Devons-nous en attendre un autre ? (Lc 7,18-35)

Parallèle : Mt 11,2-19

Les épisodes précédents ont montré deux récits particuliers avec une guérison à distance pour l’esclave d’un centurion (7,1-10), et le retour à la vie du jeune homme de Naïm (7,11-17). Pour autant, ces miracles sont-ils suffisants pour reconnaître en Jésus, le sauveur divin ? Telle est la question du baptiste.

Johann Herz, Autoportrait en Jean Baptiste, anagoria, 1627.

Es-tu celui qui doit venir ? (7,18-20)

7, 18 Les disciples de Jean le baptiste annoncèrent tout cela à leur maître. Alors Jean appela deux d’entre eux 19 et les envoya demander au Seigneur : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » 20 Arrivés près de Jésus, ils lui dirent : « Jean le baptiste nous a envoyés te demander : Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »

Le doute de Jean et de bien d’autres

On doit s’étonner de la double question de Jean le baptiste. Son interrogation a de quoi surprendre alors que ses disciples lui annoncent tout cela, c’est-à-dire : tout ce que Jésus a accompli et dont nous avons pris connaissance auparavant, depuis la prédication à Nazareth (4,14-30) jusqu’aux derniers événements dont le retour à la vie du fils de la veuve de Naïm (7,11-17).

Dans l’évangile de Luc, durant la première partie de son ministère (Lc 4-9), précédant la montée à Jérusalem, le Christ interroge. Luc souligne ce questionnement tout au long de ce parcours galiléen. Ses compatriotes nazaréens (4,22), l’homme possédé de la synagogue (4,34 Que nous veux-tu ?), les scribes et les pharisiens (5,21 Qui est-il, celui-là ?), tous s’interrogent, jusqu’au baptiste (7,19) et plus tard Hérode (9, 9  Qui est cet homme ?).

Juan Fernández de Navarrete, Saint Jean Baptiste en prison, 1565-70

Jean le baptiste nous a envoyés

Depuis sa prison (3,20), Jean questionne : es-tu celui qui doit venir ? L’interrogation est doublement exprimée dans le récit, en insistant sur l’identité du demandeur : Jean le baptiste nous a envoyés te demander. Ce procédé permet de souligner deux éléments. D’une part, la question de Jean n’est pas celle de ses disciples, mais la réponse, on le verra, a des conséquences pour leur avenir. D’autre part, ce doublon, met à nouveau les deux figures en vis-à-vis, Jean et Jésus, comme lors des récits de naissance (Lc 1-2).

Jean, Jésus ou le messie ?

D’un point de vue narratif, il faut rappeler d’abord que, dans la narration de Luc, Jean n’a pas assisté à l’immersion de Jésus dans le Jourdain (3,21) : Luc ayant mentionné son arrestation auparavant (3,20). Ainsi, à la différence des autres évangélistes, dans son récit, lors des épisodes liés au Jourdain (3,1-22), Luc ne fait pas se rencontrer Jésus et Jean.

La question présente du baptiste (7,1-20), nous renvoie à sa prédication. Jean attendait la venue d’un plus fort (3,16) pour le jugement eschatologique (3,16-17). Il répondait en cela par la négative à la question du peuple qui se demandait si Jean n’était pas le Christ (3,16).

Jésus a annoncé que s’accomplissait la parole d’Isaïe (Is 61,1) : 4,18 le Seigneur.. m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, … remettre en liberté les opprimés… Mais Jean est toujours en prison, et des libérations se font attendre, tout comme des signes plus probants de l’avènement messianique. Jean interroge non seulement Jésus, mais aussi la figure de ce plus fort attendu tenant à la main la pelle à vanner pour nettoyer son aire à battre le blé (3,15).

Dès lors, Jésus est-il bien celui qui doit venir pour la fin des temps, ou, comme le baptiste, n’est-il qu’un précurseur du messie, annonçant sa venue et celle du jugement eschatologique ?

Mario Minniti, le miracle de la veuve de Naïm, XVIIe s.

Allez annoncer à Jean (7,21-23)

7, 21 À cette heure-là, Jésus guérit beaucoup de gens de leurs maladies, de leurs infirmités et des esprits mauvais dont ils étaient affligés, et à beaucoup d’aveugles, il accorda de voir. 22 Puis il répondit aux envoyés : « Allez annoncer à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. 23 Heureux celui qui ne trébuchera pas à cause de moi ! »

La bonne nouvelle pour Jean

D’emblée, Luc rappelle des actes de Jésus qui complètent les événements narrés auparavant et viennent éclairer les paroles prononcées à Nazareth sur la mission du Christ venu annoncer la bonne nouvelle aux pauvres (4,14-30 / Is 61,1). Ce rappel des faits permet d’illustrer au mieux l’accomplissement des Écritures grâce à l’allusion à d’autres passages du livre du prophète Isaïe :

  • Is 35, 4 Dites aux gens qui s’affolent : « Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver. » 5 Alors se dessilleront les yeux des aveugles, et s’ouvriront les oreilles des sourds. 6 Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche du muet criera de joie ; car l’eau jaillira dans le désert, des torrents dans le pays aride.
  • Is 29, 18 Les sourds, en ce jour-là, entendront les paroles du livre. Quant aux aveugles, sortant de l’obscurité et des ténèbres, leurs yeux verront. 19 Les humbles se réjouiront de plus en plus dans le Seigneur, les malheureux exulteront en Dieu, le Saint d’Israël.

Pour ce dernier passage, Luc ne fait pas mention de la suite : Is 29, 20 Car ce sera la fin des tyrans, l’extermination des moqueurs, et seront supprimés tous ceux qui s’empressent à mal faire.

Par son message envoyé auprès de Jean, Jésus montre, également aux lecteurs, que sa présence et ses actes viennent accomplir le dessein de Dieu et inaugurer, aujourd’hui, l’avènement du règne. Comme lors de la proclamation à Nazareth, Jésus rappelle les destinataires premiers du royaume : les pauvres, les aveugles… Cependant, cette fois, il omet la délivrance des prisonniers et des opprimés, pour celui qui justement se trouve en détention, par ordre d’Hérode. Et cela, à dessein.

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Les morts ressuscitent

Il y a, cependant, dans la réponse de Jésus, une nouveauté : les morts ressuscitent, illustrée par l’épisode précédent et constituant en soi une clé d’interprétation. La résurrection des morts est liée à l’avènement du règne de Dieu dans la pensée juive et pharisienne. Le relèvement du fils de la veuve de Naïm en devient le signe annonciateur. L’enfant n’a pas échappé à la mort, mais a été relevé par la Parole du Christ. La victoire n’est pas exprimée en termes de combat et de confrontation, mais de salut et de vie offerte.

Heureux qui ne trébuchera pas

Ce passage de Luc oblige à réinterpréter l’annonce de Nazareth. S’il y a délivrance et libération, celles-ci ne se situent pas dans une suppression des tyrans ou de ceux qui font le mal (Is 29,20), par la main d’un messie fort de la puissance exterminatrice de Dieu. La délivrance, qui vient avec la Bonne Nouvelle, diffère d’une confrontation, comme l’a exprimé le discours des béatitudes (6,17-49) : Heureux les pauvresheureux quand les hommes vous haïssentaimez vos ennemis… Et cette fois encore : Heureux qui ne trébuchera pas à cause de moi.

Cet étrange macarisme vient en contraste avec l’attente, par le baptiste comme de bien d’autres, d’un envoyé divin venant renverser, par sa puissance divine, l’ennemi, Rome et son divin empereur, et autres royautés mondaines. Jean, de sa prison, doit accueillir l’inouï du Christ Jésus.

Les disciples du baptiste sont ainsi envoyés annoncer ce qu’ils ont vu et entendu de Celui qui vient. Cette expression suggère qu’ils ne sont plus de simples émissaires de Jean. Luc les désigne, désormais, tels des envoyés, apôtres du Christ témoignant et annonçant la Bonne Nouvelle, à celui qui s’interroge. Mais la réponse sera-t-elle satisfaisante à Jean, comme au lecteur ? La suite du récit va apporter un éclairage sur ce point.

Jean Baptiste et Hérode, Pieter de Grebber, 1650

Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? (7,24-27)

7, 24 Après le départ des messagers de Jean, Jésus se mit à dire aux foules à propos de Jean : « Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? un roseau agité par le vent ? 25 Alors, qu’êtes-vous allés voir ? un homme habillé de vêtements raffinés ? Mais ceux qui portent des vêtements somptueux et qui vivent dans le luxe sont dans les palais royaux. 26 Alors, qu’êtes-vous allés voir ? un prophète ? Oui, je vous le dis ; et bien plus qu’un prophète ! 27 C’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour préparer le chemin devant toi.

Une aporie

À l’interrogation de Jean sur Jésus, succède celle de Jésus sur Jean, s’adressant aux foules. Le baptiste annonçait la venue d’un messie fort. Or telle n’est pas ce qui advient en Jésus. Cela signifie-t-il qu’il eut tort, que sa prédication fut vaine et qu’il ne soit pas prophète ? On pourrait même en arriver à une aporie : si Jean a tort, alors il n’est pas prophète, donc il se trompe sur la venue prochaine du messie, et par conséquent Jésus ne peut être celui qui vient : il faut en attendre un autre. Ou bien, il est prophète, inspiré par Dieu, donc il ne peut se tromper et par conséquent, celui qui vient, plus fort que lui pour inaugurer le jugement puissant de Dieu, ne peut être Jésus : il faut en attendre un autre.

Un roseau agité par le vent

À cela, la réponse de Jésus ne reprend pas, justement, le contenu de la prédication de Jean, mais se concentre sur sa personne. Si Jean annonce l’avènement du messie et du règne, c’est avant tout par son témoignage de vie. Il prêche dans l’âpreté du désert et non dans les palais, ni vêtu somptueusement. Le discours de Jésus insiste sur la pauvreté et la faiblesse apparente du baptiste. Mais, il le désigne bien comme un prophète, en raison de cela. En opposant Jean aux palais royaux, son vêtement à celui des puissants, Luc dessine le visage d’un prophète proche d’Élie, celui qui, vêtu de peaux de bêtes (2R 1,8), affronte la colère et l’impiété des rois, et dont le retour était annoncé pour la fin des temps :

Ml 3, 1 Voici que j’envoie mon messager pour qu’il prépare le chemin devant moi … 19 Voici que vient le jour du Seigneur, … 23 Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que vienne le jour du Seigneur.

Bien plus, Jean, faible, fragile, désormais emprisonné par Hérode,  préfigure la mission de celui qui vient. Par sa vie et par sa mort, Jean annonce l’inouï de la révélation du Christ: un juste bafoué, un messie humilié. Cette faiblesse, ou petitesse, exprime l’avènement du royaume de Dieu.

Décollation de Saint Jean Baptiste, Le Caravage, 1600

Personne n’est plus grand que Jean (7,28-30)

7, 28 Je vous le dis : Parmi ceux qui sont nés d’une femme, personne n’est plus grand que Jean ; et cependant le plus petit dans le royaume de Dieu est plus grand que lui. 29 Tout le peuple qui a écouté Jean, y compris les publicains, en recevant de lui le baptême, a reconnu que Dieu était juste. 30 Mais les pharisiens et les docteurs de la Loi, en ne recevant pas son baptême, ont rejeté le dessein que Dieu avait sur eux.

Le dessein que Dieu avait sur eux

Ainsi la grandeur de Jean est associée à l’humilité du disciple. Dans ce royaume inouï, même les plus petits surpassent le baptiste. Les critères mondains sont bouleversés. Les plus grands sont ceux qui vivent dans cette humilité qui révèle l’avènement de Dieu et sa justice. La Bonne Nouvelle a pour mission le relèvement de tous y compris des publicains. Jean, par sa présence et son baptême, annonçait déjà la miséricorde de Dieu pour ces petits ou ces pécheurs. À l’inverse, ni les savants docteurs de la Loi, ni les pharisiens scrupuleux ou orgueilleux, n’ont perçu, dans le prophète du Jourdain, le surgissement de Dieu en son Christ Jésus.

Cornelis van Haarlem, La prédication de Saint Jean Baptiste, 1602

Nous avons joué de la flûte (7,31-35)

7, 31 À qui donc vais-je comparer les gens de cette génération ? À qui ressemblent-ils ? 32 Ils ressemblent à des gamins assis sur la place, qui s’interpellent en disant : “Nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé. Nous avons chanté des lamentations, et vous n’avez pas pleuré.” 33 Jean le Baptiste est venu, en effet ; il ne mange pas de pain, il ne boit pas de vin, et vous dites : “C’est un possédé !” 34 Le Fils de l’homme est venu ; il mange et il boit, et vous dites : “Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs.” 35 Mais, par tous ses enfants, la sagesse de Dieu a été reconnue juste. »

Ni aux noces, ni aux funérailles

Pour illustrer tout son propos, Jésus se sert d’une image bien parlante. Dans ce passage, la génération invectivée est d’abord celle des pharisiens et des docteurs de la Loi. Les petits précédents sont ici les enfants, c’est à dire ceux qui sont ignorés ou méprisés lorsqu’il s’agit d’affaire importante. Ainsi, Jean et les prophètes, ne sont pas pris au sérieux. Tous entendent les flûtes et les chants mais personne n’en comprend le sens. Les flûtes joyeuses pour les noces eschatologiques, ou les tristes lamentations, pour la passion prochaine, aucune musique n’est comprise pour ce qu’elle annonce. De même, Jean, le précurseur, en raison de son ascétisme, est considéré comme un possédé, et Jésus, le messie, mangeant et buvant avec des pécheurs (5,29-32), est méprisé pour être un glouton et un ivrogne. La métaphore annonce déjà l’incompréhension des notables religieux face à Jésus, comme celui d’Hérode envers Jean. Ni l’un ni l’autre ne correspondent aux images attendues du retour d’Élie et de la venue du Christ. Seuls les enfants, les petits, les humiliés et les pauvres, sont en mesure de le reconnaître. Tel sera aussi la leçon de l’épisode suivant montrant la vénération de la pécheresse contre l’ignorance du pharisien (7,36-50).


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François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée). cf. bio