Le tombeau vide (Lc 24,1-12)

Parallèles : Mc 16,1-8; Mt 28,1-10 ; (Jn 20,1-18)

Veillée Pascale (C)

Les femmes qui ont maintenant préparées leurs aromates reviennent au lieu où Jésus a été déposée. Elles sont les premiers témoins de la résurrection et devront affronter l’incrédulité des disciples.

Pier Paul Rubens, Les femmes au sépulcre, 1614

L’ensemble des récits de ce chapitre se déroulera durant la même journée : le lendemain du sabbat, ce premier jour de la semaine (24,1). Après la découverte, par les femmes, du tombeau vide et la déclaration sur la résurrection de Jésus (24,1-12), Luc nous fait suivre le long cheminement des disciples marchant vers Emmaüs (24,13-35) avant de nous faire retourner, le soir, à Jérusalem auprès des disciples (24,36-53). Ces derniers, toujours dans cette continuité, assisteront à l’élévation du Christ dans les cieux.

Luc et la résurrection

Les récits, rapportant la résurrection et la manifestation du Christ à ses disciples, sont très différents selon les évangiles. Au sépulcre, Marc (16,1-8) a placé un jeune homme annonçant le Ressuscité, Matthieu évoque l’action de l’ange du Seigneur (Mt 28,1-10), tandis que Jean montre deux anges assis à l’emplacement du corps (Jn 20,1-18). Luc nous parle quant à lui, de deux hommes (24,4). Comme en Marc, Jésus ne se manifeste pas aux femmes, mais plus tard à deux disciples (24,13-35).  

Dans ce passage, on peut discerner une structure concentrique mettant en valeur un acte d’anamnèse, demandé par les personnages célestes.

  • (a) 24,1-3 Les femmes et le tombeau vide (aromates, aube profonde)
  • (b) 24,4-7 L’annonce de deux  hommes : « … le vivant …  Souvenez-vous …le Fils de l’Homme »
  • X = 24,8 « Elles se souvinrent » Faire mémoire
  • (b’) 24,9-11 Les femmes annoncent aux disciples incrédules
  • (a’) 24,12 Pierre et le tombeau vide (bandelettes)
Frederico de Madrazo, Les trois Marie au sépulcre, 1841.j

Deux hommes en habit éblouissant (24,1-8)

24, 1 Le premier jour de la semaine, à la pointe de l’aurore, les femmes se rendirent au tombeau, portant les aromates qu’elles avaient préparés. 2 Elles trouvèrent la pierre roulée sur le côté du tombeau. 3 Elles entrèrent, mais ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus. 4 Alors qu’elles étaient désemparées, voici que deux hommes se tinrent devant elles en habit éblouissant. 5 Saisies de crainte, elles gardaient leur visage incliné vers le sol. Ils leur dirent : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? 6 Il n’est pas ici, il est ressuscité. Rappelez-vous ce qu’il vous a dit quand il était encore en Galilée : 7 “Il faut que le Fils de l’homme soit livré aux mains des pécheurs, qu’il soit crucifié et que, le troisième jour, il ressuscite.” » 8 Alors elles se rappelèrent les paroles qu’il avait dites.

Les femmes et le tombeau vide

Luc se rapproche de Marc : les femmes viennent avec les aromates pour l’embaumement de Jésus. Elles trouvent la pierre roulée sur le côté, mais ne trouvent pas le corps du Seigneur. Il y a l’évidence du tombeau ouvert, et le mystère du tombeau vide. Le corps à embaumer, le cadavre du crucifié est absent. Luc souligne déjà que ce Jésus crucifié, absent de corps, est toujours le Seigneur Jésus. La scène est donc un lieu d’incompréhension.

L’annonce de deux  hommes 

L’évangéliste montre la perplexité des femmes : le tombeau vide ne répond à aucune logique et aucun raisonnement humain. Elles sont dans une impasse. Il faut l’intervention d’une parole divine pour sortir de ce tombeau vide et l’éclairer à frais nouveau. Ainsi deux hommes en habit éblouissant, image d’une manifestation céleste, se tiennent auprès d’elles, présents pour elles. Leur attitude :  crainte et visages inclinés vers le sol, relève d’un geste propre au croyant juif se tenant devant Dieu qu’on ne peut regarder en face.

De même, le texte grec parle de deux hommes masculins (andres duo, ἄνδρες δύο) et non pas seulement deux personnes ou deux êtres. Cette expression deux hommes évoque un autre moment de l’évangile : la Transfiguration. 9,30 Voici que deux hommes s‘entretenaient avec lui : c’étaient Moïse et Élie 31 apparus dans la gloire. Cette association entre ces deux récits est confortée par la mention des habits éblouissants (au tombeau) et ceux de Jésus d’une blancheur éclatante à la Transfiguration. (9,29). Ces deux hommes renvoient donc à cette autre théophanie où Jésus fut confirmé dans son identité de Fils par le Père : 9,35 Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le !

À la Transfiguration Jésus parlaient avec Moïse et Élie de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem (9,31). Or, voici que nous sommes à Jérusalem, et le corps est parti. La destination n’est pas explicitement exprimée mais le lecteur peut la deviner. Leur question : pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts, rappelle, effectivement, celle du jeune Jésus au Temple : 2,49 Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? Le départ de Jésus, manifesté par ce tombeau vide, exprime ainsi son élévation auprès du Père.

Les deux hommes répondent à la perplexité des femmes. Si elles cherchent Jésus, le Vivant, Ressuscité, elles doivent d’abord en faire l’anamnèse, se souvenir de ce qu’il a dit, fait et vécu, dans son ministère comme en sa passion : Rappelez-vous ce qu’il vous a dit quand il était encore en Galilée. Ce tombeau vide n’est pas une énigme à résoudre mais l’accomplissement même du dessein de Dieu et de son Christ : Il faut que le Fils de l’homme soit livré aux mains des pécheurs, qu’il soit crucifié et que, le troisième jour, il ressuscite.

Eugène Burnand, Les Disciples Pierre et Jean courant au sépulcre le matin de la Résurrection, 1898

Des propos délirants (24,9-12)

24, 9 Revenues du tombeau, elles rapportèrent tout cela aux Onze et à tous les autres. 10 C’étaient Marie Madeleine, Jeanne, et Marie mère de Jacques ; les autres femmes qui les accompagnaient disaient la même chose aux Apôtres.11 Mais ces propos leur semblèrent délirants, et ils ne les croyaient pas. 12 Alors Pierre se leva et courut au tombeau ; mais en se penchant, il vit les linges, et eux seuls. Il s’en retourna chez lui, tout étonné de ce qui était arrivé.

Les femmes et les disciples incrédules

Si les disciples restent incrédules aux paroles des femmes, depuis les Onze jusqu’aux autres, ce peut être pour plusieurs raisons narratives. D’un point de vue juridique, en cette antiquité, la femme ne peut avoir le statut de témoin. Son genre la place dans une situation de dépendance vis à vis d’un mari ou d’un père influent ; sa parole ne peut avoir de valeur. Pourtant Luc, en nommant ici ces femmes, permet de les reconnaître comme des disciples dignes de foi qui ont suivi Jésus depuis la Galilée (8,1-3). Le groupe des trois, Marie Madeleine (8,2), Jeanne (8,2) et Marie mère de Jacques, puis enfin toutes les autres, répètent avec persévérance ce qu’elles ont entendu. Toutes sont unanimes et pourtant leur témoignage est contesté par les Onze, comme par les autres disciples.

Cette incrédulité des disciples tient à plusieurs motifs. D’une part, il leur faudra, comme les femmes, faire acte d’anamnèse, de faire-mémoire : ce sera l’action du Christ auprès des disciples d’Emmaüs (24,13-35). D’autre part, cette incrédulité souligne la difficulté à reconnaître Christ, le Seigneur ressuscité en raison notamment de la mort de ce juste pour lequel, durant la Passion, Dieu n’est nullement intervenu pour le sauver. L’incrédulité porte sur le message de la résurrection du crucifié. Et c’est Pierre qui souligne ce point.

Pierre et le tombeau vide

L’ensemble de ce passage vient à la fois confirmer le message des personnages célestes et souligner la difficulté des disciples à accéder à la foi au Ressuscité. Pierre, en cela, est LE personnage de foi et de confiance, parmi les Apôtres. Même s’il a renié son Seigneur, il l’a suivi jusque dans la cour du grand-prêtre (22,54-62). Simon-Pierre demeure le premier des disciples appelés depuis le bord du lac de Génésareth (5,1-11), le premier dans la liste des Douze (6,12-16) à confesser Jésus Christ de Dieu (9,20-22) et l’un des témoins de la transfiguration de Jésus (9,28-36). Bref, il est, parmi les disciples, celui qui possède de nombreuses clés de compréhension. Pourtant, ni les propos des femmes, ni la scène du tombeau vide ne semble le convaincre.

Pierre refait le chemin des femmes et le texte vérifie ainsi les paroles des deux hommes. En allant au sépulcre, Pierre cherche ce Vivant parmi les morts, dont il ne reste que les bandelettes dont on revêtait le défunt. La scène observée par l’Apôtre confirme l’absence de corps : il n’est pas ici. Ces bandelettes manifestent, pour le lecteur, que la mort a été vaincue : il est ressuscité. Il en est autrement pour Pierre qui s’arrête à l’absence de ce corps : Il s’en retourna chez lui, tout étonné de ce qui était arrivé. L’étonnement manifeste moins l’incrédulité que la perplexité face à l’annonce de la Résurrection. Car il manque à cette recherche de Pierre, le lien entre ce drame de la crucifixion et l’annonce de la Résurrection. Cette perplexité de Pierre sera aussi celle des disciples allant à Emmaüs.


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio