien manifester ce rassemblement des nations promis. Cependant, les termes de messie, roi et victoire devront être redéfinis à l’aune de la révélation sur la croix, avec le rejet du Fils de l’homme par les autorités religieuses, comme l’annonçait les versets du même psaume :

Ps 117, 22 La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : 23 c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux.

Ainsi, la mention du « roi d’Israël » se confondra avec ce « roi des juifs » crucifié. Ce roi attendu nous renvoie à la profession de foi de Nathanaël (1,47-51) et la réponse de Jésus :

1, 49 Nathanaël lui dit : « Rabbi, c’est toi le Fils de Dieu ! C’est toi le roi d’Israël ! » 50 Jésus reprend : « Je te dis que je t’ai vu sous le figuier, et c’est pour cela que tu crois ! Tu verras des choses plus grandes encore. » 51 Et il ajoute : « Amen, amen, je vous le dis : vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme. 

En Jésus la venue du roi d’Israël appelle à une révélation de Dieu, qui s’accomplira dans le don sa vie.

Jan van Scorel, l'Entrée du Christ dans Jérusalem, 1526

La foule et les pharisiens (12, 17-19)

Jn 12, 17 La foule rendait témoignage, elle qui était avec lui quand il avait appelé Lazare hors du tombeau et l’avait réveillé d’entre les morts. 18 C’est pourquoi la foule vint à sa rencontre ; elle avait entendu dire qu’il avait accompli ce signe. 19 Les pharisiens se dirent alors entre eux : « Vous voyez bien que vous n’arrivez à rien : voilà que tout le monde marche derrière lui ! »

Le monde marche derrière lui

La foule de Béthanie, présente lors du retour à la vie de Lazare, rencontre celle de Jérusalem. Les témoins de Béthanie se font l’écho d’une bonne nouvelle, en insistant sur la Parole de Vie, Parole divine, qui émane de Jésus : lui qui avait appelé Lazare hors du tombeau… Les gens de Béthanie préfigurent la communauté des disciples proclamant Jésus-Christ, fils de Dieu. Une proclamation qui, devra affronter l’épreuve de la passion, et qui déjà suscite autant d’adhésion que d’opposition. La remarque des pharisiens, à ce propos, est assez ironique. Elle peut apparaître, au premier degré, comme méprisante : tout le monde, n’importe qui, marche à sa suite. Les pharisiens voient ainsi dans cette attirance des foules pour Jésus, un mouvement qui ne s’appuie que sur quelques signes merveilleux, un feu de paille : vous n’arrivez à rien. Pour eux, il n’y a rien de sérieux dans cette scène. Mais l’expression, pour le lecteur, peut s’entendre d’une autre manière : c’est bien tout le monde, toute l’humanité, incluant le monde païen, qui marche derrière lui… et qui arrivera à sa Passion et au salut. Ainsi, l’évangéliste laisse deviner ce rassemblement des nations attendu du Messie.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).