Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

Matthieu et l’ascension des disciples (6)

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La gloire du Christ

Il n’y a pas de récit d’Ascension dans l’évangile de Matthieu. Il se clôture par une dernière rencontre du Ressuscité avec ses disciples sur une montagne de Galilée (28,16-20). Nous y reviendrons. Comme toujours l’idée d’un départ céleste de Jésus ressuscité vers le Père est évoquée au sein même de l’évangile et nous y retrouvons des thèmes déjà abordées avec la revendication ici, de la mère des fils de Zébédée, de voir ses deux rejetons assis l’un à droite et l’autre à gauche du Christ dans son Royaume (20,21). Cette intronisation de Jésus dans le royaume du Père est aussi un thème majeur de l’évangile de Matthieu.

L’évangéliste est d’ailleurs celui qui attire le regard de son lecteur vers ce Royaume des Cieux ou vers ce divin Père qui est aux Cieux, bien plus que tous les autres évangélistes.  Ou pour le dire d’une autre manière, chez Matthieu, l’Ascension est déjà commencée. Le Christ de Matthieu élève ses disciples vers le Père. D’ailleurs l’évangéliste nous fait gravir bien plus de montagnes que Marc, Luc et Jean et Jésus est d’abord celui qui veut l’ascension des siens.    

Le jugement du Fils de l’homme

Michel Ange, Le Jugement Dernier, Chapelle sixtine, 1541

Cette gloire céleste du Christ que l’évangéliste a donné à voir sur la montagne de la Transfiguration (Mt 17,1-8), est évoquée maintes fois avec la figure du Fils de l’homme qui vient justement ouvrir les cieux et permettre son accès aux fidèles. La glorification du Fils est, comme chez Marc, liée à sa Passion et à sa Résurrection. Cependant, Matthieu déploie cet avènement comme un lieu de jugement. Les versets suivants pourraient résumer ce lien entre la croix et le jugement du Fils de l’homme :

16, 24Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. 25Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. 26Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ? 27Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa conduite.28Amen, je vous le dis : parmi ceux qui sont ici, certains ne connaîtront pas la mort avant d’avoir vu le Fils de l’homme venir dans son Règne. »

Albrecht Altdorfer, le Christ en Croix entre Marie et Jean, 1512

Élévation du Christ et jugement sont liés. Car la croix et la résurrection inaugurent le royaume de Dieu à travers le règne de son Fils et Messie. Et si Jésus élève ses disciples vers le Très-Haut, vers la gloire du Père, c’est en raison de leur propre abaissement et humilité. Le jugement selon Matthieu est un jugement à l’aune de la foi au Christ et de sa charité envers les plus bas, les plus petits. Ce que nous rappellera la parabole du jugement dernier que je résume ici :

Mt 25 31Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. 32Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres […] 34Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. 35Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli” […] 37Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ?  39tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?” 40Et le Roi leur répondra : “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.”

L’élévation du disciple, à la suite du Christ, impose ainsi d’embrasser le mystère de la croix et de l’abaissement, d’embrasser ceux que le Christ vient élever au Père : les plus petits de ses frères : indigents, méprisés, étrangers… Foi et charité sont les moteurs de cette ascension vers le Père.

 La finale de Matthieu

Ainsi, les derniers versets de Matthieu n’évoquent donc pas plus l’Ascension du Christ que celle des disciples à la suite du Christ. C’est sur une montagne de Galilée qu’ils ont été invités à se rendre pour rencontrer le Ressuscité. L’image reprend la manifestation de Dieu à Moïse et aux anciens sur le mont Sinaï lors du don de la Loi (Ex 19) et de l’instauration de l’Alliance (Ex 24) :

Mt 28, 16 Les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre. 17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes. 18 Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles :
« Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.
 19 Allez ! De toutes les nations faites des disciples :
 baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,
20 apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé.
Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

La venue des disciples suscite à la fois adoration et doutes. Ces derniers ne concernent pas tant le fait que Jésus soit ressuscité mais plus l’identité divine du Ressuscité. Ainsi les paroles de Jésus viennent authentifier sa souveraineté divine.

Rembrandt, Jesus et ses disciples, 1634

Si l’on veut rendre compte de ce passage, il nous faut d’abord nous attarder sur sa construction. Il est encadré par deux versets faisant mention justement de la divinité filiale de Jésus. Le ressuscité est celui qui a tout pouvoir au ciel et sur terre, faisant le lien entre l’espace divin et le monde terrestre. (v.18b) Mais il est aussi celui qui accompagne ses disciples jusqu’à la fin du monde, (v.20b) expression qui fait écho au jugement dernier. Le Christ gouverne ainsi le temps et l’espace à la manière du Créateur qui confirme l’instauration d’une ère messianique.

C’est dans ce temps et cet espace que les apôtres reçoivent leur commandement et leur mission. Celle-ci est liée à la Parole. Il s’agit de faire, de susciter des disciples (v.19a) qui apprennent à observer, garder les paroles de Jésus-Christ (v.20a). La glorification de Jésus auprès du Père, qui authentifie sa souveraineté, vient créer un lien nouveau entre les hommes : les faire naître à la condition de disciples de Jésus. Mais bien plus, il s’agit aussi de les élever ou plutôt de les plonger dans l’amour trinitaire et divin. Le verbe baptiser au nom de n’est pas une simple formule rituelle. La triade Père, Fils et Saint Esprit ne se trouve qu’en trois autres endroits de l’Évangile selon Matthieu : lors de l’annonce fait à Joseph (1,18-20) à la théophanie du Jourdain (3,16-17) mais aussi à la passion (27,46-50). Devenir disciples et se rapprocher du Royaume du Père consiste à rejoindre ce mouvement d’abaissement du Fils : depuis l’incarnation jusqu’à la Croix. C’est là, en-bas, auprès de ses tout-petits que le Christ continue à se rendre présent, avec vous jusqu’à la fin du monde.

Demeurer disciples et demeurer en Dieu, Père, Fils et Esprit

Dans l’évangile de Matthieu, la Passion et la Résurrection du Christ ouvrent donc une nouvelle ère où Dieu demeure à jamais présent par son Fils. Certes il y a sa Parole, ses enseignements, ses gestes… mais il s’agit pour Matthieu d’affirmer la présence toujours actuelle, vivante et vivifiante du Christ à son Église. La mention de l’Esprit Saint rejoint aussi cette affirmation qu’on trouve chez saint Jean. La Résurrection et l’Ascension ne mettent pas fin à la présence du Christ, mais, par le don de l’Esprit, le rend toujours efficace. Il demeure avec les siens, comme le rappelle l’évangile de Jean :

Jn 14,23…29Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ;mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. […] Le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. […] Je m’en vais, et je reviens vers vous.

Je suis avec vous …  nous nous ferons une demeure chez lui … Le ministère de Jésus au milieu des siens n’est pas de l’ordre du temporaire, de l’épisode passager. Au contraire, sa venue a instauré une relation nouvelle entre Dieu et ses disciples ; une relation que rien ne peux rompre désormais. S’il n’est plus « visible » il demeure présent, et le don de l’Esprit scelle à jamais ce lien qui unit le Seigneur aux siens.

Références et citations

François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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