Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

L’Ascension selon Luc, mais où et quand ? (7)

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Avec septième épisode sur l’Ascension du Christ, nous arrivons aux récits les plus connus que nous donne à entendre saint Luc. Enfin du concret pourrait-on dire… mais ne le disons pas trop vite car l’évangéliste nous donne deux versions assez différentes de l’Ascension de Jésus au ciel : une dans l’évangile et une autre dans les Actes des Apôtres. De quoi nous dérouter !

Un événement différemment décrit

Singleton Copley, Jésus montant aux cieux, 1775

L’œuvre de saint Luc est composé de deux tomes. Le premier est évidemment l’Évangile selon saint Luc et le second qui en est la suite est intitulé dans nos bibles : Les Actes des Apôtres. Or ces deux tomes du même auteur, dédicacés tous deux à un certain Théophile, évoquent chacun l’événement de l’Ascension mais de manières très différentes.

Dans l’évangile selon saint Luc, le récit de l’Ascension vient conclure l’ensemble de l’évangile. Il se situe le jour même de la résurrection : depuis le matin avec les femmes, au cours de la journée jusqu’au soir avec les disciples à Emmaüs puis aussitôt à Jérusalem avec l’ensemble des disciples et apôtres (Lc 24). L’Ascension se situe dans cette continuité juste après l’envoi en mission des disciples et la promesse du don de l’Esprit Saint. Dans l’Évangile selon Luc, au terme d’une longue journée et d’une longue nuit depuis la Résurrection, l’Ascension de Jésus est décrite en ces quatre versets :

Lc 24 50Puis Jésus les emmena au dehors, jusque vers Béthanie ; et, levant les mains, il les bénit. 51Or, tandis qu’il les bénissait, il se sépara d’eux et il était emporté au ciel. 52Ils se prosternèrent devant lui, puis ils retournèrent à Jérusalem, en grande joie. 53Et ils étaient sans cesse dans le Temple à bénir Dieu.

Mais dans le livre des Actes, les éléments sont différents. En effet, ici le récit de l’Ascension se situe au terme de quarante jours depuis la Résurrection et non le jour même. Nous sommes à Jérusalem au Mont des Oliviers et non plus à Béthanie ; au cours d’un repas, et non d’une bénédiction.

Ac 1, 9Après ces paroles, tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux. 10Et comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que, devant eux, se tenaient deux hommes en vêtements blancs, 11 qui leur dirent : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. » 12 Alors, ils retournèrent à Jérusalem depuis le lieu-dit « mont des Oliviers » qui en est proche, – la distance de marche ne dépasse pas ce qui est permis le jour du sabbat.

L’élévation de Jésus vers le ciel s’accompagne ici d’une nuée divine. Il n’est plus question de Temple mais de sabbat, on se demande bien s’il s’agit d’une indication chronologique ou symbolique ? Les onze Apôtres qui semblent ici les seuls concernés ne se prosternent plus face à l’Ascension de Jésus et paraissent au contraire comme interdit. D’ailleurs deux hommes en vêtements blancs, ressemblant à ceux du tombeau vide (Lc 24,4), les rappellent à l’ordre et leur annoncent le retour du Christ à la fin des temps. S’il fallait dresser un tableau des différences et ressemblances, ces dernières seraient plutôt restreintes. Cela a de quoi sans doute nous dérouter. Mais il convient d’abord de souligner deux éléments.

Une réalité d’importance

Colinj de Coter, Ascension du Christ, 1500

Si Luc conclut son évangile par le récit de l’Ascension et que celui-ci sert aussi d’introduction aux Actes des Apôtres, c’est bien sûr qu’il joue une fonction charnière. L’Ascension de l’évangile annonce ainsi le volume des Actes, un peu à la manière d’une bande-annonce (ou teaser). Et le récit d’Ascension des Actes des Apôtres fait mémoire de l’évangile, à la manière du début d’un épisode d’une série télé. Mais le récit d’Ascension ne sert pas seulement de transition, sa double présence lui confère ainsi une importance particulière. Celui qui a marché avec ses disciples jusque vers sa Croix est bien le Christ élevé dans la gloire du Père qui accompagne encore, d’une autre manière, son Église dans l’annonce de la foi. Que toute la maison d’Israël le sache donc avec certitude : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous aviez crucifié affirmera Pierre au jour de la Pentecôte (Ac 2,36).

L’Ascension invite ainsi à reprendre l’ensemble du ministère terrestre de Jésus et la crucifixion pour y contempler déjà la Seigneurie divine du Christ. Et de même la contemplation du Christ élevé à la droite du Père renvoie les disciples à leur mission actuelle et terrestre, désormais encouragés par le prochain don de l’Esprit Saint et l’espérance du retour du Seigneur : Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ?

De l’événement à son interprétation

Anonyme, Christi anagoria, 1520.

Mais notre question demeure : pourquoi ces deux récits pour un même événement raconté par un même auteur, sont-ils différents ? Je ne dirai pas que Luc est familier de ces doublons différenciés mais on trouve également un autre récit raconté plusieurs fois et de manière différente. C’est celui de la rencontre entre le futur saint Paul et le Christ Ressuscité en Ac 9,1-31, Ac 22,1-24 et Ac 26,1-21. Ce procédé oblige à mettre chacun des récits dans leur contexte immédiat. D’autre part, les différences narratives font nous attacher non aux aspects factuels du quand, du comment… mais au sens même de l’événement et à ses interprétations.

Ainsi, l’Ascension de Jésus au ciel n’a pas seulement lieu quarante jours après sa Résurrection comme le rapporte les Actes. Sinon Jésus ressuscité évoluerait dans un vide sidéral et théologique inexistant:  entre le monde des hommes et l’espace divin. Or comme l’affirme le récit de l’évangile, le Ressuscité au matin de Pâques est déjà celui qui est exalté par le Père, assis à sa droite. Les deux récits d’Ascension ne s’opposent pas, ils s’éclairent. La présence des deux hommes vêtus de blanc au tombeau vide (Lc 24) et au mont des Oliviers (Ac 1) assure l’unité entre ces deux événements. La résurrection est déjà l’Ascension comme d’ailleurs l’évangile de Jean nous le laissait entendre (cf. épisode 4 [podcast] – Jean et l’élévation du Christ), et l’Ascension réaffirme la souveraineté du Christ crucifié.

Béthanie et la bénédiction

Duccio di Buoninsegna, Entrée de Jésus à Jérusalem, 1310

Ainsi, si l’évangile de Luc préfère mentionner Béthanie plutôt que le Mont des Oliviers, c’est pour nous rappeler le seul autre moment où ce village y est évoqué. Avant son entrée triomphale à Jérusalem, Jésus ordonne là d’aller chercher pour lui un ânon (Lc 19,29). Ainsi l’élévation céleste de Jésus auprès du Père dans les cieux est associée à son entrée triomphale à Jérusalem. Il s’agit donc pour Luc d’une part de magnifier subtilement, sans excès de merveilleux, la royauté victorieuse de celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur, manifestant maintenant cette paix dans le ciel et cette gloire au plus haut des cieux ! (Lc 19,38).

Mais il y a aussi un autre mouvement, comme le Fils entre triomphalement auprès du Père, les disciples refont ce même chemin en entrant à Jérusalem jusqu’au Temple y bénissant Dieu. Dès lors, la bénédiction de Jésus durant son Ascension, soulignée par deux fois, pourrait faire écho à l’acclamation des disciples lors de l’entrée de Jésus à Jérusalem : Béni soit celui qui vient. Désormais exalté, le Christ bénit ses disciples qui reprennent son chemin et marchent à sa suite, depuis leur entrée à Jérusalem jusqu’à leur passion. L’Ascension de Jésus ouvre donc la voie de la mission pour les Apôtres.

Quarante jours pour le Royaume

Le passage de la mer Rouge par les Hébreux, gravure de la fin du XIXe

Les quarante jours mentionnés dans le récit des Actes des Apôtres jouent donc un rôle plus symbolique que chronologique. Quarante c’est bien sûr le nombre d’années que le peuple de Moïse passa au désert en compagnie de son Seigneur qui les précédait sur la route dans la nuée pendant le jour (Dt 1,33). Le Christ exalté dans la nuée rappelle le dessein de salut de Dieu pour son peuple. Un salut qui porte désormais le nom de Christ Jésus. Ces quarante jours nous rappellent également, ceux que Jésus passa au désert au début de l’évangile (Lc 4,1-13). Ils soulignent encore cette victoire du Christ sur le tentateur, annonçant celle sur la mort et le mal lors de la croix et de la résurrection. En cela, la mention abrupte du mont des Oliviers en Actes rappelle justement le début du chapitre de sa passion (Lc 22,39). Le livre des Actes des Apôtres lui-même associe ce laps de temps à l’inauguration d’une ère nouvelle : celle de l’instauration du Royaume de Dieu. C’est à eux qu’il s’est présenté vivant après sa Passion ; il leur en a donné bien des preuves, puisque, pendant quarante jours, il leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu ( Ac 1,3). Un royaume désormais confié aux Apôtres et qui va se déployer tout au long du livre des Actes, grâce à la présence agissante de l’Esprit Saint et la Parole de Dieu, deux acteurs majeurs de ce livre. Bref tout nous prépare à la suite.

Je vais m’arrêter ici, car justement, la prochaine fois il nous faudra faire le lien entre ces récits d’Ascension et la mission des disciples.

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François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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