Un ânon pour Jérusalem (Mc 11,1-11)

Rameaux (année B)

L’épisode que nous propose Marc est repris également dans les trois autres évangiles1. Habituellement, ce passage est intitulé : Entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Mais la version de Marc n’a rien de triomphale.

Comme nous le verrons, la venue de Jésus à Jérusalem est narrée brièvement et se termine de manière abrupte, sans triomphalisme. L’élément le plus énigmatique, chez Marc, demeure la place prépondérante de l’ânon. Il devient le héros du jour. La petite bête de somme est plus présente dans le récit que Jésus lui-même. C’est finalement elle que nous suivons et qui nous ouvre les portes de Jérusalem et du Temple.

Jan van Scorel, l'Entrée du Christ dans Jérusalem, 1526

À l’approche de Jérusalem

Mc 11, 1 Lorsqu’ils approchent de Jérusalem, vers Bethphagé et Béthanie, près du mont des Oliviers, Jésus envoie deux de ses disciples 2 et leur dit : « Allez au village qui est en face de vous. Dès que vous y entrerez, vous trouverez un petit âne attaché, sur lequel personne ne s’est encore assis. Détachez-le et amenez-le. 3 Si l’on vous dit : “Que faites-vous là ?”, répondez : “Le Seigneur en a besoin, mais il vous le renverra aussitôt.” »

De Béthanie à Jérusalem
Le trajet

Après Jéricho, Jésus et ses disciples sont maintenant près de Jérusalem, non loin de Béthanie, un village situé à environ quatre kilomètres à l’est de Jérusalem ( cf. plan). Le fils de David, comme le nommait Bartimée (10,46-52) emprunte le chemin inverse de David lors de sa fuite de la ville (2S 15-16), à pied et à dos d’âne (2S 16,2). Mais les lieux cités suggèrent moins une reconquête que la trahison et la Passion qui s’annoncent : Béthanie sera le lieu de l’onction (14,3-9), le Mont des Oliviers celui de l’arrestation (14,26-51) et Jérusalem celui du procès (14,53-15,20) et de la crucifixion (15,41). La figure messianique et royale – et triomphale – de Jésus, ne pourra donc se comprendre, paradoxalement, qu’à l’ombre de la croix.

Mrironov, Le Seigneur à Jérusalem, 2016

La nécessité d’un ânon

C’est justement à l’approche de Jérusalem que Jésus envoie ses disciples chercher un ânon. Marc ne désigne pas ici une capacité de divination de Jésus, ni ne mentionne un plan préparé par avance. Il promeut la Seigneurie de Jésus qui se manifeste non dans la force armée mais par sa parole : il est celui qui envoie ses disciples et leur explique ce qu’ils devront dire : Car le Seigneur en a besoin. Jésus manifeste ainsi son autorité divine et il donne sens à l’événement de l’entrée à Jérusalem.

Ce n’est pas une monture royale qu’il choisit mais un ânon que personne n’a encore monté. Cette précision peut indiquer que l’animal est encore si jeune que pas un homme n’a osé le prendre comme monture ou qu’il est réservé à un hôte d’honneur. Les deux lectures ne sont pas incompatibles. L’ânon devient dès lors le symbole d’une nouveauté qui entre à Jérusalem et d’une fragilité que Jésus honore. C’est ce petit d’âne dont le Seigneur a besoin. L’ânon, ridicule monture pour un tel Seigneur, accomplit ainsi le dessein de Dieu, qui selon le prophète Zacharie, annonce la venue d’un roi humble : Tressaille d’allégresse, fille de Sion ! Pousse des acclamations, fille de Jérusalem ! Voici que ton roi s’avance vers toi ; il est juste et victorieux, humble, monté sur un âne – sur un ânon tout jeune (Za 9,9). L’humilité va de pair également avec l’abaissement et le dépouillement de Jésus. L’ânon emprunté sera restitué aussitôt, Jésus ne garde rien pour lui-même.

James Tissot, L'ânon de Bethphagé, 1894

Un ânon à la porte

11, 4 Ils partirent, trouvèrent un petit âne attaché près d’une porte, dehors, dans la rue, et ils le détachèrent. 5 Des gens qui se trouvaient là leur demandaient : « Qu’avez-vous à détacher cet ânon ? » 6 Ils répondirent ce que Jésus leur avait dit, et on les laissa faire.

Les disciples font exactement ce que Jésus leur demande, et tout se passe comme lui-même avait prévu. Cette redondance, quasi littérale, met en avant l’autorité seigneuriale et divine de la parole de Jésus. Ce qu’il dit, advient et adviendra également sa Passion annoncée par trois fois. Comme en écho à ses trois annonces de sa mort et de sa Résurrection, le récit de Marc fera mention de trois paroles solennelles de Jésus à ses disciples qui exécuteront ce qu’il leur a annoncé. Ces trois passages ponctueront ces derniers chapitres. La demande de Jésus, en notre épisode, Allez… vous trouverez un ânon… amenez-le ! » prépare le ministère de Jésus à Jérusalem (Mc 11-13). Puis, plus tard, à deux disciples, Jésus demandera Allez… vous trouverez un homme… suivez-le ! (14,28), épisode introduisant la Cène et la Passion (Mc 14-15). Et enfin, au matin de Pâques, aux femmes, il dira : Allez dire à ses disciples … il vous précède en Galilée ! (16,7).

Mais la mise en œuvre de la parole annoncée par Jésus ne vise pas seulement à ponctuer le récit ou à démontrer la puissance de la parole du Christ. Ici, nous le voyons, Marc revient par deux fois sur l’acte de détacher l’ânon. La parole de Jésus et la mission de ses disciples sont ainsi associées à une libération. L’ânon attaché près d’une porte est délié. L’acte, anodin en soi, peut aussi nous renvoyer à une autre porte : celle du tombeau où Jésus, mort après avoir été lié, crucifié, est déposé (15,46). La même porte ouverte au matin de Pâques (16,3) annonce la Résurrection. L’ânon par sa petitesse et son humilité renvoie ainsi à tout le mystère du Christ dont l’abaissement jusqu’à la croix inaugure une délivrance pour tous.

Nikolay Koshelev, Entrée à Jérusalem, 1900

L’entrée au Temple de Jérusalem

11, 7 Ils amenèrent le petit âne à Jésus, le couvrirent de leurs manteaux, et Jésus s’assit dessus. 8 Alors, beaucoup de gens étendirent leurs manteaux sur le chemin, d’autres, des feuillages coupés dans les champs. 9 Ceux qui marchaient devant et ceux qui suivaient criaient : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! 10 Béni soit le Règne qui vient, celui de David, notre père. Hosanna au plus haut des cieux ! » 11 Jésus entra à Jérusalem, dans le Temple. Il parcourut du regard toutes choses et, comme c’était déjà le soir, il sortit pour aller à Béthanie avec les Douze.

Ainsi, sur son humble monture (Za 9,9), Jésus pénètre dans Jérusalem. Mais l’entrée royale se révèle sobre. Certes, ses compagnons déposent leurs manteaux sur l’ânon, comme les officiers du roi Jéhu à l’occasion de son intronisation (2R 9,13). Certes, ils honorent leur maître par une route jonchée d’herbages et sont disposés à l’avant et à l’arrière comme des avant et arrière-gardes du roi – ou celles entourant l’arche d’Alliance à Jéricho (Jos 6,9). Certes, ils acclament leur roi par des vivats à l’image du psalmiste : Seigneur donne le salut (Hosanna2) ! Seigneur donne la victoire ! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient… (Ps 117/118,25-29). Ainsi, Jésus est acclamé comme le successeur de David inaugurant un nouveau règne.

Mais face à cette procession royale, nul dignitaire de la ville ou du Temple pour l’accueillir ou le blâmer. Même Jésus n’offre aucune réaction quand il entre dans le Temple. Le récit de Marc – contrairement à ceux de Matthieu (Mt 21,1-11) et de Luc (19,28) – ne se poursuit même pas immédiatement par l’éviction des vendeurs du Temple. Aucune parole, aucun geste, sinon un regard observateur et un départ… parce qu’il se fait tard ! L’entrée royale se mue en sortie pitoyable. Tout ça pour ça ? aurait-on envie de dire. Mais justement, Marc souligne l’absence manifeste de toute volonté d’emprise ou de pouvoir de la part de Jésus. Ce dernier veut entrer humblement et veut sortir normalement, voire misérablement. Le bruit, les vivats, les marques d’honneurs et de pouvoirs sont laissés aux disciples et au public. Le silence de Jésus annonce déjà son silence au procès. Et les acclamations, les manteaux, les feuillages pris dans les champs deviendront d’ici peu, trahisons, moqueries, couronne d’épines, vêtement partagé au pied d’une croix portée par un Simon de Cyrène revenant des champs… Ce retour à Béthanie appelle déjà l’onction en vue de son ensevelissement (14,3-9), car le trône de Jésus, roi des Juifs (15,26), sera sa Croix. Jésus retourne à Béthanie sans acclamation mais – on le suppose fortement – avec l’ânon de l’humilité.

De cette renonciation aux honneurs naît le Salut de Dieu. L’observation du Temple par Jésus et son retour, au soir, vers Béthanie, à l’est de la ville de David, évoque cette victoire finale et définitive du Messie de Dieu en vue du salut de tous : Jérusalem, lève-toi, tiens-toi sur la hauteur, et observe vers l’Orient, vois tes enfants du couchant au levant rassemblés sur l’ordre du Saint, jubilants, car Dieu s’est souvenu. car Dieu guidera Israël dans la joie, à la lumière de sa gloire, avec la miséricorde et la justice qui viennent de lui. (Baruch 5,5…9).

à suivre

> Sommaire des passages commentés de Marc <


  1. Mt 21,1-11; Lc 19,28-44; Jn 12,12-19
  2. Hosanna Hoshya-Na est une acclamation qui exprime l’impératif hébraïque : Sauve !

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).