La première communauté (Ac 2,42-47)

2e dim. Pâques A

Le souffle de la Pentecôte, éclairé par le discours de Pierre, produit son effet jusque dans la vie de la communauté. Ces versets constituent un petit sommaire qui rend compte de l’activité des premiers disciples, remplis de foi et de l’Esprit Saint. La description qu’en fait Luc révèle une communauté idéale, idyllique voire édénique… pour l’instant.

2,42-47 D’un même cœur

2, 42 Ils étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. 43 La crainte de Dieu était dans tous les cœurs à la vue des nombreux prodiges et signes accomplis par les Apôtres. 44 Tous les croyants vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun ; 45 ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous en fonction des besoins de chacun. 46 Chaque jour, d’un même cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple, ils rompaient le pain dans les maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité de cœur ; 47 ils louaient Dieu et avaient la faveur du peuple tout entier. Chaque jour, le Seigneur leur adjoignait ceux qui allaient être sauvés.

La communauté de l’Alliance

Il ne faudrait pas confondre la communauté de partage avec le pays des soviets ou des Bisounours ! Situé juste après le discours de Pierre, le passage montre que cette communauté témoigne de l’action de la Parole et de l’Esprit en son sein. Cet idéal communautaire n’est pas unique, ni propre aux disciples de Jésus. Il existe de nombreuses similitudes avec la vie des communautés juives esséniennes (cf. Jean, le baptiste) :

Règle de la communauté, III, 6 […] Car c’est par l’Esprit de vrai conseil à l’égard des voies de l’homme que seront expiées toutes 7 ses iniquités, quand il contemplera la lumière de vie ; et c’est par l’Esprit saint de la Communauté, dans Sa vérité, qu’il sera purifié de toutes 8 ses iniquités; et c’est par l’Esprit de droiture et d’humilité que sera expié son péché. […] 11 Alors il plaira à Dieu par des expiations et celles-ci lui vaudront l’Alliance 12 de la Communauté éternelle.1

Règle de la communauté, VI, 2 En ces préceptes, [les membres] marcheront dans toutes leurs résidences, tous ceux qui se trouvent l’un avec l’autres. Et, ils obéiront, l’inférieur au supérieur, en ce qui concerne le travail et les biens. Et, en commun, ils mangeront, 3 et en commun ils béniront, et en commun ils délibèreront.2

De même, dans cette Règle de la communauté, retrouvée à Qumran, il est aussi question de la mise en commun volontaire des biens, éléments confirmant le témoignage de Flavius Josèphe.

Contempteurs de la richesse, [les esséniens] pratiquent entre eux un merveilleux esprit de communauté. Personne chez eux qui surpasse les autres par la fortune ; car leur loi prescrit à ceux qui adhèrent à leur secte de faire abandon de leurs biens à la corporation, en sorte qu’on ne rencontre nulle part chez eux ni la détresse de la pauvreté ni la vanité de la richesse, mais la mise en commun des biens que chacun donne à tous, comme s’ils étaient frères, un patrimoine unique. Guerre juive, II, III, 1223

Restons encore avec cette communauté essénienne pour noter aussi cet autre aspect sur lequel nous reviendrons avec le chapitre 5 :

Règle de la communauté, VI, 24 S’il se trouve parmi eux un homme qui mente 25 en matière de biens et qui le fasse sciemment, on le séparera du milieu de la Purification des Nombreux4 un an.5

Le parti essénien – qui disparaîtra avec la ruine de Jérusalem en 70 – manifeste une vie conforme à l’attente eschatologique de ce Ier siècle. Malgré les différences importantes avec la description de la communauté chrétienne, on y retrouve cette appel à la conversion, l’action de l’Esprit et l’importance d’une vie communautaire, depuis les repas jusqu’à la mise en commun des biens. Les premières communautés, ou Luc, se sont-elles inspirées de cette frange du Judaïsme, à laquelle, dans un futur plus ou moins proche, je consacrerai un épisode du podcast.

La communauté, signe des derniers temps

En réalité, la communauté chrétienne manifeste cette attente eschatologique du royaume, de la nouvelle Alliance, comme annoncée dans les Écritures, et visant le rétablissement d’une véritable justice et équité. Il nous faut ainsi relire le livre du Deutéronome ou celui du prophète Isaïe.

Dt 15, 4 Qu’il n’y ait donc pas de pauvre chez toi. Car le Seigneur ne t’accordera sa bénédiction dans le pays que Yahvé ton Dieu te donne en héritage pour le posséder, 5 que si tu écoutes vraiment la voix du Seigneur ton Dieu, en gardant et pratiquant tous ces commandements que je te prescris aujourd’hui.

Is 55, 1 Ah! vous tous qui avez soif, venez vers l’eau, même si vous n’avez pas d’argent, venez, achetez et mangez; venez, achetez sans argent, sans payer, du vin et du lait. 2 Pourquoi dépenser de l’argent pour autre chose que du pain, et ce que vous avez gagné, pour ce qui ne rassasie pas ? Écoutez, écoutez-moi et mangez ce qui est bon; vous vous délecterez de mets succulents. 3 Prêtez l’oreille et venez vers moi, écoutez et vous vivrez. Je conclurai avec vous une alliance éternelle, réalisant les faveurs promises à David.

La description de la communauté de Jérusalem permet de saisir combien ce royaume promis (1,1-11) est déjà à l’œuvre parmi les disciples de Jésus ressuscité.

Écoute, partage, prière et fraction du pain

Ce petit sommaire est composé d’un premier verset (v.42) dont chacun des quatre éléments sera précisé par la suite.

  • a – L’enseignement des Apôtres (42a)
  • b – La communion fraternelle (42b)
  • c – La fraction du pain (42c)
  • d – Les prières (42d)
  • e – Les effets : la crainte de Dieu s’emparait de tous (43a)
  • A – Des signes et prodiges par les Apôtres (43b)
  • B – La mise en commun des biens (44-45)
  • D – La fréquentation du Temple (46a)
  • C – La fraction du pain (46b)
  • E – Les effets : l’accueil de tous (47)

L’enseignement des Apôtres

L’enseignement des Apôtres est premier. Cet aspect nous renvoie à la parole de Pierre précédemment entendue, dont le contenu christologique était central. L’enseignement des Apôtres renvoie à la personne du Christ dont ils furent les témoins depuis le baptême au Jourdain, jusqu’au jour de la Résurrection (1,15-26).

Mais cet enseignement ne peut se réduire à ce seul aspect de connaissance et d’annonce. Les versets suivants précisent également combien cette activité reprend les signes et prodiges (2,14-41) accomplis déjà en Jésus, Christ et Seigneur (2,22), comme ils font aussi écho à ces signes et prodiges d’une libération attendue (2,16-21).

La mise en commun des biens

Comme je l’ai écrit plus haut, ce partage des biens s’inscrit dans une dimension eschatologique. La foi en Christ implique cette action volontaire, signe de la charité et de la fraternité de ses membres : en fonction des besoins de chacun. Dans les lettres de Paul (1Co 1,9) et de Jean (1Jn 1,3-6), le terme de communion, koinônia (κοινωνία), renvoie au lien vital des disciples entre eux et envers le Christ. Paul emploiera, par ailleurs, ce terme pour parler de contribution lors de la collecte de ses communautés en faveur des disciples de Jérusalem (Rm 15,26). La foi en Christ ne saurait faire l’économie de la fraternité et du partage. Ou pour le dire autrement : la mise en commun des biens sont les effets de la foi en Christ et de l’accueil de l’Esprit.

Les prières et la fréquentation du Temple

Cette communauté de disciples n’est pas uniquement un « art de vivre ensemble ». Sa vie est nourrie de la prière et de la fraction du pain. Elle se rassemble pour prier, comme Luc nous l’avait déjà indiqué (1,12-14). Cette vie spirituelle s’inscrit dans la personne même du Christ orant, comme Luc le décrivait plusieurs fois. La prière unit les disciples entre eux, avec leur Seigneur. La fréquentation quotidienne aux prières, et sacrifices du Temple, montre également la fidélité des disciples et Apôtres au Judaïsme et à leurs frères juifs. Et cela contrairement, aux esséniens qui se refusaient à fréquenter le Temple. Luc ne présente pas les chrétiens autrement qu’attachés au Judaïsme auquel ils appartiennent pleinement.

Emmaus, Zurbaran, 1660

La fraction du pain, joyeuse et dans la simplicité

La fraction du pain est sans doute l’élément nouveau qui distinguent cette communauté. Il ne s’agit pas seulement de repas pris en commun, mais d’un repas célébré avec la fraction du pain, l’eucharistie du Christ. Ce geste renvoie à la passion de Jésus, dont il fait mémoire (Lc 22,19) et à sa présence (Lc 24,30.35). Bien plus, l’évocation de la fraction du pain manifeste l’avènement effectif de l’Alliance Nouvelle en son sang (Lc 22,20).

La joie (agalliasis, ἀγαλλίασις ) exprime celle du croyant et du psalmiste face à l’avènement victorieux de Dieu (Ps 30,6 … 105,43… ; Is 51,11 ; Lc 1,44). Paradoxalement, cette joie croyante, au cours de ce repas, est associée à la simplicité (aphélotès, ἀφελότης) du cœur. L’expression vient comme en contraste.

Certes nous pouvons y voir l’humilité de la communauté. Le terme simplicité, seul emploi dans toute la Bible, pourrait exprimer une générosité sincère, une motivation sans faille6. Pour autant, le mot grec7 évoquerait aussi une simplicité naïve, qui définirait une certaine innocence vécue au sein de la communauté, une innocence quasi-édénique, une communion sans faille.

Une communauté missionnaire

Par toute sa vie et toute son activité, la communauté de Jérusalem fait signe de cette Alliance Nouvelle, advenue pour tous. Par sa vie fraternelle et spirituelle, exemplaire, elle devient, par son témoignage, un lieu missionnaire.

Ainsi, à la première description de la communauté (v.42) s’en suit la réaction de tout le monde (v.43a) : La crainte de Dieu était dans tous les cœurs. On ne peut mieux affirmer, comme le fait Luc, combien la communauté manifeste la présence agissante de Dieu. Le mot crainte renvoie effectivement à l’attitude du croyant face à Dieu. De même, après la seconde et parallèle description (v.43b-47a), ces mêmes membres avaient la faveur du peuple tout entier. Cet accueil favorable vient comme en écho à la première prédication de Jésus à Nazareth (Lc 4,22).

C’est cette vie, par la Parole et l’Esprit, qui devient missionnaire. Par son témoignage, la communauté attire à elle nombre de personnes. Et, le premier acteur de la mission demeure le Seigneur lui-même : Chaque jour, le Seigneur leur adjoignait ceux qui allaient être sauvés. Ainsi la communauté est décrite tel l’instrument du Christ lui-même, en vue de l’annonce de son Évangile.

Une communauté idéale … mais non pas réaliste

Le portrait que fait Luc de cette première communauté est magnifique. Le royaume se vit en son sein, au nom de cette Alliance Nouvelle inaugurée par le Christ. La vie dans l’Esprit opère une réelle fraternité solidaire, une charité missionnaire qui, à l’écoute de la parole des Apôtres, se nourrit de la prière et de la fraction du pain. Cette vie harmonieuse, sans heurt, a tout d’un nouvel éden.

Cependant, Luc ne nous décrit pas tant un passé qu’un idéal qui sera bientôt mis à l’épreuve. La mention du Temple prépare le lecteur aux futurs conflits entre les Apôtres et le Sanhédrin. De même, l’insistance sur la communion et le partage feront l’objet de conflits.

Ce sommaire (2,42-47), telle une transition, ouvre sur un autre temps, celui d’une Église en procès, dans les deux sens du terme : en croissance (le processus) mais aussi en conflits (le procès judiciaire).

  1. Trad. André Dupont-Sommer, in La Bible, Écrits intertestamentaires, Paris, éd. Gallimard, coll. La Pléiade, 1987, p.14-15 ↩︎
  2. Trad. André Dupont-Sommer, in La Bible, Écrits intertestamentaires, Paris, éd. Gallimard, coll. La Pléiade, 1987, p.25.27. ↩︎
  3. Trad. Théodore Reinach, 1900, in site : Philippe Remacle www.remacle.org ↩︎
  4. Les membres de la communauté ↩︎
  5. Trad. André Dupont-Sommer, in La Bible, Écrits intertestamentaires, Paris, éd. Gallimard, coll. La Pléiade, 1987, p.28. ↩︎
  6. Telle est, à partir de son étymologie, une des définitions données par le dictionnaire Lidell-Scott ↩︎
  7. selon le dictionnaire Bailly ↩︎
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