Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

La guérison de dix lépreux (Lc 17,11-19)

Évangile du 28ème dimanche ordinaire (année C)
Lc 17,11-19

Après une série de paraboles et de discours, Luc nous fait à nouveau entendre un récit de guérison (Lc 14,2-4) dans un contexte qui n’est plus conflictuel. Ce passage de dix lépreux est un des rares récits de miracles qui ne comportent, après la guérison, aucune réaction, positive ou négative, venant de la foule ou d’autres témoins.

Entre la Samarie et la Galilée

Lc 17 11 Jésus, marchant vers Jérusalem, traversait la région située entre la Samarie et la Galilée. 12 Comme il entrait dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s’arrêtèrent à distance 13 et lui crièrent : « Jésus, maître, prends pitié de nous. » 14 A cette vue, Jésus leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres. » En cours de route, ils furent purifiés.

D’emblée, et pour la troisième fois dans l’évangile de Luc, le récit fait mention de la marche (résolue) de Jésus vers Jérusalem (9,51.53 ; 13,22 et ici 17,11). Ces indications ouvrent chacune sur un temps spécifique moins géographique que thématique. Car ici nous sommes encore entre la Samarie et la Galilée, comme déjà en 9,52 Il envoya, en avant de lui , des messagers ; ceux-ci se mirent en route et entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue. Ne cherchons donc pas de cohérence quant à l’itinéraire de Jésus dans ces chapitres de l’évangile de Luc. Ce dernier nous dessine un crescendo en quatre étapes qui nous fera parvenir à Jérusalem.   

  • 9,51-13,22 : Être disciple du Christ pour annoncer le Règne de Dieu.
  • 13,22-17,10 : Être disciple pour prendre la dernière place … (contre des Pharisiens.)
  • 17,11-18,20 : Être disciple pour accueillir un salut universel et surprenant
  • 18,31-19,28 : Accueillir le Sauveur à l’image de Bartimée et de Zachée.

Et encore des Samaritains

Aimé Morot, le bon samaritain, 1880

Dans ce premier récit, Luc met en scène Jésus et dix lépreux et il ne sera fait mention d’aucune réaction ni des disciples, ni des pharisiens, ni même de la foule qui habituellement le suit (14,25). C’est une manière de faire de ce passage un élément introductif aux thèmes du salut universel et de l’inattendu Règne de Dieu qui vont suivre. Et à ce propos nous retrouvons ces samaritains que nous avions déjà croisés lors du départ de Jésus vers Jérusalem (9,52) ainsi qu’à l’occasion de la parabole du ‘bon samaritain’ (10,33) où il était également question de prêtre. Au refus des samaritains d’accueillir Jésus montant vers Jérusalem (9,52), répond maintenant l’accueil de la parole salvatrice de Jésus par un Samaritain (17,11). La situation semble s’être bénéfiquement inversée faisant passer les lecteurs d’un regard négatif à un regard positif sur ces « étrangers » au monde Juif de Jérusalem et au monde du salut. De passage, de conversion, il en sera d’ailleurs question dans ce récit.

Prends pitié de nous

L’histoire est d’abord celle d’une rencontre assez distante. Mais celle-ci est moins une distance de mépris qu’une séparation prophylactique entre des lépreux (supposés être contagieux) et des individus sains, entre ces impurs et les purs … entre ces soi-disant Lazare oubliés de Dieu et les supposés riches en bénédictions. La distance est telle que les lépreux sont obligés de crier pour se faire entendre. Mais ce cri est aussi celui d’une détresse humaine qui s’adresse à un sauveur et guérisseur. Ces dix lépreux en appellent à la miséricorde de Jésus, cette même miséricorde que manifestait le bon samaritain envers l’anonyme blessé (10,33).

Allez vous montrer aux prêtres

La réponse de Jésus de se montrer aux prêtres peut (et doit) nous surprendre. Elle n’est ni une formule de guérison, ni une bénédiction. On aurait pu s’attendre à ce que Jésus s’approche d’eux comme précédemment envers ce lépreux sur qui Jésus étendit la main et le toucha en disant : « Je le veux, sois purifié. » À l’instant même, la lèpre le quitta (5,13). Étonnamment, à ces lépreux qui marquaient une « saine » distance, Jésus les renvoie encore plus loin de lui, auprès des prêtres à Jérusalem.

Cet envoi n’est pas pour autant une démission de Jésus qui confierait la guérison au sacerdoce du Temple. Ni les prêtres, ni leurs sacrifices n’ont la charge et le pouvoir de guérir. Jésus envoie ces hommes au lieu prévu par la Loi pour un diagnostic sur leur lèpre. Ce lien entre les prêtres et la lèpre est décrit dans le livre du Lévitique :

Lv 132« Quand un homme aura sur la peau une tumeur, une inflammation ou une pustule, qui soit une tache de lèpre, on l’amènera au prêtre Aaron ou à l’un des prêtres ses fils.3 Le prêtre examinera la tache sur la peau de l’homme. […] 44 Le prêtre le déclarera impur : il a une tache à la tête. 45 Le lépreux atteint d’une tache portera des vêtements déchirés et les cheveux en désordre, il se couvrira le haut du visage jusqu’aux lèvres, et il criera : “Impur ! Impur !”

Lèpre, impureté et ostracisme

Selon Lv 13, les prêtres du Temple de Jérusalem ont pour rôle d’examiner le souffrant et d’établir un diagnostic. Après un protocole précis, ils sont habilités à déclarer un membre des fils d’Israël pur ou impur. Ainsi, le sacerdoce du Temple protège l’intégrité du peuple. Toute maladie de peau était suspecte de lèpre et donc dangereusement contagieuse. Mettre le malade à l’écart était un moyen pour se préserver le peuple de toute contagion. Retranché hors de son village, tout personne déclarée impure du fait de sa lèpre se voyait aussi exclue du Temple … jusqu’à ce qu’un prêtre ne la déclare à nouveau pure … après diagnostic.

La maladie s’oppose à la Vie créée par Dieu ; étant non conforme au dessein créateur, elle appartient au domaine de l’impur. Le malade ne pouvait – jusqu’à ce qu’il recouvre sa santé – participer aux offices du Temple. En ce qui concerne la lèpre, c’est la parole d’un prêtre du Temple qui sera habilitée à faire passer l’homme lépreux dans le domaine de la pureté.

En cours de route, ils furent purifiés

Naaman se purifiant dans le jourdain, 1897

Mais pourquoi renvoyer ces dix hommes aux prêtres du Temple ? Jésus n’opère aucun geste et ne prononce aucune parole de guérison. Et pourtant, ces dix hommes se mettent en route. Si Jésus les renvoie aux prêtres du Temple, c’est pour qu’ils obtiennent d’eux un diagnostic positif. Ces dix ont mis toute leur confiance en la Parole de Jésus avant même leur guérison. Leur départ vers Jérusalem est une réponse de foi. Luc rapporte ne souligne aucune tergiversation. A l’inverse, dans le second livre des Rois Naaman a longtemps hésité (2R 5) avant de suivre la parole du prophète Élisée et de plonger simplement dans le Jourdain pour guérir de sa lèpre. Ici nos dix hommes font confiance résolument à la parole de Jésus.

En cours de route, ils furent purifiés et cette route celle de la foi au salut en Jésus Christ, qui mène paradoxalement à ce qui s’annonce être le lieu de sa passion.

Le retour du samaritain

Lc 17 15 L’un d’eux, voyant qu’il était guéri, revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix. 16 Il se jeta face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce. Or, c’était un Samaritain. 17 Alors Jésus prit la parole en disant : « Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés ? Les neuf autres, où sont-ils ? 18 Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu ! » 19 Jésus lui dit : « Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé. »

Comme le met en scène saint Luc, l’un d’eux semble avoir saisi que l’unique prêtre et temple c’est Jésus lui-même. C’est bien devant lui qu’il se prosterne et qu’il glorifie Dieu. Or c’était un Samaritain. Mais en quoi cela doit-il nous étonner ? En règle générale, les Samaritains ne s’associent pas aux Juifs. Et inversement. Malheureusement seule la lèpre avait réuni, à l’écart du monde, des hommes de ces deux clans. C’est une chose que l’on peut souligner : malheureusement, dans ce cadre judéen, l’impureté unit plus les hommes que la pureté. Or le dessein de Dieu et de son Christ n’est-il pas de rassembler les fils perdus (Lc 15) ?

Cependant, malade ou guéri, un samaritain ne pourra se montrer au Temple : il en est exclu ! Qui aurait pu dès lors le déclarer « pur » ? C’est donc ici la pointe de notre récit. Le lieu du Temple ne permet pas ni la guérison et ni même une pleine réconciliation. De la même manière, notre Samaritain ne se rendra pas au mont Garizim (jouant le rôle de lieu saint chez les Samaritains). Il est le seul à avoir reconnu en Jésus celui qui instaure ce nouveau règne de Dieu, unissant dans la foi Juifs et étrangers au Judaïsme.

Relève-toi et va, ta foi t’a sauvé

Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé : voilà une phrase récurrente dans les récits de miracles de Jésus, qui associe foi et salut. Le salut ne réside pas seulement dans la guérison. Il est une renaissance : ‘Relève-toi’, telle une résurrection, un retour à une vie sociale et religieuse qui trouve sa source dans le Christ. Mais il ne s’agit pas d’un retour à une vie passée ou rêvée. La parole de Jésus n’est pas un constat, un diagnostic, mais un envoi. Le véritable salut consiste en cette écoute de sa parole et cette marche à la suite du Christ, celui qui vient révéler la miséricorde de son Père, envers tous ses enfants.

Lors de la parabole du Samaritain, n’avions-nous pas entendu : Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. » (Lc 10,37)

François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).

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