Blog et podcast par François, prêtre et bibliste

Jésus transfiguré (Mc 9,2-13)

9,2-13 la transfiguration de Jésus et la question sur Élie.

Une victoire à contempler

Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les mena sur une haute montagne, seuls, à l’écart. Et il fut transfiguré devant eux ; ses vêtements devinrent étincelants, d’une blancheur telle qu’aucun foulon1  sur la terre ne peut blanchir ainsi. Et Élie leur apparut avec Moïse et ils s’entretenaient avec Jésus. (9,2-4)

Marc situe la scène de la Transfiguration, sans transition, six jours après l’annonce de la passion. À cette occasion, les disciples étaient invités à revoir leur représentation du christ mais également leur propre vocation à l’aune de la croix. Cet horizon dramatique s’ouvrait cependant sur une promesse de contempler la venue de Dieu. Nous y voilà donc. En se révélant dans une gloire divine, Jésus, Christ et Fils de l’homme, n’annonce pas seulement sa résurrection. Il affirme ici que sa présence parmi eux, au milieu de son peuple, inaugure déjà l’avènement du règne de Dieu. Si la passion est inévitable, et peut-être nécessaire, elle n’en est pas pour autant une remise en question de cette victoire de Dieu à travers son messie. C’est le Christ qui annonçait sa mort qui se dévoile pleinement aux yeux de quelques disciples. Celui qui marche vers sa Passion est déjà glorifié.

La Gloire de Dieu se donne à voir, à l’écart

La scène est décrite de manière plutôt succincte. Le public est restreint. Jésus choisit les trois mêmes disciples ayant assisté, comme nous, au retour à la vie de la fille de Jaïre. Après l’annonce de la prochaine mort de leur maître, Pierre, Jacques et Jean sont à même de mieux saisir l’allusion à sa victoire sur la mort. Et nous aussi. Jésus les emmène à l’écart, sur une haute montagne. La transfiguration n’est pas une “preuve” visant à la notoriété et à la propagande, mais devient ici une confidence intime et amicale. En évoquant ces six jours précédents, Marc place ainsi le récit de la Transfiguration au septième  jour. Une plénitude du temps qui n’est pas sans évoquer celle de la création, ce septième jour de la contemplation de Dieu sur sa création, jour du sabbat consacré au Seigneur. Ainsi, Jésus revêt les habits de la Seigneurie de Dieu.

Dans ce visage transfiguré, c’est bien le Seigneur qui se donne à voir comme au temps de Moïse sur la montagne de Dieu2. La transfiguration de Jésus reprend bien des éléments de cette théophanie du Sinaï : les six jours, la montagne, la nuée, la voix de Dieu, un aspect glorieux… Mais il n’y a ni bruit, ni éclair (comme en la théophanie d’Ex 19), ni même de feu dévorant. Marc réduit la transfiguration de Jésus à la blancheur céleste de ses vêtements.  La scène est plus lumineuse que bruyante. Et si la transfiguration évoque d’autres manifestations divines, telles celles rapportées dans le livre d’Ezéchiel3 ou de Daniel4, elle est décrite ici de manière sobre, paisible et intime.

Élie et Moïse

Même le dialogue entre Jésus, Élie et Moïse est à peine perceptible. Marc n’en relate pas le contenu. Leur présence vient donner sens à cette vision céleste. Les deux prophètes font écho à la venue du Messie. Moïse lui-même promit la venue d’un prophète comme lui (Dt 18,15).  Quant à Élie, le prophète Malachie annonça son retour avant le jour ultime du jugement divin (Mal 3,23). Mais leur présence ne pointe pas seulement l’identité messianique de Jésus. En effet, l’un et l’autre bénéficièrent, en leur temps, de la vision de Dieu sur l’Horeb (Ex 19, Ex 24 et 1R 19,11). De même selon la tradition, les deux prophètes furent enlevés auprès du Seigneur à l’heure de leur mort5.

Cette proximité avec le Dieu fait d’eux des témoins incontestables, authentifiant la divinité de Jésus. Bien plus, les deux prophètes représentent les deux extrémités de l’histoire du Salut. Moïse, à qui la tradition attribue les cinq rouleaux de la Torah, symbolise le commencement du monde (Gn 1,1) et la naissance d’Israël (Genèse-Exode), en somme : toute la Loi.  De son côté, Élie nous renvoie aux écrits de tous les prophètes et surtout au Jour du Jugement, selon Malachie, sur Israël et les Nations. Ainsi toute l’Écriture, toute l’histoire du salut, et tout l’univers trouvent leur achèvement en la révélation divine et glorieuse de Jésus Christ.

Trois tentes, une voix

Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : “Rabbi, il est bon pour nous d’être ici ; faisons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie.” Car il ne savait que dire tant ils étaient effrayés. Et une nuée vint les couvrir de son ombre, et de la nuée survint une voix : “Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; écoutez-le.” Et soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus personne, sinon Jésus, seul avec eux. (9,5-8)

Pierre tente, une fois de plus, une parole. En cet instant grave et solennel, son interprétation de l’évènement paraît plus que prosaïque. L’incompréhension demeure. D’abord, il désigne Jésus transfiguré par la qualification de rabbi, sans référence à un titre messianique. Puis, il souligne l’importance de l’instant et du lieu sans percevoir le véritable sens de cette théophanie. Ce qui se passe est bon pour nous et ici-même seulement. Il exprime son désir de demeurer en cet entre-soi, ce doux confort des yeux en dressant trois tentes équivalentes, pour honorer trois prophètes. La scène qui se déroule à ses yeux est pour lui un évènement appelé à durer mais évacuant l’annonce de la Passion. Paradoxalement, Pierre et ses deux compagnons sont effrayés, là où il était bon d’être ici. Cette frayeur souligne la confusion dans laquelle sont les trois disciples. Ils ne trouvent pas de réponse claire à ce qui se joue ici.

Nul besoin de tente pour Jésus, Moïse ou Élie. Ceux qui ont besoin d’être abrités ce sont les disciples que Dieu couvre de sa nuée6. La voix divine vient éclairer les incompréhensions. Comme pour le baptême au Jourdain, elle désigne Jésus dans son lien filial avec Dieu. Il désigne ainsi en Jésus, son propre messie royal : “C’est moi qui ai sacré mon roi sur Sion, ma montagne sainte. J’énoncerai le décret du Seigneur Il m’a dit : Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré.” (Ps 2,6-7). Bien plus, Jésus est qualifié de fils bien-aimé, tel Isaac, le fils unique et bien-aimé d’Abraham selon Gn 22. Ce n’est plus seulement par un titre messianique, mais par un lien d’amour filial que Jésus est maintenant désigné. Dieu prend fait et cause pour son Fils unique qu’il offre à contempler dans sa Gloire. La secrète théophanie du Jourdain est maintenant partagée aux disciples. Ces derniers  reçoivent cette mission divine de se mettre à son écoute. La voix céleste du Père confirme l’autorité de la parole du Fils. Et cette parole de Jésus comprend aussi l’annonce de sa Passion. La voix a tout dit et l’essentiel est là. Tout se tait, tout s’efface au profit de Jésus, seul avec eux.

Élie et la Passion

Comme ils descendaient de la montagne, il leur recommanda de raconter à personne ce qu’ils avaient vu, jusqu’à ce que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. Et ils gardèrent pour eux cette parole, tout en discutant entre eux ce que signifiait  : “ressusciter d’entre les morts.” Et, ils l’interrogeaient : “Pourquoi les scribes disent-ils qu’Élie doit venir d’abord ?” Il leur répondit : “Certes, Élie vient d’abord pour restaurer toutes choses ; et comment est-il écrit du Fils de l’homme qu’il doit souffrir beaucoup et être méprisé ? Mais, je vous le dis, Élie est venu, et ils l’ont traité comme ils ont voulu, selon ce qu’il est écrit de lui.” (9,9-13)

Il leur faut maintenant descendre, revenir sur ‘terre’. L’appel au silence sur la théophanie souligne que leur incompréhension demeure et demeurera. L’évènement de la Transfiguration ne pourra être compris qu’à la lumière de la Passion et de la Résurrection. Cette même Résurrection qui à Pâque recevra un sens nouveau. Car en cet instant, ils ne peuvent en saisir pleinement le sens. Jésus fait-il référence à son “simple” retour à la vie, comme pour la fille Jaïre dont ils furent les témoins ? Ou bien, comme le disent les pharisiens, à l’accueil des justes, après leur mort, dans le Royaume (Dn 12, 2M 7,14) ? À moins que ce ne soit une élévation à l’image d’Élie emporté sur un char vers le sein de Dieu ? Tout ne peut qu’être flou avant Pâque, et peut-être encore après.

Mais leur question sur le retour d’Élie7 montre bien qu’ils associent cette résurrection d’entre les morts au jugement dernier. Pour Jésus, cette venue d’Élie a déjà eu lieu. En filigrane, il désigne la personne de Jean. La mort  injuste du baptiste par l’entremise d’Hérodiade, est mise en parallèle avec l’assassinat des prophètes du Seigneur par la reine impie Jézabel, et son désir de voir Élie périr (1R 18,419,2). Jean, revêtu des vêtements d’Élie, annonce ainsi la venue du christ en Jésus mais aussi sa passion .

Obnubilés par le mystère de la résurrection,  les disciples sont recadrés par Jésus. Ils se posent des questions sur le retour d’Élie au dernier jour, il leur répond en revenant à l’essentiel : la passion du Fils de l’homme. Elle devient ainsi le point d’orgue de la Révélation, le jour du Jugement définitif, l’accomplissement des Écritures et du dessein de Dieu, la victoire de Dieu transfigurée. De quoi nous interroger davantage.

à suivre


> Liste des passages commentés de l’évangile selon Marc <


 

  1. Artisan antique faisant profession de blanchisseur.
  2. Puis Moïse monta sur la montagne. La nuée couvrit la montagne. La gloire du Seigneur s’établit sur le mont Sinaï, et la nuée le couvrit pendant six jours. Le septième jour, le seigneur appela Moïse du milieu de la nuée. L’aspect de la gloire du Seigneur était aux yeux des Israélites celui d’une flamme dévorante au sommet de la montagne. Moïse entra dans la nuée et monta sur la montagne. (Ex 24,15-18)
  3. Par des visions divines, il m’emmena au pays d’Israël et me déposa sur une très haute montagne Il m’emmena là-bas; et voici : un homme; son aspect était comme l’aspect du bronze étincelant ( Ez 40,2-3).
  4. Je levai les yeux pour regarder. Voici Un homme vêtu de lin, les reins ceints d’or pur, son corps avait l’apparence de la chrysolithe, son visage, l’aspect de l’éclair, ses yeux comme des lampes de feu, ses bras et ses jambes comme l’éclat du bronze poli, le son de ses paroles comme la rumeur d’une multitude. (Dn 10,5-8)
  5. Élie en 2R 2,11 et Moïse d’après la tradition rapportée par l’écrivain Flavius Josèphe Antiquités Judaïques, Livre IV, “Et pendant qu’il embrasse Éléazar et Josué et qu’il s’entretient encore avec eux, une nuée soudain s’étant posée sur lui, il disparaît dans un ravin. Mais il a écrit lui-même dans les Livres saints qu’il était mort, de crainte que, par excès d’affection pour lui, on n’osât prétendre qu’il était allé rejoindre le Seigneur.
  6. La nuée manifeste la protection divine envers le peuple hébreux (Ex 13,21;14,20). Signe de la présence de Dieu au milieu de son peuple, la nuée remplit la montagne du Sinaï (Ex 24,15-18), la Tente de la Rencontre (33,9-10) et plus tard le Temple de Jérusalem (1R 8,10-12).
  7. Selon Malachie (Mal 3,23) Élie reviendra pour appeler à la conversion le peuple, avant ce jour grand et redoutable du Jugement divin.

François

Prêtre catholique et bibliste du diocèse de Luçon (Vendée).
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