Des mages en déroute


Avent et Noël / vendredi, janvier 4th, 2019
(modifié le: jeudi 14 février 2019)

Épiphanie Mt 2,1-12

Matthieu 2,1-12

Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. »

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    Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

Des mages en question(s)

Les rois mages en voyage, James Tissot, 1890.j

Dans le récit de la naissance de Jésus, l’évangéliste Matthieu met en avant un groupe de personnages dont il ne dit rien des noms, ni du nombre – ce n’est que plus tard que les interprétations et les légendes combleront ce flou. Dans la tradition antique, les mages désignent ceux qui possèdent un certain savoir sur les choses de la nature, depuis les plantes jusqu’aux étoiles. Ces connaissances n’étaient pas uniquement empiriques – scientifiques dirait-on aujourd’hui – car elles étaient toujours associées à une sagesse religieuse, à des facultés de guérison et à un don de divination, d’interprétation de la volonté des dieux.

L’apparition d’un astre était ainsi lue comme l’annonce d’un événement déterminant pour l’ordre du monde tel l’avènement d’un grand roi. Mais nos mages se seraient-ils trompés, égarés ? Le contraste est en effet saisissant entre l’apparition d’une étoile, signe éminent et observable par nombre d’empires, et l’interprétation faite en faveur d’un petit royaume géographiquement anodin. La surprise est d’autant plus grande que ces mages se sont déplacés vers un roi à peine né pour l’adorer, geste de reconnaissance, de respect et de soumission. Un tel voyage souligne ainsi l’identité et le rôle déterminant que jouera Jésus, comme le montre également la réaction d’Hérode et des habitants de Jérusalem, bouleversés par une telle annonce.

La nécessaire déroute

Les mages et Hérode, Eglise Saint Gonery, Bretagne, France

Cependant, il semble bien que quelque chose leur échappe. Ces mages qui en théorie possèdent le savoir et beaucoup de réponses quant à l’avenir, viennent d’abord avec une question : où est le roi des Juifs ? Leur parole est l’aveu d’un non-savoir et d’une quête inachevée. Leur possession de connaissances ne leur permet pas de faire connaissance, d’être face à Celui qu’ils annoncent. Il leur faut donc quitter leurs propres certitudes et avouer – eux les savants d’orient – leur ignorance pour aller à sa Rencontre. Un bon exemple à suivre…

La réponse des prêtres et scribes de Jérusalem, ne renvoie pas à des savoirs cumulés, mais à la parole vivante du Seigneur rapportée par le prophète Michée. Celle-ci invite les mages à se déplacer encore vers l’inattendu d’un village de Judée.

Et toi, Bethléem Éphrata, le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël. (Michée 5,1)

Contrairement aux mages, Hérode ne cherchera pas à rencontrer celui que l’étoile annonce mais éliminer ce divin concurrent qu’il nomme Christ. Pour lui, l’Écriture n’est pas un lieu de rencontre avec Dieu, mais un “outil” pour asseoir sa domination. Contrairement aux mages, il est celui qui refuse de se déplacer, et surtout d’être déplacé. Il s’égare dans son obstination. Certes, Dieu nous déroute, et tout comme Hérode, nous pouvons ressentir quelques désarrois et difficultés à descendre de notre piédestal, confortable et souverain, pour aller à la Rencontre du Seigneur. Cependant, tout comme les mages, notre “déroute” n’est pas un égarement, ni un naufrage, mais un chemin de conversion et de salut.

Une étoile pour guide

Les mages et l'étoiel, Psautier de St-Alban, 1130

Si la Parole de Dieu les a remis en route, une étoile est là pour les guider. Ils ne se perdront pas. Car cet astre n’est pas figé, il bouge, les précédant et s’arrêtant au-dessus d’un lieu bien précis. Aussi bien ou mieux qu’un de nos GPS actuels. Nous ne sommes pas en présence d’une description d’un phénomène astronomique – encore moins astrologique – telle une comète, un astéroïde ou une pluie d’étoiles filantes. Les mots utilisés sont étrangement communs : précéder, s’arrêter, endroit et joie. Rien de grandiose, ni d’extraordinaire comme si cette étoile les guidait pas après pas. Sur ce chemin leur regard s’est converti. Le signe n’est plus pâle et lointain, mais aussi proche et radieux qu’un compagnon de voyage.

Car cette étoile qui les accompagne vient de la parole même de Dieu. Elle fait référence à la victoire du petit peuple des Hébreux annoncé par le prophète païen Balaam :

Ce héros, je le vois – mais pas pour maintenant – je l’aperçois – mais pas de près : Un astre se lève, issu de Jacob, un sceptre se dresse, issu d’Israël. (oracle de Balaam, Nombres 24,17)

L’étoile est celle qui n’annonce plus seulement la naissance d’un roi davidique, mais le salut pour son peuple auquel les mages venus d’orient sont associés désormais. Leur joie précédant leur entrée dans la demeure de Bethléem exprime tout leur cheminement de foi vers leur sauveur. Ils ne sont plus ces mages étrangers au salut.

Offrir l’abandon

La scène est connue. Des mages à genoux, aux pieds de l’enfant, les mains chargées de leurs offrandes. L’or, l’encens, la myrrhe représentent une fois de plus l’accomplissement de l’Écriture en Jésus :

Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. (Is 60,6)

Les rois de Tarsis et des Îles apporteront des présents. Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande. (Ps 71,10)

L'Adoration des mages, Charles-André Van Loo, 1760

A travers ces trois présents, Saint Irénée de Lyon 1 y verra les symboles de la royauté du christ (l’or), de sa Passion (la myrrhe d’embaumement) et de sa divinité (l’encens). Tout cela est juste. Mais n’oublions pas aussi que ces offrandes sont, de la part de ces riches et savants mages, l’abandon de ce qui représente leur savoir, leur orgueil, leur condition sociale… Aucune de ces choses ne leur a permis de s’approcher de Lui. Ils sont venus à Lui non du fait de leurs seules forces et connaissances mais parce qu’ils ont trouvé en Dieu – et en sa parole – leur guide et leur compagnon de voyage.

Ils se prosternent, ouvrent leurs coffrets, et offrent leurs présents. Leur don véritable se situe dans ces trois gestes. En se prosternant, ils accueillent la présence de Dieu dans la fragilité de cet enfant dans les bras de Marie. Ces mages savants se font humbles serviteurs d’un enfant ignorant.

En ouvrant leurs coffrets, ils s’ouvrent à ce mystère de l’incarnation et se dévoilent eux-mêmes face à l’amour incarné, nu et fragile. Ouvrir c’est laisser apparaître autant ses richesses que ses fragilités. Ils sont ainsi dans cette demeure qui n’a rien d’un palais, non par convenance mais en vérité.

Andrei Mironov, l'Adoration des mages, 2012

En offrant leurs présents, ils abandonnent à ce roi qui ne possède et ne possédera rien, la vanité de leur monde : or, encens, myrrhe… ce qui brille, ce qui est d’odeur plaisante, ce qui est précieux. Il ne s’agit pas d’enrichir ce roi, mais de s’appauvrir soi-même de ces ostentations parfois vaniteuses.

Ils ne sont plus des mages venus d’orient à la vue d’une étoile lointaine et mystérieuse. Sur ce chemin qui les a tant déroutés, ils sont devenus les disciples pèlerins auxquels Dieu s’adresse maintenant jusque dans l’intimité du cœur , plus proche encore, et pour encore les dérouter :
Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

  1. Contre les Hérésies III,9,2

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