Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

Marc et l’abaissement du Fils de l’homme (5)

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Pour tout vous dire je n’avais pas prévu de consacrer un article entier à l’évangile selon Marc au sujet des récits d’Ascension. Je pensais juste l’évoquer brièvement dans celui consacré à Luc. Mais c’est souvent ainsi avec la Parole de Dieu : on pense tirer un petit fil et c’est une toile entière que l’on découvre. D’un point de vue narratif en effet, l’évangile selon Marc fait écho à l’Ascension du Christ dans ses deux derniers versets et de manière très succincte. Mais c’est l’arbre qui cache la forêt.

La conclusion de l’évangile selon Marc

Mc 16, 19Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu. 20Quant à eux, ils s’en allèrent proclamer partout l’Évangile. Le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient.

Fritz von Uhde, L'Ascension du Christ, 1897

La mention de l’élévation au Ciel et l’installation à la droite de Dieu rejoint ce que nous avions vu lors de l’épisode 3 de notre série (Assis à la droite de Dieu). De même, comme dans l’évangile selon Jean (épisode 4 précédent Jean et l’élévation du Christ), l’Ascension n’est pas décrite comme un abandon mais au contraire telle une nouvelle présence du Christ à son Église missionnaire : le Seigneur travaillait avec eux. Beaucoup d’éléments déjà vus ou qui rejoindront d’autres en commun avec les versions de saint Luc, dans l’évangile et les Actes des Apôtres.

Cependant, bien qu’ils soient pertinents et signifiants, ces versets appartiennent à un ajout tardif à l’évangile de Marc (16,9-20 – cf article sur les finales de Marc). En dehors de cette finale ascensionnelle, l’évangile de Marc pourrait bien nous surprendre quant à l’élévation du Christ à la droite de Dieu.

Les fils de Zébédée et le Fils de l’Homme

Dans l’évangile de Marc, l’expression « assis à la droite de » apparaît  à un autre endroit de l’évangile : lors de la revendication des fils de Zébédée auprès de Jésus.

Mc 10, 35 Alors, Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchent de Jésus et lui disent : « Maître, ce que nous allons te demander, nous voudrions que tu le fasses pour nous. » 36Il leur dit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? »37Ils lui répondirent : « Donne-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. »

Je ne vais pas faire une analyse détaillée de ce passage que j’ai déjà commenté par ailleurs (Mc 10,35-44 La revendication des fils de Zébédée). Mais cet épisode résume assez bien la pensée de Marc. Alors que les fils de Zébédée demandent à suivre leur maître dans son ascension et son intronisation céleste auprès de Dieu, Jésus leur donne à entendre ce qu’est la véritable ascension glorieuse :

Mc 10, 38Jésus leur dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisé du baptême dans lequel je vais être plongé ? » 39Ils lui dirent : « Nous le pouvons. » Jésus leur dit : « La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé.40Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé. »

Maitre de Ventosilla, Saint Jacques et saint Jean, apôtres.1530

La réponse de Jésus est claire. La véritable ascension est donnée à voir dans l’abaissement même du Christ jusque dans sa passion à laquelle fait écho la mention de la coupe et du baptême. On retrouvera d’ailleurs l’expression « à droite et à gauche » du Christ au moment de la croix où avec lui ils crucifient deux bandits, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. (15,27).

Cet abaissement vaudra aussi pour les disciples : s’élever vers Dieu c’est accepter de s’abaisser aux yeux des hommes. Ce que d’ailleurs Jésus confirme un peu plus loin aux dix autres apôtres offusqués de l’attitude de Jacques et Jean :

Mc 10, 41Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean. 42Jésus les appela et leur dit : « Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. 43Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. 44Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous : 45car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

Ainsi dans tout l’évangile de Marc, la figure traditionnellement victorieuse, céleste et conquérante du Fils de l’Homme, figure du Messie et juge eschatologique, est assez discrète et humble (elle le sera moins chez Matthieu).

L’humble figure du Fils de l’Homme

Si chez Marc, Jésus, le Messie et Fils de l’Homme attendu, a le pouvoir divin de remettre les péchés (2,10), s’il est le maître du sabbat (2,28), ce pouvoir n’est en rien un pouvoir de condamnation ou de domination mais une puissance de pardon et de vie. D’autre part, Marc n’évoque la venue céleste du Fils de l’Homme que deux fois, c’est-à-dire rarement. Dans son discours apocalyptique, Jésus lui-même parle de ce jour du jugement ainsi :

Mc 13, 24En ces jours-là, après une pareille détresse, le soleil s’obscurcira et la lune ne donnera plus sa clarté ;25les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes seront ébranlées. 26Alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées avec grande puissance et avec gloire. 27Il enverra les anges pour rassembler les élus des quatre coins du monde, depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel.

Lovis Corint, Deposition de la croix, 1895

Ce jour vient après une détresse et n’apporte pas un châtiment mais une renaissance, une recréation où sont rassemblés les fidèles hier maltraités. Ce jour où le soleil s’obscurcit annonce ici le celui-là même de la crucifixion où à la sixième heure, l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure (15,33). La venue céleste du Fils de l’homme est ainsi interprétée à la lumière de la croix où Jésus se livre par amour, et se fait reconnaître, par la bouche du centurion, comme étant  Vraiment, cet homme Fils de Dieu ! (15,39). La seconde mention chez Marc de la présence céleste du Christ rejoint encore cette assimilation entre élévation et crucifixion. Lors de son procès au Sanhédrin.

14, 61Mais lui gardait le silence et ne répondait rien. Le grand prêtre l’interrogea de nouveau : « Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni ? » 62Jésus lui dit : « Je le suis. Et vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir parmi les nuées du ciel. »

Un abaissement en guise d’Ascension

L’Ascension de Jésus siégeant à la droite de Dieu est intimement associée à sa Passion. C’est ainsi que, en Marc, les dix autres mentions du glorieux Fils de l’Homme concernent les annonces de sa mort et sa Résurrection, comme ici :

Mc 10, 33« Voici que nous montons à Jérusalem. Le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort, ils le livreront aux nations païennes, 34qui se moqueront de lui, cracheront sur lui, le flagelleront et le tueront, et trois jours après, il ressuscitera. »

C’est en se livrant, en abandonnant toute velléité de domination, de haine, de vengeance que le Christ montre le visage céleste de Dieu serviteur et aimant. C’est cette même figure que l’évangéliste Jean mettra à l’honneur dans le dernier discours de Jésus avant sa Passion :

Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui [… ] C’est pour peu de temps encore que je suis avec vous. Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Jn 13,31…35.

L’ascension et la glorification du Fils de l’homme c’est l’abaissement, la mise au jour, d’un amour livré pour ses disciples. Ce don éternel du commandement nouveau invite les disciples à cet abaissement pour vivre dans l’amour mutuel. Matthieu que nous entendrons la prochaine fois résume à sa façon ce mystère d’une ascension dans l’abaissement :

Mt 23,11Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. 12Qui s’élèvera sera abaissé, qui s’abaissera sera élevé.

Le lavement des pieds

François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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