Le centurion de Capharnaüm (Lc 7,1-10)

Parallèles : Mt 8,5-13 ; (Jn 4,46-54)

9ème dim. ord. (C)

Le discours de Jésus à ses disciples et à la foule (6,17-49) terminé, l’évangéliste nous fait revenir à Capharnaüm. Comme pour illustrer le discours précédent, sur l’amour des ennemis et la miséricorde à l’image du Père, Luc nous invite à observer la foi d’un centurion.

Sebastiano Ricci, Le Christ et le centurion, 1726

A Capharnaüm (7,1-5)

7, 1 Lorsque Jésus eut achevé de faire entendre au peuple toutes ses paroles, il entra dans Capharnaüm. 2 Il y avait un centurion dont un esclave était malade et sur le point de mourir ; or le centurion tenait beaucoup à lui. 3 Ayant entendu parler de Jésus, il lui envoya des notables juifs pour lui demander de venir sauver son esclave. 4 Arrivés près de Jésus, ceux-ci le suppliaient instamment : « Il mérite que tu lui accordes cela. 5 Il aime notre nation : c’est lui qui nous a construit la synagogue. »

Le centurion et l’esclave

L’évangéliste Matthieu (Mt 8,5-13 ) relate cette même scène de la rencontre avec un centurion intercédant pour son serviteur (en grec pais, παῖς). Matthieu use de ce dernier terme qui peut aussi être traduit par enfant (8,51 ; 9,42), comme l’a fait la Bible de Jérusalem. De même, en français le terme garçon peut faire référence à un serveur. L’épisode, traité de manière différente, se retrouve également chez Jean (Jn 4,46-54) où, non plus un centurion, mais un fonctionnaire royal fait la même demande pour son fils (uios, υἱὸς).

Luc, quant à lui, a préféré le terme fort esclave (doulos, δοῦλος) levant toute ambiguïté. Le terme insiste davantage sur l’écart des deux statuts sociaux. Dans l’antiquité romaine, un esclave ne possède aucun droit et son maître peut en disposer comme il le souhaite, ayant jusqu’au droit de vie et de mort. La seule valeur d’un esclave demeure son prix et son utilité.

Pourtant, ce centurion tient beaucoup à lui. Le texte grec emploie le mot entimos (ἔντιμος) qui peut se traduire par honoré, estimé ou cher. À ce point du récit, le mot, comme en français, peut renvoyer le lecteur à la valeur marchande d’un esclave ou à l’estime et l’honneur que le centurion pourrait avoir pour son esclave. La suite du texte pourra lever cette ambiguïté.

Le saviez-vous ?

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Les émissaires du centurion pour son esclave

Si la première partie du récit nous présentait ce centurion et son esclave, un autre groupe de personnages apparaît et souligne, cette-fois, une possible distance religieuse avec le centurion : les notables juifs. Ces derniers sont désignés par le mot presbuteros (πρεσβύτερος, ancien) et représentent le conseil des anciens pour la communauté juive de Capharnaüm, chargé de gérer le culte synagogal et les œuvres de charité.

Ainsi pour sauver cet esclave agonisant, le centurion a délégué le groupe des anciens pour aller voir Jésus. Les intermédiaires sont nombreux avant de parvenir à cet esclave et à son salut. Jésus devra franchir les barrières religieuses et sociales.

Giacomo Cavedone, Christ et le centurion 17e s.

Il mérite

Afin de guérir un esclave, les notables juifs servent d’émissaires à un officier de l’armée romaine, et donc païen d’origine. Cela pourrait sembler inouï, si le texte ne soulignait pas le lien du centurion avec la foi d’Israël et la synagogue : il aime notre nation et il a construit notre synagogue.

Il nous est ainsi présenté comme un véritable sympathisant au judaïsme, une catégorie de personnage très présente dans le second volume, les Actes des Apôtres, et désignée par le terme craignant-Dieu. Ces hommes et ces femmes adhérent à la foi juive, suivent nombre règles de la loi de Moïse mais n’ont pas fait le choix de la conversion pleine, souvent, pour les hommes, en raison de la circoncision exigée.

L’homme est donc présenté comme très pieux et très proche de la foi juive. Le message des émissaires de la communauté porte sur ce critère : il mérite que tu sauves son esclave parce qu’il aime notre nation et a financé la construction de la synagogue. Le salut de l’esclave est ainsi conditionné au mérite du centurion d’appartenir au cercle proche du judaïsme.

Joseph-Marie Vien, Guérison du fils du centenier,1752

Je ne suis pas digne (7,6-8)

7, 6 Jésus était en route avec eux, et déjà il n’était plus loin de la maison, quand le centurion envoya des amis lui dire : « Seigneur, ne prends pas cette peine, car je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit. 7 C’est pourquoi je ne me suis pas autorisé, moi-même, à venir te trouver. Mais dis une parole, et que mon serviteur soit guéri ! 8 Moi, je suis quelqu’un de subordonné à une autorité, mais j’ai des soldats sous mes ordres ; à l’un, je dis : “Va”, et il va ; à un autre : “Viens”, et il vient ; et à mon esclave : “Fais ceci”, et il le fait. »

Les amis

Un autre groupe de personnages fait son entrée. Après l’ambassade juive, qui a mis en avant ses mérites, le centurion envoie maintenant des amis. La précision n’est pas anodine, car elle insiste sur cette relation aimante du centurion. Lui qui aime notre nation, envoie maintenant des amis, des personnes aimées. Cette seconde ambassade exprime, cette fois, les motivations du centurion indépendamment de de sa proximité avec la synagogue, et va mettre à nu sa foi profonde. A travers ces amis, c’est bien la parole du centurion que le texte nous fait entendre.

Je ne me suis pas autorisé

Le chemin semble long pour sauver l’esclave : Jésus a dû ainsi entendre la demande, autorisée, de la part des anciens, puis maintenant, la prière du centurion par la bouche de ses amis.

Les notables juifs avaient jugé qu’il méritait la venue de Jésus en raison de sa foi pour le judaïsme. Cependant, le centurion ne se juge pas digne de la présence de Jésus. L’expression nous renvoie à la parole du baptiste : 3,16 Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. Le mot digne (ikanos, ἱκανός) renvoie à une question de statut et d’importance, et moins à une dignité éthique. Le terme sert aussi à définir des quantités considérables (8,27.32 ; 20,9 ; 23,8…).

L’homme met donc en avant une distanciation entre lui, le centurion romain de souche païenne, et Jésus, le juif de Galilée. Paradoxalement, il se positionne de manière inférieure et reconnaît l’autorité de Jésus. Il contredit ce que les notables juifs avaient positivement dit de lui. Ces derniers avaient jugé qu’il avait tout mérité (axios, ἄξιος) pour que Jésus accède à sa demande. Mais le centurion ne se sent pas autorisé (axioô, ἀξιόω) à recevoir Jésus. Mais pour quelle raison ?

La foi du centurion, Codex Egberti, Fol22r, Detail, Xes

Je suis quelqu’un de subordonné

Le refus poli d’accueillir Jésus en sa demeure peut s’interpréter de deux manières, sans que celles-ci s’opposent. En écho aux arguments des notables juifs, le centurion pourrait ainsi se positionner, objectivement, comme une personne incirconcise, impure et païenne. Il prévient ainsi Jésus qu’en entrant chez lui, il se risquerait à l’impureté selon les règles du judaïsme notamment pharisien.

Mais tel n’est pas l’insistance du texte. Le centurion met en avant l’autorité de Jésus et, surtout, le statut de serviteur que revêt désormais le centurion. Il s’affirme comme subordonné à celui qui vient vers lui. En tant qu’officier romain, il aurait le pouvoir de contraindre Jésus à venir chez Lui. Cependant, il reconnaît en celui-ci, non pas un simple guérisseur ou faiseur de miracles, mais celui, qui par sa seule parole, peut sauver son esclave. Bien plus, sa foi en Jésus, s’exprime sous le mode de l’absence physique. Selon le centurion, il n’est nul besoin que Jésus soit présent en sa maison, mais, que par sa parole seulement, là où il se trouve, l’intercession de Jésus lui soit favorable. Ainsi, Jésus est reconnu dans son identité messianique, et anticipe déjà la foi au Christ glorifié.

De l’esclave au serviteur

De même, l’expression du centurion permet de mieux saisir ce en quoi la vie de cet esclave lui était chère. Car, cette fois-ci, le centurion n’intercède pas pour un esclave (doulos, δοῦλος). Par l’entremise de ses amis, il désigne ce dernier par l’expression mon serviteur/enfant (o païs mou, ὁ παῖς μου – cf. supra) qui suggère combien il considère cet esclave d’abord comme une personne. Bien plus, cet officier romain s’abaisse, devant ses propres amis, au rang de simple païen subalterne, et cela pour sauver un esclave, autrement considéré désormais.

El Verones, Jésus et le centurion, 1571

Une telle foi (7,9-10)

7, 9 Entendant cela, Jésus fut en admiration devant lui. Il se retourna et dit à la foule qui le suivait : « Je vous le déclare, même en Israël, je n’ai pas trouvé une telle foi ! » 10 Revenus à la maison, les envoyés trouvèrent l’esclave en bonne santé.

Même en Israël

L’admiration de Jésus ne vaut pas seulement pour avoir été reconnu mais concerne, également, l’humilité du centurion qui met tout en œuvre afin que son serviteur survive. Ce n’est plus l’amour de la nation et le financement de la synagogue qui sont des critères de foi, mais l’amour évangélique.

Paradoxalement, Luc ne mentionne aucune prière ou parole de Jésus à destination de l’esclave mourant, mettant en avant la volonté et la personne même de Jésus. Celui-ci met en avant la foi du centurion : une foi qui s’exprime pour l’amour de l’esclave et dans l’humilité face au Seigneur. Le centurion n’a recherché ni les honneurs de la synagogue, ni le pouvoir qu’il pouvait exercer sur Jésus. Il s’est soumis, en tout, à l’autorité aimante de ce dernier, non pour lui-même mais pour un moindre que lui.

La figure du centurion romain fait écho à la prédication de Jésus à la synagogue de Nazareth. Jésus rappelait combien l’aujourd’hui de la bonne nouvelle serait reçu au-delà des frontières religieuses et sociales comme il en fut pour Naaman, l’officier syrien, et la veuve de Sarepta. Cette dernière figure sera rappelée à l’occasion du passage suivant : le retour à la vie du fils de la veuve de Naïm (7,9-10).


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio