Le fonctionnaire royal et le don de la vie (Jn 4,43-54)

Les Samaritains de Sykar (4,3-42) ont confessé, en Jésus, le Sauveur du monde. C’est ce salut que l’évangéliste va maintenant illustrer. Pour cela, il nous emmène, à nouveau, en Galilée, dans le village de Cana, déjà visité (Jn 2,1-12), nous obligeant à faire le lien entre ces deux séjours.

Organisation

Le récit, ci-dessous, reprend la trame narrative du premier miracle de Cana. Une personne (la mère de Jésus, un officier royal) intervient auprès de Jésus pour solutionner un drame (un manque de vin, un fils mourant). Après une parole donnant sens, Jésus réalise, discrètement, la demande qui permet d’ouvrir un groupe à la foi (les disciples, la maison). On y retrouvera également les mentions du signe et de l’heure. La scène, en elle-même, est encadrée par deux rappels du premier séjour à Cana (4,46 et 4,54) :

  • Faire mémoire :  de la Pâque à Cana (4,43-46a)
  • L’intervention d’un fonctionnaire royal (4,46b-47)
  • La réponse de Jésus : Voir ou croire (4,48)
  • L’intervention de Jésus auprès du fonctionnaire (4,49-50)
  • Faire mémoire : l’heure (4,51-54)
Mariage a Cana, Andrei Nicolai Mironov, 2017

Retour à Cana (4,43-46a)

Jn 4, 43 Deux jours après, Jésus partit de là pour la Galilée. 44 – Lui-même avait témoigné qu’un prophète n’est pas considéré dans son propre pays.45 Il arriva donc en Galilée ; les Galiléens lui firent bon accueil, car ils avaient vu tout ce qu’il avait fait à Jérusalem pendant la fête de la Pâque, puisqu’ils étaient allés eux aussi à cette fête. 46a Ainsi donc Jésus revint à Cana de Galilée, où il avait changé l’eau en vin.

De la pâque à Cana

L’évangéliste tient à situer la scène de manière temporelle et spatiale. Ce cadre sert l’intrigue en rappelant le chemin que le lecteur a parcouru depuis Cana (2,1-12), Jérusalem (2,13-4,2), jusqu’à cette traversée de la Samarie (4,3-42), pour revenir en Galilée, à Cana. L’itinéraire n’est donc pas seulement géographique mais théologique.

La mention des deux jours après le séjour en Samarie, nous place au troisième jour. Il en était de même pour le récit des noces (2,1). Comme à Cana, la symbolique biblique de ce troisième jour permet d’en attendre une révélation. A Cana, Jésus avait manifesté sa gloire ; et ses disciples crurent en lui (2,12). Ici encore, la révélation concernera la personne même du Christ, Sauveur du monde (4,42) à travers son don de vie. Ce dernier thème traverse l’ensemble des chapitres 3 et 4 : la renaissance promise à Nicodème (3,1-11), l’eau vive promise à la femme de Samarie (4,6-15).

Matthias Stom, Le Christ t Nicodème, 1640

À cause de ce qu’il avait fait

L’insistance sur Cana où avait changé l’eau en vin (4,46) suggère que l’irruption bénéfique du Christ se poursuit. Le retour en ce village verra donc encore un débordement, non plus de vin, mais de vie. Cependant, déjà, l’évangéliste montre déjà combien cette manifestation, au sein du monde, se confronte à certaines incompréhensions et oppositions : Lui-même avait témoigné qu’un prophète n’est pas considéré dans son propre pays (4,43). Jean reprend ici un verset que les évangiles synoptiques destinaient aux habitants à Nazareth (Mc 6,4; Mt 13,57; Lc 4,24). Jean élargit ce propos à l’ensemble de la Judée et de la Galilée. Dans notre contexte, il vient en contraste avec le bon accueil des Samaritains de Sykar (4,42) et celui des Galiléens (4,45).

Parmi ces inconsidérations : l’accueil du Christ en raison de la foi et non à cause des miracles. L’adhésion des Galiléens à Jésus est effectivement mise en relation avec tout ce qu’il avait fait à Jérusalem (4,45). La foi ne peut pas tenir sur des interventions miraculeuses. Une critique déjà rencontrée auparavant et reprise, un peu plus loin, dans cet épisode :

  • Pendant qu’il était à Jérusalem pour la fête de la Pâque, beaucoup crurent en son nom, à la vue des signes qu’il accomplissait. (2,23)
  • Personne ne peut accomplir les signes que toi, tu accomplis, si Dieu n’est pas avec lui. (3,2)
  • Si vous ne voyez pas de signes et de prodiges, vous ne croirez donc pas ! (4,48)
El Verones, Jésus et le centurion, 1571

La demande de guérison (4,46b-47)

Jn 4, 46b Or, il y avait un fonctionnaire royal, dont le fils était malade à Capharnaüm. 47 Ayant appris que Jésus arrivait de Judée en Galilée, il alla le trouver ; il lui demandait de descendre à Capharnaüm pour guérir son fils qui était mourant.

Un fonctionnaire royal

Le récit de Jean reprend la tradition des évangiles synoptiques (Mt 8,5-13 ; Lc 7,1-10) sur la guérison à distance du serviteur (Lc) ou de l’enfant (Mt) d’un centurion à Capharnaüm. Mais les différences sont nombreuses avec notre récit qui se déroule à Cana. La principale concerne la foi du personnage. Le centurion, quoique païen, était présenté comme un sympathisant du judaïsme, exprimant d’emblée sa foi envers Jésus, avant la guérison. Dans cet évangile, la foi de notre fonctionnaire royal, adviendra progressivement.

Notre homme est ici désigné par sa fonction au sein de la cour d’Hérode Antipas, sans préciser laquelle. Cependant, le fait qu’il ait des serviteurs (4, 51) souligne un rang plutôt élevé. Mais sa position ne permet pas la guérison de son fils. Rien n’est dit de sa foi ou de son identité religieuse. L’évangéliste ne le décrit pas comme païen – ce qui aurait pu avoir un intérêt après la mention des Samaritains, comme une extension de la mission. Il n’est pas non plus qualifié par sa foi, contrairement au centurion des synoptiques. Le contexte, où nous amène à le considérer comme appartenant au judaïsme, sans pour autant être un juif pieux ou pharisien comme Nicodème. Il vient vers Jésus en raison de la réputation de thaumaturge de ce dernier.

La situation est dramatique : son fils est malade, de façon durable et grave, comme l’indique l’usage de l’imparfait. L’état de l’enfant donc désespéré : il est mourant.

Sebastiano Ricci, Le Christ et le centurion, 1726

Va, ton fils est vivant (4,48-50)

Jn 4, 48 Jésus lui dit : « Si vous ne voyez pas de signes et de prodiges, vous ne croirez donc pas ! » 49 Le fonctionnaire royal lui dit : « Seigneur, descends, avant que mon enfant ne meure ! » 50 Jésus lui répond : « Va, ton fils est vivant. » L’homme crut à la parole que Jésus lui avait dite et il partit.

Signes et prodiges

La parole de Jésus s’adresse d’abord à tous, y compris aux lecteurs, et non au seul fonctionnaire royal. Au centre du récit, cette phrase vient en rappeler le thème principal : la naissance à la foi. L’usage de l’expression signes et prodiges est empreint d’ironie. En ce contexte, le récit affirme, avec ces mots, la méfiance de Jésus à propos d’une foi motivée par les seuls miracles. Mais, dans le premier testament, nos deux termes renvoient, très majoritairement, aux signes et prodiges de Dieu en faveur des fils d’Israël au désert, les sauvant de la mort. L’évangéliste nous ramène, ainsi, au dessein de salut de Dieu. Ce n’est pas la réalisation des signes et prodiges qui amène à la foi, mais, inversement, c’est la foi qui permet de comprendre leur sens. La guérison à distance va participer à cet effet : personne ne verra de miracle, tout advient par la parole et la foi.

Codex Egberti (Fol 22r), Xe s.

Ton fils vit !

Le récit reprend donc son cours, avec le ton impératif du fonctionnaire royal. Le besoin se fait plus urgent. Il n’est plus question de guérir un enfant mourant (4,47) mais de se rendre au plus vite auprès de l’enfant avant qu’il ne meure. Cette seconde demande, insistante, invite Jésus à opérer des gestes de thaumaturge sur l’enfant.

L’évangile vient alors nous surprendre, de la même manière que Jésus surprend le fonctionnaire royal : ton fils est vivant ! Mais, cela n’est qu’une parole. L’évangéliste ne décrit aucun geste de Jésus, aucune prière, aucun silence. Rien ne nous avait préparé à une telle affirmation. Le procédé est clair : il invite à croire à la parole de Jésus, sans preuve tangible et visible. Et, étonnamment, sans question, sans demander une seule précision, le père crut en la parole de Jésus, sans attendre de vérifier la guérison.

Joseph-Marie Vien, Guérison du fils du centenier,1752

Le second signe (4,51-54)

Jn 4, 51 Pendant qu’il descendait, ses serviteurs arrivèrent à sa rencontre et lui dirent que son enfant était vivant. 52 Il voulut savoir à quelle heure il s’était trouvé mieux. Ils lui dirent : « C’est hier, à la septième heure, (au début de l’après-midi), que la fièvre l’a quitté. »53 Le père se rendit compte que c’était justement l’heure où Jésus lui avait dit : « Ton fils est vivant. » Alors il crut, lui, ainsi que tous les gens de sa maison. 54 Tel fut le second signe que Jésus accomplit lorsqu’il revint de Judée en Galilée.

Pourvoyeur de vie

Comme pour la Samaritaine, la foi du fonctionnaire royal est décrite par étape. Sa croyance en des guérisons miraculeuses (4,47) s’est muée en une foi à sa parole (4,50). Le relèvement, à l’heure dite, vient confirmer l’efficacité salvifique de la parole du Sauveur du monde (4,42). Dès lors, l’homme n’a plus seulement foi à la parole de Jésus, mais il accède à la foi en Jésus, à cause de sa parole : ton fils est vivant. Le signe et prodige vient donc confirmer et affirmer sa foi, non plus en quelque chose, mais en Jésus, en celui qui donne vie. Une foi qui, comme celle de la femme de Samarie, rejaillit sur une communauté : les gens de sa maison crurent à sa suite.

La guérison permet de nous remémorer cette identification divine de Jésus. Dès le prologue, Jean affirmait ainsi : En lui était la vie, et la vie était la lumière des homme (1,4). A Nicodème, il indiquait combien ce don d’une vie nouvelle était conditionnée à la foi en sa personne :  afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle. […], afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle (3,15-16). A la femme de Samarie, Jésus se présente comme le donateur de vie et de vie éternelle : celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. (4,14)

Ecce homo, Antonio Ciseri, 1880)

À quelle heure ?

Cette vie, donnée à l’enfant malade et mourant, n’est pas une simple guérison. Elle exprime, déjà, le mystère pascal, la victoire du Christ sur la mort. La foi du fonctionnaire royal est éclairée par le rappel de l’heure. Il fait mémoire de celle-ci : hier, à la septième heure. Cela nous renvoie à ce troisième jour (4,43), qui annonce celui de la résurrection (20,1). La mention de cette septième heure n’est pas non plus sans évoquer les heures précédentes, citées dans l’évangile : la dixième heure des premiers disciples demeurant auprès de Jésus (1,39) et la sixième heure de la rencontre avec la femme de Samarie (4,6). Ces heures sont celles d’une rencontre déterminante avec le Sauveur. Elles viennent annoncer l’heure de la Passion dont cette sixième heure où le Christ, humilié, est exposé aux yeux du monde : C’était le jour de la Préparation de la Pâque, vers la sixième heure, environ midi. Pilate dit aux Juifs : « Voici votre roi. » (19,14). L’heure d’où jaillira la foi véritable.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).