Prenez garde ! (Mc 13,5-23)

Jésus a annoncé la ruine prochaine du Temple. Ses paroles aux quatre premiers disciples ne sont pas des plus optimistes. Et la suite du discours prendra des airs quasi apocalyptiques. Et cela pourrait bien y ressembler.

Pablo Picasso, Guernica, 1937

Prenez garde !

Mc 13, 5b Prenez garde que personne ne vous égare. 6 Beaucoup viendront sous mon nom, et diront : “C’est moi”, et ils égareront bien des gens. 7 Quand vous entendrez parler de guerres et de rumeurs de guerre, ne vous laissez pas effrayer ; il faut que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin. 8 Car on se dressera nation contre nation, royaume contre royaume, il y aura des tremblements de terre en divers lieux, il y aura des famines ; c’est le commencement des douleurs de l’enfantement.

Le mot apocalypse signifie révélation et renvoie à un genre littéraire, mêlant visions d’avenir et langage symbolique1. Il sert, dans un contexte de crise violente, à révéler aux croyants l’espérance d’une issue favorable liée à l’intervention de Dieu. Ici, tout en reprenant le style apocalyptique, Marc, par les paroles de Jésus, évite tout catastrophisme désespérant et tout angélisme naïf, comme nous allons le voir. Ainsi, si les paroles de Jésus débutent par ce Prenez garde !, elles se termineront par cet autre impératif  : Veillez ! (13,37)

Un commencement

D’emblée, le danger dénoncé n’est pas dans une fin apocalyptique extérieure mais dans le cœur des croyants qui se laisseraient séduire par de faux messies ou de prétendus sauveurs profitant de la crainte populaire. En tout temps, l’évocation cumulée de guerres, de séismes, de famines et de catastrophes diverses a suscité les peurs de fin du monde et de Jugement divin. Marc, en ce premier siècle, a connu les persécutions des chrétiens sous Néron, puis les conflits en Judée. Tout cela arrive, hélas, mais ce n’est pas encore la fin. Ce n’est qu’un commencement. Et cette douleur est celle de l’enfantement comme pour une naissance attendue. La douleur passagère de ces disciples de Jésus est ainsi orientée vers l’Espérance et la Vie ; là est la véritable fin.

Eugene Thirion, Le triomphe de la foi, 19eme

Du commencement à la fin

13, 9 Vous, soyez sur vos gardes ; on vous livrera aux tribunaux et aux synagogues ; on vous frappera, on vous traduira devant des gouverneurs et des rois à cause de moi ; ce sera pour eux un témoignage. 10 Mais il faut d’abord que l’Évangile soit proclamé à toutes les nations. 11 Et lorsqu’on vous emmènera pour vous livrer, ne vous inquiétez pas d’avance pour savoir ce que vous direz, mais dites ce qui vous sera donné à cette heure-là. Car ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit Saint. 12 Le frère livrera son frère à la mort, et le père, son enfant ; les enfants se dresseront contre leurs parents et les feront mettre à mort. 13 Vous serez détestés de tous à cause de mon nom. Mais celui qui aura persévéré jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé.

La fin n’est pas celle du monde. Elle concerne en premier lieu les communautés chrétiennes : trahisons, déchirement des familles, exclusion des synagogues, procès et persécutions. Tous les haïront : des juifs de la synagogue, comme des païens. Pourtant, au sein de ce portait peu réjouissant quant à l’avenir des disciples, la Bonne Nouvelle de la Victoire fait son chemin jusqu’aux confins des nations. Rien ne doit arrêter la mission et ses disciples sont assurés de la présence même de leur Seigneur par l’Esprit Saint qui leur permet de poursuivre le témoignage. Leur salut est dans cette fidélité de Dieu à leur égard. Rien n’arrête l’Évangile, pas même les persécutions, et le seul maître de la fin ce ne sont ni le monde et ses événements, ni les persécuteurs, mais Dieu lui-même. Persévérer jusqu’à la fin, tenir bon, c’est aimer et espérer malgré tout et pour Lui.

Mametz Wood, afte the autumn advance, L'abomination de la désolation, 1916

L’abomination de la désolation et la miséricorde de Dieu

13, 14 Lorsque vous verrez l’Abomination de la désolation installée là où elle ne doit pas être – que le lecteur comprenne ! – alors, ceux qui seront en Judée, qu’ils s’enfuient dans les montagnes ; 15 celui qui sera sur sa terrasse, qu’il n’en descende pas et n’entre pas pour emporter quelque chose de sa maison ; 16 celui qui sera dans son champ, qu’il ne retourne pas en arrière pour emporter son manteau. 17 Malheureuses les femmes qui seront enceintes et celles qui allaiteront en ces jours-là ! 18 Priez pour que cela n’arrive pas en hiver, 19 car en ces jours-là il y aura une détresse telle qu’il n’y en a jamais eu depuis le commencement de la création, quand Dieu créa le monde, jusqu’à maintenant, et telle qu’il n’y en aura jamais plus. 20 Et si le Seigneur n’abrégeait pas le nombre des jours, personne n’aurait la vie sauve ; mais à cause des élus, de ceux qu’il a choisis, il a abrégé ces jours-là.

Il y a bien un signe, mais il n’est pas orienté vers une fin. Le signe est celui du commencement des douleurs. Il porte un nom : l’abomination de la désolation. Comprenne qui pourra dit Marc. L’expression renvoie à un passage du livre de Daniel (12,11) faisant écho à l’installation par le pouvoir grec de la statue de Zeus au sein du Temple de Jérusalem, en 168 av. J.C. Il est difficile de voir à quoi fait référence Marc. Le pouvoir romain a plusieurs fois profané violemment le Temple que ce soit avec la conquête de Pompée (63 av. J.-C.) pour soutenir le pouvoir d’Hérode (37 av. J.-C). Marc fait-il écho à l’affaire des boucliers aux effigies de l’empereur Tibère que le procurateur Pilate voulait installer dans le Temple (en 31 apr. J.-C.) ? ou bien ces paroles de Jésus font-elles écho à la chute prochaine de Jérusalem (en 70). Comprenne qui pourra dit Marc qui, avec ses premiers destinataires, sont les seuls à avoir des clés de compréhension.

L’événement marque le début d’un drame où le disciple de Judée, de la ville jusqu’au champ, doit tout laisser jusqu’à son manteau. Il faut fuir comme Loth, sans regarder en arrière (Gn 19,17). Mais dans cette détresse, comme jamais il n’y en a eu, Dieu demeure présent non pour châtier mais pour sauver. Il demeure un Dieu de Vie, le Créateur. Et ce salut n’est pas destiné aux seuls appelés ; il est destiné à tous. À cause de ceux qu’il a appelés, les jours de détresse sont écourtés. Et l’on pourrait, ici, évoquer l’épisode d’Abraham intercédant sans cesse auprès de Dieu envers Sodome : « Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville : les feras-tu périr aussi, et ne pardonneras-tu pas à cette ville à cause des cinquante justes qui s’y trouveraient ?… Le Seigneur dit : « Si je trouve à Sodome cinquante justes dans la ville, je pardonnerai à toute la ville à cause d’eux » (Gn 18,24-26). L’amour de Dieu pour les siens ainsi que leurs prières ouvrent à tous une porte de salut et de paix.

Flagellation du Christ, Rubens, 1620

Prenez garde

13, 21 Alors si quelqu’un vous dit : “Voilà le Messie ! Il est ici ! Voilà ! Il est là-bas !”, ne le croyez pas. 22 Il surgira des faux messies et des faux prophètes qui feront des signes et des prodiges afin d’égarer, si c’était possible, les élus. 23 Quant à vous, prenez garde : je vous ai tout dit à l’avance.

Les paroles de Jésus à ses disciples se veulent pleines de lucidité. Des malheurs, des catastrophes, il y en a et il y en aura. Mais le pire à venir sera non pour le monde mais pour ses propres disciples, ceux qu’il a appelés (1,20) et qui ont tout quitté pour le suivre. Être disciple, marcher à la suite du Seigneur, ne constitue pas un chemin exclusivement pavé de pétales de rose. Cela implique aussi de se confronter à des dangers et des persécutions.

Le regard de Jésus est lucide, et celui de ses disciples doit le rester. Les faux christs, leurs signes et leurs prodiges ne sont que chimères. La fidélité et l’espérance, le disciple doit les puiser au sein même de l’enseignement de Jésus qui les a déjà prévenus. Et ce n’est pas seulement sa Parole vivante, son Évangile, qui affermit le disciple, mais la vie donnée de son Seigneur. Il les a prévenus déjà, par trois fois annonçant la Passion du Fils de l’homme. C’est en s’appuyant sur lui que les disciples trouveront sa prévenance et son salut.

à suivre

> index des passages commentés de l’évangile selon Marc <


  1. La définition du genre apocalyptique mériterait un chapitre en soi. Pour faire bref : la littérature apocalyptique est très répandue en ce premier siècle. Elle décrit généralement un temps où Dieu se révèle (en grec apocaluptô / ἀποκαλύπτω) pour un jugement et une rénovation du monde.

François BESSONNET

Bibliste et prêtre pour le diocèse de Luçon (Vendée).