Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

Prier sans se décourager (Lc 18,1-8)

Évangile du 29ème dimanche ordinaire (année C)
Lc 18,1-8

L’évangile de Luc nous avait dernièrement fait entendre l’épisode de la guérison de dix lépreux. « Jésus, maître, prends pitié de nous ! » imploraient-ils. Ce cri unanime consistait leur ultime prière désespérée. C’est maintenant une parabole sur l’importance d’une prière emplie d’espérance vive et tenace que l’évangéliste nous propose.

Des lépreux au fils de l’homme

Arche de Noé, Mosaïque de la chapelle palatine de Palerme, XIIs.

Nous en avons l’habitude, la lecture liturgique et dominicale est « relativement » continue. Cette fois-ci dix-huit versets (Lc 17,20-37) sont omis. Ceux-ci concernent l’avènement du Règne de Dieu. Ce passage est pourtant nécessaire car il nous permet de comprendre le thème de la parabole en l’intégrant dans l’univers du jugement divin et eschatologique.

A la demande des pharisiens sur l’échéance du Règne de Dieu, Jésus répond en donnant pour horizon l’avènement du Fils de l’homme et de sa passion. Ce jour-là, inattendu comme le déluge au temps de Noé ou la destruction de Sodome, Dieu vient rétablir sa justice grâce au ‘Fils de l’Homme’. Une justice à laquelle la passion du Fils va donner sens.

Le contexte de la parabole

Lc 17 20 Comme les pharisiens demandaient à Jésus quand viendrait le règne de Dieu, il prit la parole et dit : « La venue du règne de Dieu n’est pas observable.21 On ne dira pas : “Voilà, il est ici !” ou bien : “Il est là !” En effet, voici que le règne de Dieu est au milieu de vous. » 22 Puis il dit aux disciples : « Des jours viendront où vous désirerez voir un seul des jours du Fils de l’homme, et vous ne le verrez pas […] 26 Comme cela s’est passé dans les jours de Noé, ainsi en sera-t-il dans les jours du Fils de l’homme.
–> Lire l’intégralité du passage.

La parabole qui va suivre s’inscrit dans ce contexte de Jugement en mettant en scène un juge et une veuve.

La prière et le jugement

Lc 18 1 Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager :

Prier

Le dessein de la parabole est donné d’emblée, chose rare. Il concernera la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager. Deux choses peuvent nous questionner : pourquoi Luc a-t-il placé cette parabole à ce moment de son évangile ? Et de quel découragement est-il question ?

Le contexte immédiat peut nous aider à répondre à la première question. L’annonce de l’avènement du Fils de l’homme, que viendra révéler la croix, est associée au jugement divin où celui qui cherchera à conserver sa vie la perdra. Et qui la perdra la sauvegardera. Je vous le dis : Cette nuit-là, deux personnes seront dans le même lit : l’une sera prise, l’autre laissée.  (17,33-34) suscitant ici un questionnement : « Où donc Seigneur ? »

La Passion annoncée vient bouleverser les critères du jugement : où se fera la justice ? quelles seront les charges ? … les disciples sont, sur ce point, désorientés. Plus loin une autre parabole viendra confirmer ce contexte judiciaire puisqu’il débute ainsi : À l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres, Jésus dit la parabole que voici. (18,9).

Prière et jugement sont donc étroitement associés. Le jugement du Fils de l’homme annoncé est déstabilisant y compris pour les disciples qui sont invités à suivre leur Seigneur jusqu’à perdre leur vie comme si des épreuves les attendaient. La parabole de la veuve et du juge éclaire ainsi, non pas le sens de la prière, mais l’importance de la persévérance.

Le juge impie et la veuve importune

Lc 18 2 « Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes. 3 Dans cette même ville, il y avait une veuve qui venait lui demander : “Rends-moi justice contre mon adversaire.” 4 Longtemps il refusa ; puis il se dit : “Même si je ne crains pas Dieu et ne respecte personne, 5 comme cette veuve commence à m’ennuyer, je vais lui rendre justice pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer.” »

John Everett Millais, La veuve et le juge inique, 1864

La parabole est tout aussi déroutante que le jugement annoncé. Elle présente en effet un juge inique et impie. Est-ce encore un juge ? Peut-on juger sans s’appuyer sur le respect des plaignants ? La figure de ce magistrat est loin d’être exemplaire, il se situe même à l’opposé du juge divin. Face à ce juge sans justice, une veuve. Celle qui, en ce premier siècle, ne bénéficie plus d’un ‘défenseur’, d’un appui social, économique, et doit ainsi compter sur la charité et l’aumône de son entourage. L’injustice peut être son quotidien. Mais c’est à ses côtés que Dieu, le juste juge, se tient :

Ex 22, 21 Vous n’accablerez pas la veuve et l’orphelin . 22 Si tu les accables et qu’ils crient vers moi, j’écouterai leur cri.23 Ma colère s’enflammera et je vous ferai périr par l’épée : vos femmes deviendront veuves, et vos fils, orphelins.

Où est la justice ?

En refusant de donner droit à la veuve, le juge de la parabole n’est plus seulement « à l’opposé » de Dieu mais en « opposition » à sa Parole et à sa Loi. Il ne craint ni la justice de Dieu et ne se laisse toucher par personne. Seule l’extrême ténacité de la veuve vient à bout de ce magistrat inique. Pourtant, la justice est certes rendue mais plus par intérêt personnel que par souci d’équité ou de vertu morale. Grâce à sa prière persévérante, la veuve obtient d’être entendue. La parabole se rapproche en cela de celle du gérant malhonnête qui donnait en exemple un homme sans moral loué par son maître.

Comme pour cette dernière nous sommes embarrassés. D’une part nous nous réjouissons que la veuve ait été entendue, mais d’autre part, nous ne trouvons rien à féliciter dans l’attitude de ce juge. Où veut donc en venir Jésus ? Où est la justice ici ?

La justice par la foi

Lc 18 6Le Seigneur ajouta : « Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice ! 7 Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ? 8 Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »

Eugène Burnand, La parabole du juge inique et de la veuve, XIX° s.

Comme pour le mauvais gérant, la parabole souligne le contraste entre le magistrat et l’attitude divine. Si un juge inique et impie fait justice à la demande insistante d’une veuve, combien plus le Seigneur, juste juge, répondra sans délai à la prière des siens. Il n’y a donc plus à se décourager, ni rien à craindre dans le jugement du Seigneur qui connaît ses élus : ceux qui crient vers lui dans la foi face à l’injustice des hommes. La justice est donc maintenant désignée non plus en terme de mérite ou de perfection mais d’élection, c’est-à-dire de relation privilégiée : une relation de foi et d’espérance dont la prière est l’expression même.

La prière et l’espérance

Francois-Joseph Navez, l'obole de la veuve, 1840

La parabole de Jésus vient opposer deux figures. il y a d’abord le juge, qui porte un titre et possède le savoir à propos des lois et des jurisprudences. Il est en ‘théorie’ du côté de la justice mais ne l’applique que par intérêt personnel, sans mention de miséricorde. La justice est son métier, il en vit, tranquille. Et il y a cette femme qui vit l’injustice face au mal que lui cause un adversaire. Elle connaît la valeur du mot Justice. Il est pour elle synonyme de survie et de Salut.

Paradoxalement, comme le montre son opiniâtreté, elle croit plus en la Justice que ce juge inique. Sa prière exprime toute sa foi, son espérance pour être établie dans son droit, pour être sauvegardée du mal et protégée. Or ce que le juge n’entend pas, c’est son drame et sa situation de détresse. Bien pus, cette surdité devient elle-même une affliction supplémentaire. Et la veuve ne doit son salut qu’à sa persévérance dans l’épreuve.

Mais si le juge de la parabole fait le sourd, il est autrement de Dieu et de son Messie. Finalement, la veuve ne doit son salut qu’à sa ténacité. Car le Seigneur entend et fait justice comme un berger envers une brebis égarée, comme le père envers son cadet indigne, comme envers le pauvre Lazare. La prière de cette femme représente cette foi tenace en un Dieu qui entend le cri des siens, sans délai. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? La remarque de Jésus peut nous étonner, mais sans doute questionne-t-elle à juste titre, la sincérité de notre foi. La parabole suivante nous le fera comprendre.

A T T E N T I O N !

Dimanche prochain (27/10/2019) sera pour l’Église catholique en France, la fête de la dédicace des Églises avec ses textes propres dont un passage de l’Évangile selon Matthieu (Mt 16,13-19) : la profession de Pierre « tu es le Christ ». Évidement dans le cadre notre lecture suivie de l’évangile selon saint Luc, nous poursuivrons l’écoute du chapitre 18 (Lc 18,9-14). Mais je proposerai aussi, dans un autre article, un commentaire pour le passage de Matthieu.

François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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