La venue du règne de Dieu (Lc 17,20-37)

Parallèle : Mt 24,26-34

Dans sa marche vers Jérusalem, une autre rencontre avec les pharisiens amène Jésus à évoquer un thème qui leur est cher : l’avènement du règne de Dieu et du Jugement eschatologique.

Carle Hessay, The Dark Riders, (1971)

Le règne de Dieu au milieu de vous (17,20-21)

17, 20 Comme les pharisiens demandaient à Jésus quand viendrait le règne de Dieu, il prit la parole et dit : « La venue du règne de Dieu n’est pas observable. 21 On ne dira pas : “Voilà, il est ici !” ou bien : “Il est là !” En effet, voici que le règne de Dieu est au milieu de vous. »

Quand viendra le règne de Dieu ?

La question des pharisiens est légitime. L’avènement du règne de Dieu, ici-bas, souvent accompagné de la venue d’un Messie de Dieu, était aussi, dans la pensée juive et pharisienne, l’occasion d’un Jugement divin au bénéfice des justes et au détriment des impies. Les textes apocalyptiques traduisaient un tel événement avec des images de bouleversement cosmique : feu du ciel, séismes, chute des astres… Jésus reprendra ces mêmes images ici, et surtout plus loin (21,5-38), comme elles étaient aussi évoquées à l’occasion de la parabole du riche et de Lazare (16,14-31). La prédication du règne a commencé dès le début du ministère (4,43 ; 6,20…) en Galilée, y compris auprès des pharisiens (11,20 ; 13,18-29 ; 14,15).

Jésus annonce le règne. Et si le lecteur connaît le lien intime qui unit ce règne à la présence et à la personne même de Jésus, il en est autrement des pharisiens. Jésus annonce le règne, mais, nous l’avons vu, ses discours comme ses petits miracles, sont loin de convaincre le groupe des pharisiens : 11, 16 pour le mettre à l’épreuve, [d’autres] cherchaient à obtenir de lui un signe venant du ciel.

Au milieu de vous

La réponse de Jésus renvoie à cette attente, déçue par l’absence de signes venant du ciel, ou autres bouleversements cosmiques. Le règne échappe à toute prédiction céleste, comme le laisse entendre l’expression : Rien n’est observable (paratèrèsis, παρατήρησις) : un mot lié à l’observation des signes et des augures. A la question du quand Jésus répond par le présent du règne de Dieu, cet aujourd’hui déjà évoqué (4,14-20). Le règne se tient pourtant au milieu d’eux. Or, en cet instant, c’est bien Jésus lui-même qui se tient là.

Henry John Stock, Les Quatre et les 24 anciens, 1911

Des jours viendront (17,22-25)

17, 22 Puis il dit aux disciples : « Des jours viendront où vous désirerez voir un seul des jours du Fils de l’homme, et vous ne le verrez pas. 23 On vous dira : “Voilà, il est là-bas !” ou bien : “Voici, il est ici !” N’y allez pas, n’y courez pas. 24 En effet, comme l’éclair qui jaillit illumine l’horizon d’un bout à l’autre, ainsi le Fils de l’homme, quand son jour sera là. 25 Mais auparavant, il faut qu’il souffre beaucoup et qu’il soit rejeté par cette génération.

Ni là-bas, ni ici

Jésus s’adresse désormais à ses disciples : celles et ceux qui, le suivant sur ce chemin, sont mieux à même de comprendre l’avènement du règne en Jésus. S’il advient au milieu d’eux et des pharisiens, ce Règne, inauguré et révélé par le Christ, attend son plein accomplissement. Comme chez les pharisiens, l’attente des fins dernières, associées au retour glorieux du Christ, étaient très forte dans certaines communautés chrétiennes.

Ici encore, les versets ne sont pas des plus affirmatifs. S’ils renvoient les disciples à un avenir : des jours viendront, celui-ci est des plus confus : vous ne le verrez pas. En reprenant le même vocabulaire que précédemment ni ici (idou, ἰδοὺ), ni (ékéï, ἐκεῖ), Luc permet de comprendre que le retour du Fils de l’homme n’est pas plus observable que l’avènement du règne. Luc invite les chrétiens à ne pas suivre ces faux prophètes de fin des temps qui voient dans le moindre bouleversement du monde, les prémices du Jugement dernier. Le Fils de l’homme viendra comme un éclair. L’avenir est imprévisible pour les disciples. Une fois encore Jésus renvoie à un présent, ou plutôt à sa présence au milieu d’eux, dans ce proche avenir, qu’ils verront : le rejet et sa passion, lieu de reconnaissance du Fils de l’homme et de l’accomplissement du règne de Dieu.

Edward Hicks, L'arche de Noé, 1846

Le jour du Fils de l’homme (17,26-30)

17, 26 Comme cela s’est passé dans les jours de Noé, ainsi en sera-t-il dans les jours du Fils de l’homme. 27 On mangeait, on buvait, on prenait femme, on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche et où survint le déluge qui les fit tous périr. 28 Il en était de même dans les jours de Loth : on mangeait, on buvait, on achetait, on vendait, on plantait, on bâtissait ; 29 mais le jour où Loth sortit de Sodome, du ciel tomba une pluie de feu et de soufre qui les fit tous périr ; 30 cela se passera de la même manière le jour où le Fils de l’homme se révélera.

Comme aux jours de Noé et Loth

Jésus use de deux exemples pour illustrer l’avènement du règne et de la fin des temps. Ce ne sont pas tant les figures de Noé (Gn 6-9) et de Loth (Gn 19) qui importent que l’irruption de l’action divine, au milieu de l’ordinaire des jours : on mangeait, on buvait… jusqu’au jour d’un avènement divin inattendu en guise de jugement : le déluge ou la pluie de feu et de souffre. Aucun signe avant-coureur n’avait été donné ou prédit. Seule la fidélité de Noé et de Loth à la parole de Dieu leur permit d’être sauvés avec les leurs. Ces deux exemples permettent de rappeler que l’action de Dieu vient sans prévenir. Ainsi en sera-t-il de son Règne faisant irruption dans le monde, au milieu d’eux, de manière inattendue et soudaine. Le texte de Luc demeure encore ambigu : à quel événement faut-il associer cette révélation du Fils de l’homme ? A son retour glorieux lors de sa parousie eschatologique ? Ou bien, prochainement sur la croix ? Effectivement, l’évangile de Luc associe à la mort de Jésus des bouleversements cosmiques: obscurité sur toute la terre, soleil caché (23,44-45).

Johann Georg Trautmann, Loth, XVIIIe s.

En ce jour-là (17,31-37)

17, 31 En ce jour-là, celui qui sera sur sa terrasse, et aura ses affaires dans sa maison, qu’il ne descende pas pour les emporter ; et de même celui qui sera dans son champ, qu’il ne retourne pas en arrière. 32 Rappelez-vous la femme de Loth. 33 Qui cherchera à conserver sa vie la perdra. Et qui la perdra la sauvegardera. 34 Je vous le dis : Cette nuit-là, deux personnes seront dans le même lit : l’une sera prise, l’autre laissée. 35 Deux femmes seront ensemble en train de moudre du grain : l’une sera prise, l’autre laissée. »1 37 Prenant alors la parole, les disciples lui demandèrent : « Où donc, Seigneur ? » Il leur répondit : « Là où sera le corps, là aussi se rassembleront les vautours. »

Le jugement

L’avènement définitif du Règne appelle un jugement. Les images utilisées sont terrifiantes, au premier regard. Ce jugement vient ce jour-là, expression très eschatologique, sans prévenir : pas la peine d’attendre pour s’y préparer et inutile de revenir en sa maison, pour conserver sa vie. L’une sera prise, choisie pour être de ce Règne, l’autre laissée, délaissée. Mais s’agit-il d’un choix arbitraire ? Par rapport aux images précédentes, Luc ne fait aucune référence à un châtiment dans le déluge ou le feu. Il insiste davantage sur l’appel en faveur de celles et ceux qui le suivent, prêts à être pris. Les autres sont laissés là. Ces derniers, comme la femme de Loth, préfèrent retourner en arrière, c’est-à-dire, se refusent à cette nouveauté et à cet inattendu, en ne choisissant pas la voix du règne de Dieu. Pour eux tout est-il perdu ? Pas si sûr : Luc a suffisamment fait appel à la patience et à la miséricorde de Dieu, même envers les pécheurs (13,18-21 ; 15,1-32) et le genre littéraire apocalyptique a pour dessein un appel à la conversion.

La référence à la femme de Loth, qui s’y refusa, insiste sur le nécessaire écoute de la parole de Dieu, ici en l’occurrence du Christ, pour être sauvé. Ces versets, destinés aux disciples, apparaissent comme un encouragement à tenir dans la fidélité, y compris dans les épreuves, comme peut le rappeler ce verset : Qui cherchera à conserver sa vie la perdra ; verset qui n’est sans évoquer cet autre passage : 9, 23 Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. 24 Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera.

Jindřich Prucha, Crucifixion, 1912

Là où est le corps

Les paroles de Jésus suscitent l’interrogation des disciples. Celle-ci n’est plus d’ordre temporel : 17,20 quand viendrait le règne de Dieu ? mais géographique : où donc, Seigneur  ? La réponse de Jésus est assez énigmatique : Là où sera le corps, là aussi se rassembleront les vautours. La référence peut être double. D’une part la mention du corps, mort, renvoie à la passion annoncée du Fils de l’homme : qu’il souffre beaucoup et qu’il soit rejeté par cette génération. La clé de lecture et de compréhension du jugement eschatologique demeure la croix du Christ, à Jérusalem, où se révèlera le pardon et le salut de Dieu (23,26-43), dans l’indifférence et le mépris de beaucoup. Mais, d’autre part, ce corps, ici anonyme, peut aussi annoncer les épreuves qui attendent les disciples comme les lecteurs. Un appel à ne pas se décourager à tenir et persévérer, dans le salut et la victoire du Règne.


  1. Le verset 36 est omis de éditions. Présent dans quelques manuscrits, il est plutôt reconnu pour être un ajout tardif :  Deux hommes sont au champ : l’un sera pris et l’autre laissé.

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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio