Les disciples d’Emmaüs (Lc 24,13-35)

3ème dim. de Pâques (A)

Ce passage se déroule sitôt la découverte du tombeau vide et de la manifestation angélique aux femmes. Ce sépulcre vide et la véracité de la parole des femmes sont restés en suspens, tout comme Pierre demeura perplexe.

Or loin de répondre d’emblée à cet étonnement par la manifestation immédiate du Ressuscité (Mt 28,9-10 ; Jn 20,1-23), Luc a pris soin de raconter un long récit où deux disciples expriment d’abord leurs doutes et leurs interrogations.

Franz de Paula Ferg, vers Emmaus, 1740

Organisation du texte

L’épisode des disciples d’Emmaüs suit une disposition concentrique. Partant de Jérusalem (A) avec leurs doutes, les deux compères y reviendront témoigner de leur rencontre (A’). Leurs yeux d’abord empêchés (B) de reconnaître le Ressuscité, s’ouvriront à la fraction du pain (B’). Leur air sombre durant le jour (C) contraste avec leur hospitalité au soir (C’). Et leurs doutes et interrogations (D) seront éclairés par la parole du Christ (D’). Au cœur, demeure ainsi, la question de ce tombeau vide (X) qui sera rempli de sens par les paroles et les gestes de Jésus.

  • A – Hors de Jérusalem 13-15a
  • B – Des paroles en débat et des yeux empêchés 15b-16
  • C – Un arrêt sombre, 17
    • D. – Une espérance crucifiée …18-21
    • X – Un tombeau vide de sens ? 22-24
    • D’ – La réponse de Jésus 25-27
  • C’ – Un jour déclinant,  Reste avec nous. 28-29
  • B’ – Un pain éclairant. Leurs yeux ouverts. 30-33a
  • A’ – À Jérusalem, la fraternité retrouvée 33b-35

Ce passage a fait l’objet d’une série du podcast avec un commentaire plus détaillé, et transcrit.

Janet Brooks Gerloff, Emmaüs, 1992

Deux disciples (24,13-15a)

24, 13 Le même jour, deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, 14 et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé. 15 Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux.

Hors de Jérusalem

Ces premiers versets se situent sitôt la perplexité de Pierre face à la découverte du tombeau vide. Pourtant, Luc oblige son lecteur à quitter Jérusalem. Bien plus, ce récit loin de raconter une victoire s’ouvre sur un constat d’échec : le groupe des disciples de Jésus se disloque. Ce même jour, deux d’entre eux quittent la ville où le mystère demeure : ils s’éloignent donc des événements, et ce faisant, ils se séparent du reste des disciples dont Pierre. Ils n’attendent pas une confirmation, ils n’attendent plus, ils n’attendent plus rien. Ces deux inconnus s’en vont pour rejoindre un village banal, tellement perdu que personne encore aujourd’hui ne saurait le situer avec certitude. Ils s’en vont par deux (10,4), mais il ne s’agit pas ici de mission. Bien au contraire, ils fuguent ainsi loin de la ville, mais, aussi, loin de ceux qui furent leurs amis et compagnons de route aux côtés de Jésus. Emmaüs c’est l’histoire d’une fraternité brisée, d’une dé-mission.

Sur ce chemin, ils s’entretenaient et s’interrogeaient, ou plus littéralement : ils disputaient et débattaient ensemble. Avec ces deux verbes, Luc semble se répéter, mais c’est une manière d’insister sur cet élément important. Les deux disciples ne font pas que marcher ; ils parlent de ces événements. Cependant, la traduction a un peu terni la force des termes grecs. Ils parlent mais il ne s’agit pas d’une discussion sur la pluie ou le beau temps. Le premier verbe grec employé est celui d’omiléo (ὁμιλέω), signifiant s’entretenir mais aussi avoir commerce avec, négocier et parfois se rencontrer de manière hostile, en venir aux mains. Sans aller jusque-là, l’emploi de ce verbe suppose une discussion assez houleuse. De même, ils s’interrogeaient ou discutaient ensemble (suzètéô, συζητέω: chercher, discuter). Ce dernier verbe est utilisé une seule autre fois chez Luc à propos de l’identité du traître : 22,23 ils commencèrent à se demander (συζητέω) les uns aux autres quel pourrait bien être, parmi eux, celui qui allait faire cela. Non seulement le groupe des disciples se disloquent sur le plan spatial, mais aussi sur le plan des idées : il y a désaccord. Il faudra encore l’initiative du Christ pour faire exister l’unité de l’Église et faire renaître la fraternité (v.33b-35).

	Joseph von Führich, Le voyage vers Emmaüs, 1837

Ils s’arrêtèrent, tout triste (24,15b-17)

24, 15 […] Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. 16 Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. 17 Jésus leur dit : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes.

Un exode aveugle

Jésus choisit de rejoindre, non pas ceux sont restés à Jérusalem, non les femmes qui ont cru mais ceux qui fuient, ceux qui partent. C’est de son initiative. Cette marche-avec utilise un verbe rare dans la bible : sumporéuomaï (συμπορεύομαι : 30 occurrences, 4 dans le NT, dont 3 en Lc). Le texte suggère ainsi un exode biblique quand le Seigneur marchait-avec son peuple :

  • Ex 33,16 Et à quoi donc reconnaîtra-t-on que, moi et ton peuple, nous avons trouvé grâce à tes yeux ? N’est-ce pas quand tu marcheras avec nous, et que nous serons différents, moi et ton peuple, de tout peuple qui est sur la surface de la terre ? 
  • Ex 34,9 Et il dit: « Si vraiment j’ai trouvé grâce à tes yeux, ô Seigneur, que le Seigneur marche avec nous; c’est un peuple à la nuque raide que celui-ci, mais tu pardonneras notre faute et notre péché, et tu feras de nous ton patrimoine. »

Comme sur la croix Jésus avait rejoint le larron, là encore, Jésus s’abaisse pour rejoindre deux inconnus en pleine déroute. Luc raconte cette manifestation du Ressuscité à deux disciples sur près de 23 versets. Plus loin, en un unique verset, il fera écho à la manifestation de Jésus à Pierre (v.34) sans la développer. Il privilégie ces petits aux premiers de l’Église. Ce faisant, il fait du mystère pascal une bonne nouvelle pour tous et non pour une élite. Ce placement de point de vue est sans doute un des plus importants.

Leurs yeux empêchés

Ces deux individus sont des anciens disciples du Galiléen : deux d’entre eux. Ils ont marché à ses côtés, écouté sa Parole, mangé avec lui, vu les actes que Jésus avait posés. Pourtant, Luc insiste : ils ne le reconnaissent pas. Leurs yeux étaient empêchés de la reconnaître, littéralement saisis, c’est-à-dire comme pris par autre chose. Le thème principal de tout le récit réside justement dans cette reconnaissance du Ressuscité.

Il n’y a aucune explication sur cet aveuglement de circonstance, du moins pas immédiatement. La suite du récit montrera que la croix est leur empêchement. Elle est pour eux une fin, un non-sens. Leur aveuglement rejoint celui du Peuple incapable de reconnaître Dieu malgré la parole des prophètes :

  • Jr 5,21 Écoutez donc ceci, peuple borné et sans cervelle:– Ils ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n’entendent pas. 22 N’aurez-vous pas de respect pour moi ?– oracle du Seigneur. Ne tremblerez-vous pas devant moi qui ai mis le sable comme limite à la mer, frontière définitive qu’elle ne passera pas ? Elle bouillonne mais reste impuissante, ses vagues peuvent mugir, elles ne la passeront pas. 23 Mais ce peuple a un fond indocile et rebelle: ils s’écartent et s’en vont.
  • Is 6, 8 J’entendis alors la voix du Seigneur qui disait: « Qui enverrai-je ? Qui donc ira pour nous ? » et je dis: « Me voici, envoie-moi ! » 9 Il dit: « Va, tu diras à ce peuple: Écoutez bien, mais sans comprendre, regardez bien, mais sans reconnaître. 10 Engourdis le cœur de ce peuple, appesantis ses oreilles, colle-lui les yeux ! Que de ses yeux il ne voie pas, ni n’entende de ses oreilles ! Que son cœur ne comprenne pas ! Qu’il ne puisse se convertir et être guéri ! » 

Un arrêt sombre

Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes, littéralement :  l’air sombre (skuthropos, σκυθρωπός). L’expression vise la gravité liée à la mort et au deuil comme l’évoquent certains psaumes :

  • Ps 35,14 Comme pour un ami ou pour mon frère, j’allais et venais. Comme en deuil d’une mère, j’étais sombre et prostré.
  • Ps 38,7 Je suis courbé et tout prostré; sombre, je me traîne tous les jours

Jésus est là, se fait voir et entendre mais, étonnamment, au lieu de se manifester en disant : C’est moi (Lc 24,39), n’ayez pas peur ! (Mt 28,5.10) ou La paix soit avec vous (Jn 20,19.2.26) ; Jésus leur pose une question. Avec celle-ci, il les invite à prendre de la distance, une distance autre que géographique : non pas fuir, non pas débattre, mais prendre du recul et de la hauteur. Ces versets introduisent un autre des thèmes principaux : la Parole. Les paroles des deux individus se confrontent l’un l’autre, dans une discussion ardue. Jésus va permettre aux deux protagonistes de passer de leurs paroles : de quoi discutiez-vous, à la Parole de Dieu : partant de Moïse et de tous les Prophètes. Ainsi le texte suggère plusieurs de ces passages : de ce qui est arrivé ces jours-ci à ce qui était annoncé, de la lecture à la relecture, du factuel historique à l’événement théophanique, de l’air sombre au cœur brûlant (v.32), des yeux empêchés (v.16) aux yeux ouverts (v.31).

Altobello Melone, la route vers Emmaüs, 1517

Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth (24,18-21)

24, 18 L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. » 19 Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : 20 comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. 21 Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé.

Une espérance crucifiée…

En quelques mots les disciples résument l’ensemble de l’évangile : le nom et l’origine de Jésus (Lc 1-2), son ministère (Lc 3-21) et sa passion (Lc 22-23). Les mots de Cléophas ressemblent à une profession de foi qui a du mal à aller à ce troisième jour de la résurrection. Il y a un empêchement : la croix et son message. Cette croix a anéanti toute leur espérance : ils l’ont crucifié.

Pourtant tous les éléments sont présents. D’une part, ils confessent en Jésus un homme prophète (aner prophètès, ἀνὴρ προφήτης ), puissant en actes et en paroles… une expression qui évoque la délivrance d’Israël du joug égyptien ou madianite, et les traits de ce nouveau Moïse attendu pour la fin des temps.

  • Jg 6,8 Le Seigneur envoya aux fils d’Israël un homme prophète qui leur dit: « Ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : C’est moi qui vous ai fait monter d’Égypte et qui vous ai fait sortir de la maison de servitude.
  • Dt 18,15 c’est un prophète comme moi que le Seigneur ton Dieu te suscitera du milieu de toi, d’entre tes frères; c’est lui que vous écouterez.

On a trop souvent réduit l’espérance des disciples d’Emmaüs en une espérance politique. Or au contraire Luc insiste sur leur espérance messianique et théologique. D’une part, en ce passage, Luc n’évoque nullement le rôle de l’occupant romain, mais insiste sur la condamnation par nos grands-prêtres et nos chefs. D’autre part, l’expression délivrer Israël n’est pas tant politique que religieuse. Le terme verbe déliver (lutroô, λυτρόω) est uniquement employé pour parler du rachat des hébreux par le Seigneur :

  • Ex 6,6 C’est pourquoi, dis aux fils d’Israël: C’est moi le Seigneur. Je vous ferai sortir des corvées d’Égypte, je vous délivrerai de leur servitude, je vous revendiquerai avec puissance et autorité,
  • Dt 9,26 J’ai prié le Seigneur et j’ai dit: « Seigneur Dieu, ne détruis pas ton peuple, ton patrimoine, que tu as racheté dans ta grandeur et que tu as fait sortir d’Égypte par la force de ta main.

Derrière l’expression délivrer Israël les disciples d’Emmaüs racontent avoir reconnu un aspect divin et messianique chez ce Jésus de Nazareth. Mais la croix a anéanti leur représentation de cette pâque attendue. Et le libérateur n’est plus rien.

Augustin_L'hermitte, , Le souper à Emmaüs,1892._Léon-

Remplis de stupeur (24,22-24)

24, 22 À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau, 23 elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. 24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. »

Un tombeau vide de sens

Ils ont tout en main : leur foi en Jésus divin racheteur et nouveau Moïse attendu… et le témoignage de ces femmes à propos du tombeau vide et de la vision des anges. Luc, dans cette narration, ne reprend pas exactement le récit précédent du tombeau vide. D’une part, les disciples évoquent des femmes qui ont (littéralement) vu une vision – même terme pour l’apparition de Gabriel à Zacharie au Temple – , et les paroles des anges (et non pas de deux hommes) sont réduites au simple fait que Jésus soit vivant. Rien de contradictoire, mais la parole angélique voulait justement faire le lien (et faire mémoire) entre le ministère de Jésus (en Galilée), sa passion et sa résurrection : 24, 6 Rappelez-vous ce qu’il vous a dit quand il était encore en Galilée : 7 “Il faut que le Fils de l’homme soit livré aux mains des pécheurs, qu’il soit crucifié et que, le troisième jour, il ressuscite.” Cette ellipse montre bien que les disciples ne font pas le lien entre le nazaréen et la Résurrection, et cela à cause de la croix.

La difficulté vient aussi de la mention du voir : les femmes ont vu une vision d’anges et les compagnons ne l’ont pas vu. Le Vivant ressuscité n’a pas été vu, rendant leur foi impossible… Et cela, paradoxalement alors que nos deux disciples sont en train de voir, physiquement Jésus, sans le reconnaître. Que leur manque-t-il ? C’est à partir de ce point que le récit bascule. L’annonce de la croix et de la résurrection est le pivot du texte. Dès lors, Jésus prend la parole pour interpréter sa propre mort et résurrection et les disciples s’en voient transformés

Van Meegeren, Emmaüs,1937

Esprits sans intelligence (24,25-27)

24, 25 Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! 26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » 27 Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.

La plénitude de l’Écriture et la croix espérée.

La réponse de cet inconnu est brutale : Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! La phrase peut paraître violente mais elle les met face à la vérité : non la leur mais celle de Dieu. Jésus les fait passer de leur histoire à une histoire qui les dépasse : celle de l’Histoire du Salut dans laquelle Dieu fait Alliance et accompagne son peuple pour l’amener vers une Espérance et une vie nouvelle.

Après s’être arrêtés, les disciples sont invités à reprendre le chemin. Mais cette fois-ci il s’agit du chemin de l’Écriture et de la Parole de Dieu. Ce Jésus de Nazareth, n’est pas seulement un prophète puissant en actes et en paroles, il devient, dans la bouche de Jésus lui-même, le Christ qui a souffert annoncé par les autres prophètes. En s’immisçant dans le débat, Jésus opère un bouleversement, un retournement : il n’est pas le prophète, mais le Christ annoncé par les prophètes. Au témoignage des femmes (insuffisant à leurs yeux) s’ajoutent maintenant le témoignage de toute l’Écriture.

Le récit met en avant la contradiction entre l’attente des hommes et le dessein de Dieu. Les événements de la Croix et de la Résurrection n’ont de sens qu’en résonance avec l’ensemble de l’histoire du Salut et du dessein de Dieu selon les Écritures. La Croix n’est pas un obstacle : elle fait partie intégrante du dessein de salut (la délivrance) de Dieu, obligeant les communautés chrétiennes à relire tout l’évangile à frais nouveaux. Dans son évangile Luc est celui qui fait appel le moins aux citations explicites de l’Écriture sinon à trois occasions.

  • 2,23 – ainsi qu’il est écrit dans la loi du Seigneur: Tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur– (Ex 13,2)
  • 4,17 On lui donna le livre du prophète Esaïe, et en le déroulant il trouva le passage où il était écrit: 18 L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, 19 proclamer une année d’accueil par le Seigneur (Is 61,1-2)
  • 22,37 Car, je vous le déclare, il faut que s’accomplisse en moi ce texte de l’Écriture: On l’a compté parmi les criminels. Et, de fait, ce qui me concerne va être accompli. » (Is 53,12)

Toute la vie de Jésus entre ainsi en cohérence depuis sa naissance, son ministère jusqu’à sa mort à travers le dessein de salut de Dieu annoncé dans tous les Écritures : La Loi de Moïse et les Prophètes (v.27). Les disciples sont invités à revisiter toute la personne même du Christ y compris sa Passion et sa Résurrection comme l’accomplissement du dessein de Dieu : Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu’il entrât dans sa gloire?  Ainsi la croix appartient au domaine de la Révélation divine et ne constitue en rien un échec de Jésus.

Certes, dans ce même évangile, Luc nous dessinait cette espérance en un Messie fort, puissant et victorieux, par la bouche de l’ange annonçant la naissance de Jésus à Marie :

1, 30 L’ange lui dit: «Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. 31 Voici que tu vas être enceinte, tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus. 32 Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père; 33 il régnera pour toujours sur la famille de Jacob, et son règne n’aura pas de fin.»

Mais la croix vient mettre à plat toutes les représentations qu’on pouvait se faire d’un Messie. Car le Christ, s’il est l’envoyé de Dieu pour sa victoire, ne pouvait mourir ainsi. Les évangiles s’en font d’ailleurs l’écho dans les récits de la Passion : 23, 35 Les chefs, eux, ricanaient; ils disaient: «Il en a sauvé d’autres. Qu’il se sauve lui-même s’il est le Messie de Dieu, l’Élu !

Le Caravage, Souper à Emmaüs, 1602-1603

Reste avec nous (24,28-29)

24, 28 Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin. 29 Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux.

Un jour déclinant

L’imagerie populaire a souvent représenté cette scène dans une auberge. Mais rien, dans le texte, ne le précise. Nous sommes là où ces disciples avaient prévu de se rendre. Il ne s’agit absolument pas d’une étape mais bien d’une finalité. Leur objectif est atteint : Emmaüs. C’est la fin non seulement de la marche des disciples mais aussi la fin du jour : le soir approche, le jour baisse.

Jésus fait semblant d’aller plus loin… Cette feinte n’est pas seulement une ruse. Si le chemin des disciples est à son terme, celui de Jésus doit se poursuivre.

Cependant, c’est moins l’attitude de Jésus qui nous surprend que celle des disciples qui littéralement forcent Jésus à demeurer. Le verbe parabiazomai (παραβιάζομαι) signifie contraindre avec force. Ce verbe insiste donc sur la volonté des disciples, qui mettent tout en œuvre pour contraindre leur compagnon de route à rester, et même à demeurer. Cette familiarité est tout à leur honneur. Car Jésus va demeurer avec eux non pour faire un passage dans leurs vies, mais pour ouvrir un passage dans leurs vies. En effet, si tout semblait fini pour nos deux fugitifs (le jour décline), Jésus a ouvert un possible. Sa parole a ouvert le cœur des disciples d’Emmaüs. Elle a porté du fruit, et l’un des premiers fruits est celui de l’hospitalité. Ils font écho à l’amour de Dieu révélé dans l’Écriture. Je parlais d’hospitalité mais le mot est encore faible : Reste avec nous lui disent-ils. Une meilleure traduction dirait : Demeure avec nous ! correspondant à une invitation à rester durablement. Les disciples s’ouvrent à la gratuité : ils n’invitent pas l’inconnu pour l’entendre encore, ou pour un autre motif qui les concernerait mais gratuitement à l’image de la gratuité de Dieu et du Christ qui ne s’impose pas. En se mettant à l’écoute de la Parole du Christ, de la Parole de Dieu dans les Écritures, les deux hommes en ont déjà été transformés. Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? diront-ils plus loin.

Entre la demande des disciples et la réponse de Jésus, il y a une nuance légère mais significative. Les disciples demandent à Jésus de demeurer avec eux, parmi eux (méta, μετά : parmi) et Jésus leur répond en entrant pour demeurer avec eux, unis à eux (syn, σὺν : unis à). Les disciples invitaient Jésus à être à leur côté, en leur maison, mais celui-ci entre pour s’unir à eux. La réponse de Jésus insiste sur cette solidarité entre le Ressuscité et ses disciples (et non un à-côté). À l’hospitalité, Jésus répond par la fraternité.

Rembrandt, Emmaüs, XVIIe

A table, avec eux (24,30-33a)

24, 30 Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. 31 Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. 32 Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » 33a À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem.

Un pain éclairant

Traditionnellement, en Judée, le maître de la maison préside le repas : il dit la bénédiction et rompt le pain pour ses invités et convives. Ici, le Christ prend la place de cet hôte. Ainsi, la fraction du pain est à l’initiative du Christ qui se pose en maître de maison. Par cette fraction du pain, il manifeste son autorité en même temps que sa présence. Ce geste rappelle la cène (22,7-38) mais aussi multiplication des pains (9,10-17). Jésus livre son ultime message : il donne sa vie en nourriture en se donnant à la Croix et rassemble ces deux disciples à sa table. En cela, la fraction du pain est une réponse à leur attente : Reste avec-parmi nous. Et il entra pour rester avec-unis à eux.

Le pain rompu par Jésus devient le mémorial de la Pâque du Seigneur qui donne la manne à son peuple, ainsi que sa propre Pâque :

  • 9,12 Mais le jour commença de baisser. Les Douze s’approchèrent et lui dirent: « Renvoie la foule; qu’ils aillent loger dans les villages et les hameaux des environs et qu’ils y trouvent à manger, car nous sommes ici dans un endroit désert. » …. 16 Jésus prit les cinq pains et les deux poissons et, levant son regard vers le ciel, il prononça sur eux la bénédiction, les rompit, et il les donnait aux disciples pour les offrir à la foule. 17 Ils mangèrent et furent tous rassasiés; et l’on emporta ce qui leur restait des morceaux: douze paniers.
  • 22, 15 Et il leur dit: « J’ai tellement désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir. 16 Car, je vous le déclare, jamais plus je ne la mangerai jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le Royaume de Dieu. » 17 Il reçut alors une coupe et, après avoir rendu grâce, il dit: « Prenez-la et partagez entre vous. 18 Car, je vous le déclare: Je ne boirai plus désormais du fruit de la vigne jusqu’à ce que vienne le Règne de Dieu. » 19 Puis il prit du pain et, après avoir rendu grâce, il le rompit et le leur donna en disant: « Ceci est mon corps donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » 20 Et pour la coupe, il fit de même après le repas, en disant: « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang versé pour vous. Etc…

Les deux récits (multiplication des pains et cène) reprennent également cette question de la reconnaissance de Jésus comme le Christ de Dieu, :

  • 9, 18 Or, comme il était en prière à l’écart, les disciples étaient avec lui, et il les interrogea: « Qui suis-je au dire des foules ? » …  20 Il leur dit: « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Pierre, prenant la parole, répondit: « Le Christ de Dieu. »
  • 22, 27 Lequel est en effet le plus grand, celui qui est à table ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Or, moi, je suis au milieu de vous à la place de celui qui sert. 

La fraction du pain représente, pour, Luc une rencontre du Christ dans la foi : Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent. Ces yeux qui étaient empêchés de le reconnaître à cause de la croix, sont désormais ouverts grâce à la Croix. Si les disciples étaient sans espérance, incapables de croire à cette résurrection que des femmes avaient annoncée, c’est que la croix les en empêchait. Mais l’Écriture, le dialogue avec le Christ, les a ouvert à la compréhension du rejet du Messie, non plus comme un lieu de fin, mais un lieu où se dévoile le Christ. Désormais, la fraction du pain, qui fait mémoire de la Passion, rend possible cette rencontre avec le Ressuscité.

Paradoxalement, cette reconnaissance n’est pas celle des yeux mais celle de la foi. Ainsi, au moment Jésus disparaît à leur vue, les disciples le reconnaissent. Le texte souligne cette simultanéité : et il le leur donna, et leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent. Luc ne laisse place à aucun temps mort. Pour lui la reconnaissance ne se situe pas dans des manifestations extraordinaires ou merveilleuses mais dans ce banal ordinaire (le geste d’une fraction du pain d’un maître de maison) et dans la présence d’un absent : comme si la reconnaissance était celle aussi d’une absence physique. La foi au mystère pascal relève du don : il leur donna, don purement gratuit qui vient transformer ces cœurs lents à croire, en cœurs brûlants, et ouvrir les yeux sur le dessein inattendu de Dieu.

Matthias Storm, Le repas d'Emmaüs, XVIIe s.

Retour à Jérusalem (24,33b-35)

24, 33b Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : 34 « Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. » 35 À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.

À Jérusalem, la fraternité retrouvée

Qu’importe la nuit du monde, deux hommes se lèvent pour porter une lumière à leurs frères : ces mêmes frères qu’ils avaient laissés derrière eux. La rencontre du Christ ouvre, d’une certaine manière, à la réconciliation, à la fraternité retrouvée. La nuit n’est plus un obstacle comme si un nouveau jour les guidait. Ils partent à l’instant même (v.33a), sans attendre.

Ils arrivent à Jérusalem mais ils n’entrent pas en héros privilégiés. Avant même d’ouvrir la bouche, ils doivent ouvrir leurs oreilles, se mettre à l’écoute. Ce n’est pas seulement leur histoire, c’est aussi l’histoire de Pierre. Et ce n’est déjà plus l’histoire de Pierre. Car la manifestation du Christ à ce dernier est racontée par les autres disciples. Que ce soient les disciples d’Emmaüs ou Pierre, il y a un abandon, dessaisissement d’une histoire personnelle au profit d’une aventure ecclésiale que va déployer la troisième partie de ce chapitre.

Des faits à leur interprétation

Les deux disciples racontaient (exègéomaï, ἐξηγέομαι)ce qui s’était passé… Le verbe employé implique la notion de mise en récit et d’interprétation. Ils n’en sont plus au débat houleux (24,13-15a) décrivant à l’inconnu les événements de ces jours-ci  (24,21). Désormais, ils sont capables d’en donner le sens, l’exégèse. Leur propos, aux Onze et aux disciples, représente un témoignage de foi sur celui qui se fait reconnaître Seigneur à la fraction du Pain, anamnèse de sa passion et signe sa présence au milieu d’eux, comme l’évoqueront aussi les versets suivants.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio