L’hémorroïsse et la fille de Jaïre (Lc 8,40-56)

Parallèles : Mc 5,21-43 ; Mt 9,18-26

Nous voici au dernier épisode des péripéties lacustres de Jésus : tempête, exorcisme et maintenant guérison et retour à la vie. Cette aventure en barque, avec ses disciples, témoins muets, prépare à l’envoi en mission (9,1-6).

Gabriel von Max, La résurrection de la fille de Jaïre,1878

La supplication de Jaïre (8,40-42)

8, 40 Quand Jésus revint en Galilée, il fut accueilli par la foule, car tous l’attendaient. 41 Et voici qu’arriva un homme du nom de Jaïre ; c’était le chef de la synagogue. Tombant aux pieds de Jésus, il le suppliait de venir dans sa maison, 42 parce qu’il avait une fille unique, d’environ douze ans, qui se mourait. Et tandis que Jésus s’y rendait, les foules le pressaient au point de l’étouffer.

Dans l’attente

Le contraste est fort entre le rejet des Géraséniens et l’attente impatiente des Galiléens. Cependant, comme très souvent, Luc va se servir de faits et d’événements qui vont réorienter cette attente. Pour cet épisode, l’évangéliste propose deux récits imbriqués l’un dans l’autre : la guérison d’une femme hémorroïsse et le retour à la vie d’une jeune fille. Après la victoire sur la tempête, puis sur une légion de démon, Jésus doit affronter la maladie et surtout la mort d’une enfant. Sur cette rive du lac de Génésareth, tous l’attendent, mais certains plus que d’autres qui espèrent un salut.

Jaïre

Un premier personnage se présente, et non des moindre : il s’agit du chef de la synagogue, nommé Jaïre. Le titre chef de la synagogue renvoie davantage à une mention honorifique qu’à un statut religieux. Ainsi sont désignés ceux qui pourvoient aux besoins de la synagogue. Du reste, le récit nous le décrit, par cette expression, comme un homme pieux et religieux, attaché à sa communauté.

Mais ni sa religiosité, ni son statut n’ont évité l’agonie de sa fille. Son seul recours est maintenant de se tourner vers Jésus, et se jeter aux pieds de celui-là même, qui fut jeté hors de la synagogue de Nazareth (4,30), et vient d’être retourné à sa frontière par les Géraséniens (8,37).

Une fille unique

Luc est plus sobre que les autres évangélistes. Nous n’entendons pas la demande de Jaïre d’imposer les mains pour que l’enfant guérisse ( Mc 5,21-43 ; Mt 9,18-26). Cependant, Luc se distingue de Marc, et de Matthieu, en faisant de la jeune fille, l’unique enfant de Jaïre, dramatisant la scène. Le détail a son importance non seulement pour le côté tragique, mais aussi parce qu’il nous renvoie au retour à la vie du fils de la veuve de Naïm (7,11-17). De même, la demande de Jaïre n’est pas sans évoquer celle du centurion pour son esclave à l’agonie (7,1-10). Ainsi, la jeune fille est désignée par son lien avec son père, comme le jeune homme de Naïm vis-à-vis de sa mère, et l’esclave du centurion. Le lecteur ne peut s’attendre à un échec, et la mise en route de Jésus exprime ce succès attendu, et peut-être même trop attendu comme le souligne la foule oppressante.

Ecole de Rembrandt, la femme hémorroïsse, 17e s.

Une femme (8,43-48)

8, 43 Or, une femme qui avait des pertes de sang depuis douze ans, et qui avait dépensé tous ses biens chez les médecins sans que personne n’ait pu la guérir, 44 s’approcha de lui par-derrière et toucha la frange de son vêtement. À l’instant même, sa perte de sang s’arrêta. 45 Mais Jésus dit : « Qui m’a touché ? » Comme ils s’en défendaient tous, Pierre lui dit : « Maître, les foules te bousculent et t’écrasent. » 46 Mais Jésus reprit : « Quelqu’un m’a touché, car j’ai reconnu qu’une force était sortie de moi. » 47 La femme, se voyant découverte, vint, toute tremblante, se jeter à ses pieds ; elle raconta devant tout le peuple pourquoi elle l’avait touché, et comment elle avait été guérie à l’instant même. 48 Jésus lui dit : « Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix. »

Pourquoi faire attendre ?

Le récit de la guérison de la fille de Jaïre est interrompu par une autre scène. Celle-ci va servir à l’ensemble, même si tout oppose les deux situations. Ainsi, après Jaïre, chef de la synagogue, survient une femme, anonyme. À la supplication explicite du premier s’oppose l’extrême discrétion de la seconde. De même, le récit nous présente cette femme, souffrant depuis douze ans, qui pourrait attendre, et cette fillette de douze ans, à l’agonie.

Certes les deux sont dans une situation de détresse et seul Jésus apparaît comme celui qui peut faire advenir un salut. La fillette est face à la mort et la femme, hémorroïsse depuis douze ans, est dans une situation d’impureté permanente, sans que personne n’ait pu la guérir1

Mais, pourquoi choisir de faire attendre Jaïre au bénéfice de celle qui a déjà obtenu ce qu’elle désirait ? La femme, ayant touché la frange du vêtement de Jésus, est désormais guérie. Pourtant, Jésus s’arrête en demandant : Qui m’a touché ?

Qui m’a touché ?

Qui m’a touché ? La remarque de Pierre montre l’aspect saugrenu d’une telle question quand une foule vous oppresse sur la route de la maison de Jaïre. Mais Jésus insiste : Quelqu’un m’a touché. L’évocation de la force sortie de lui rend compte que la guérison miraculeuse est de son fait (et non de son vêtement) et qu’il en est conscient. Le geste de la femme pouvait s’assimiler à une superstition, mais la réaction de Jésus montre qu’il doit en être autrement. Plus qu’une guérison, c’est le salut qu’elle attendait

Ce n’est pas la guérison volée qui l’intéresse mais la personne. Celle-ci, se voyant découverte, ne peut rester ignorée et c’est bien là le but. La réaction de Jésus oblige la femme à exprimer, a posteriori, sa foi et sa demande. En se jetant aux pieds de Jésus, elle reprend le geste de supplication de Jaïre, signe de sa foi en Christ. Bien plus, en racontant sa démarche et sa guérison, elle témoigne de l’immédiateté du salut.

Le dialogue ne consiste pas en un aveu face à un reproche ou un jugement. Il s’agit d’une réelle restauration. La femme passe de l’ombre, cachée au milieu de la foule, à la lumière du salut. En lui donnant la parole, Jésus lui redonne vie. Une vie plus saine, guérie, mais aussi une vie sociale au milieu de la foule. La phrase de Jésus : Va, ta foi t’a sauvée, va en paix ! manifeste ce salut offert. Elle reçoit de lui comme une nouvelle vie et identité lorsqu’il l’appelle Ma fille, le même terme employé pour désigner la fille de Jaïre. La femme est ainsi reconnue comme enfantée à sa parole. Pour la femme comme pour l’enfant, le salut ne peut attendre et se situe non dans la seule guérison mais dans la parole de Jésus. Celui-ci interprète la guérison « volée » et le rend à sa destinatrice pour qu’elle devienne signe du salut.

Albert von Keller, Resurrection de la fille de Jaïre, 1886

Ta fille est morte (8,49-56)

8, 49 Comme il parlait encore, quelqu’un arrive de la maison de Jaïre, le chef de synagogue, pour dire à celui-ci : « Ta fille est morte. Ne dérange plus le maître. » 50 Jésus, qui avait entendu, lui déclara : « Ne crains pas. Crois seulement, et elle sera sauvée. » 51 En arrivant à la maison, il ne laissa personne entrer avec lui, sauf Pierre, Jean et Jacques, ainsi que le père de l’enfant et sa mère. 52 Tous la pleuraient en se frappant la poitrine. Mais Jésus dit : « Ne pleurez pas ; elle n’est pas morte : elle dort. » 53 Mais on se moquait de lui, sachant qu’elle venait de mourir. 54 Alors il lui saisit la main et dit d’une voix forte : « Mon enfant, éveille-toi ! » 55 L’esprit lui revint et, à l’instant même, elle se leva. Alors Jésus ordonna de lui donner à manger. 56 Ses parents furent frappés de stupeur ; quant à Jésus, il leur commanda de ne dire à personne ce qui était arrivé.

Crois seulement

Une fille, guérie, est revenue à la vie tandis que l’autre est déjà morte. La situation est terrifiante, plus encore si nous nous demandons ce qu’il aurait pu en être si Jésus ne s’était pas arrêté. La mort semble mettre un coup d’arrêt à la marche de Jésus. Comme si, désormais, nul n’y pouvait rien. Nul sinon, Jésus et c’est bien la demande faite à Jaïre : Crois seulement, et elle sera sauvée.

C’est ici que l’épisode de la femme hémorroïsse nous éclaire. La foi de Jaïre doit devenir à l’image de celle de cette femme anonyme, capable de fendre une foule pour toucher ne serait-ce qu’une frange de son vêtement. La foi de Jaïre doit rejoindre celle de la pécheresse pardonnée qui a eu l’audace d’entrer chez Simon le pharisien pour oindre les pieds de Jésus (7,50 Va ta foi, t’a sauvée, va en paix !) Ou encore cette telle foi du centurion qui lui-même demandait à Jésus de ne pas se déranger mais de dire une parole pour que son esclave guérisse (7,1-11). La foi demandée n’est pas une confiance ou une croyance. Pour Luc, elle est la reconnaissance pleine de l’aujourd’hui du salut et du Sauveur Jésus, le pourvoyeur de vie, capable de taire les vents et les flots, et de rendre à un homme possédé, toute son humanité.

Éveille-toi !

Le récit reprend le vocabulaire de la résurrection et souligne une fois encore la parole impérative, performative et créatrice de Jésus : Mon enfant, éveille-toi ! Le repas qui suit montre un réel retour à la vie et à la santé. Le salut est offert à Jaïre et sa famille.

Jésus est entré dans la maison, mais la foule en est écartée. Seuls sont conviés les parents et trois disciples et apôtres, Pierre, Jacques et Jean, ces trois pécheurs du lac de Gennésareth (5,1-11). Leur présence rappelle, à ce stade du récit, la mission de ramener au rivage ce qui semblait perdu lors de cette pêche eschatologique. L’ensemble de la scène se déroulera dans cette intimité et ce secret ordonné par Jésus. Il évite ainsi toute publicité devant une foule oppressante ; mais, surtout, la scène et le miracle ne pourront trouver leur sens qu’à l’aune de la résurrection du Christ. Pierre, Jacques et Jean, avec les lecteurs, sont les témoins ecclésiaux de ces scènes discrètes, comme la Transfiguration (9,28-36) qui ne seront compris qu’à la lumière de la Passion et de Pâque.


  1. Qui a dépensé tous ses biens chez les médecins. Les manuscrits divergent sur ce verset de Luc, absent de certains. Est-ce une glose, copiée ultérieurement, depuis Marc, mais, à l’origine, omise par Luc ? Ou bien, l’évangéliste l’a-t-il reprise de la version de Marc (Mc 5,26) ? Les avis divergent même si des manuscrits très anciens en font mention. Ainsi la traduction de la Bible de Jérusalem a préféré omettre la mention des médecins : Or une femme, atteinte d’un flux de sang depuis douze années, et que nul n’avait pu guérir, (Lc 8,43)

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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio